Niveau de certitude : nous sommes désormais pleinement dans l’histoire médiévale. Nous disposons de chroniques contemporaines ou relativement proches, de récits de voyageurs comme Ibn Battûta, d’archives politiques, de monuments et de traces archéologiques des routes. En revanche, il faut être prudent avec certaines traditions cérémonielles : en particulier l’idée très répandue selon laquelle Shajarat ad-Durr aurait personnellement créé le Mahmal : les recherches modernes considèrent cette attribution comme tardive et incertaine. La première documentation claire du Mahmal égyptien se situe plutôt sous les Mamelouks, autour de 664 H / 1266. (Cambridge University Press)
La Pierre Noire est revenue. Mais l’unité politique du monde musulman, elle, ne reviendra plus vraiment
Nous avons laissé Hajar al-Aswad retrouver sa place en 339 H / 951. Le traumatisme qarmate s’éloigne progressivement. Les caravanes reprennent. Les pèlerins reviennent.
Mais le monde musulman n’est plus celui de Hârûn ar-Rashîd. Bagdad demeure prestigieuse, mais le califat abbasside n’exerce plus seul une autorité réelle sur toutes les régions musulmanes. L’Égypte devient une puissance. Le Yémen possède ses propres dynasties.
La Syrie change de maîtres. L’Irak est disputé. Et dans le Hijaz apparaît une réalité politique qui va durer presque un millénaire : les Sharifs de La Mecque.
Qui sont les Sharifs de La Mecque ?
Le terme Sharif désigne ici des descendants de la famille de Mohammad ﷺ. À La Mecque, les dynasties qui prennent durablement le pouvoir descendent de : al-Hasan ibn ‘Alî رضي الله عنهما, petit-fils de Mohammad ﷺ par Fâtima رضي الله عنها et ‘Alî رضي الله عنه. Vers 357 H / 968, un Hasanide nommé Ja‘far ibn Mohammad établit une dynastie à La Mecque.
Richard Mortel situe précisément la fondation de cette première grande dynastie sharifienne mecquoise vers 357 H / 968, juste avant la conquête de l’Égypte par les Fatimides en 969. (Cambridge University Press) C’est un tournant. Jusqu’ici, La Mecque avait été administrée directement ou indirectement par : des califes,
des gouverneurs, des représentants de grandes dynasties. Désormais, une famille locale, directement implantée dans le Hijaz et issue de la famille de Mohammad ﷺ, devient l’acteur politique central de la ville. Et cette configuration va survivre sous plusieurs empires.
Les grands empires changent. Le Sharif reste à La Mecque.
C’est probablement la meilleure manière de comprendre les neuf siècles suivants. Au-dessus de La Mecque vont se succéder : les Fatimides, les Ayyoubides,
les Mamelouks, les Ottomans. Mais sur place, dans la ville : le Sharif demeure généralement l’émir local.
Il administre La Mecque. Il entretient des relations avec les tribus environnantes. Il participe à la sécurité des pèlerins. Il intervient dans les affaires de Jeddah.
Il négocie avec les puissances extérieures. Mais il ne gouverne pas totalement isolé. Parce que La Mecque est beaucoup trop importante pour être laissée hors des rivalités du monde musulman.
Contrôler La Mecque sans nécessairement y gouverner directement
C’est une distinction fondamentale. Le calife du Caire ou le sultan d’Égypte n’a pas besoin d’envoyer un gouverneur égyptien administrer personnellement chaque rue de La Mecque pour exercer son influence. Il peut obtenir du Sharif : la reconnaissance de sa souveraineté,
la mention de son nom dans la khutba du vendredi, l’acceptation de ses nominations, une coopération sur les routes, et la reconnaissance de ses privilèges concernant le Hajj.
En échange : le souverain extérieur envoie de l’argent, des céréales, des cadeaux,
des subsides, la Kiswa, et parfois une force militaire. C’est donc une relation de dépendance…
mais aussi de négociation.
La khutba devient presque un indicateur géopolitique
Aujourd’hui, lorsqu’un pèlerin entend le sermon du vendredi à La Mecque, il ne pense pas spontanément :
« Quel empire est reconnu ici ? »
Au Moyen Âge, la question pouvait être capitale. Faire prononcer le nom d’un souverain dans la khutba signifiait publiquement reconnaître son autorité. Ainsi, lorsque les puissances se disputaient le Hijaz, la question :
« Au nom de qui la khutba est-elle prononcée à La Mecque ? »
pouvait devenir un indicateur de l’équilibre politique du moment. La Mecque ne possédait peut-être pas les plus grandes armées du monde. Mais elle possédait : la Kaaba.
Et cela lui donnait un poids symbolique immense.
969 : les Fatimides prennent l’Égypte
Un an environ après l’établissement de la première dynastie sharifienne mecquoise, les Fatimides conquièrent l’Égypte. Le Caire devient bientôt leur capitale. Et les Sharifs de La Mecque reconnaissent initialement l’autorité fatimide. La New Cambridge History of Islam souligne que la naissance du gouvernement sharifien à La Mecque coïncide précisément avec l’installation fatimide en Égypte et que les premiers Sharifs durent largement composer avec ce nouveau pouvoir. (Cambridge University Press)
À partir de ce moment, un phénomène va devenir presque permanent : Le Caire regarde vers La Mecque.
Pourquoi l’Égypte devient-elle si importante pour le Hajj ?
Regardez simplement la carte. L’Égypte est : à l’ouest du Hijaz, sur la route de l’Afrique du Nord,
connectée à la Méditerranée, connectée au Nil, connectée à la mer Rouge. Un pèlerin venant :
du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, d’Andalousie dans certaines périodes, ou naturellement d’Égypte,
peut finir par converger vers le territoire égyptien avant de poursuivre vers La Mecque. L’UNESCO décrit précisément la route égyptienne comme une voie empruntée non seulement par des Égyptiens, mais également par des pèlerins venus du Soudan, d’Afrique centrale, du Maghreb et autrefois d’al-Andalus. (UNESCO World Heritage Centre) Le Caire devient donc progressivement : une immense salle d’attente du Hajj.
Pendant ce temps, Damas devient la porte du nord
Le même phénomène se produit à Damas. Les pèlerins venant : du Shâm, d’Anatolie plus tard,
d’autres régions du nord, de certaines parties de l’Irak et de la Perse selon les périodes, peuvent converger vers Damas. Puis une immense caravane descend vers :
Bosra, la région de l’actuelle Jordanie, Ma‘ân, Tabûk,
al-‘Ulâ, Médine, puis La Mecque. L’UNESCO évalue à environ 1 307 kilomètres le grand tracé entre Damas et Médine, avant la poursuite vers La Mecque. (UNESCO World Heritage Centre)
Deux grands pôles commencent donc à émerger : LE CAIRE et DAMAS.
Puis une nouvelle famille s’impose à La Mecque : les Banû Qatâda
Les premières dynasties sharifiennes se succèdent. Puis, en 597 H / 1201, un Hasanide originaire de la région de Yanbu‘ prend le contrôle de La Mecque : Qatâda ibn Idrîs. Il fonde la dynastie des Banû Qatâda.
Cette famille possède une longévité absolument exceptionnelle. Ses descendants conserveront le pouvoir sharifien à La Mecque, sous différentes branches et sous différentes tutelles impériales, jusqu’au XXᵉ siècle. (Wikipédia) Nous venons donc d’assister à la naissance d’une dynastie qui survivra : aux Ayyoubides,
aux Mamelouks, aux Ottomans, et jusqu’aux bouleversements du Hijaz contemporain.
Cela signifie qu’à partir du XIIIᵉ siècle, La Mecque possède deux niveaux de pouvoir
Sur place : le Sharif. À distance : le grand souverain qui revendique la protection du Hijaz.
Mais cette puissance extérieure peut changer. L’Égypte ayyoubide. Le Yémen rasulide. Puis l’Égypte mamelouke.
Et chacun peut essayer de gagner la fidélité du Sharif. La Mecque devient donc une sorte d’équilibre entre : autonomie locale et
suzeraineté impériale.
Le Sharif n’est pas simplement un fonctionnaire
C’est essentiel. Il possède : sa famille, ses alliances tribales,
ses combattants, son implantation territoriale, son contrôle sur certaines ressources locales. Il peut donc négocier.
Parfois changer d’alliance. Parfois reconnaître un souverain puis un autre. Parfois affronter un autre membre de sa propre famille pour l’émirat. Cette situation est suffisamment importante pour que des travaux modernes parlent de la capacité des Sharifs à exploiter la compétition entre puissances régionales pour préserver leur position locale. (OAPEN Library)
Le Hajj est donc désormais traversé par une véritable diplomatie.
Et Jeddah devient de plus en plus importante
Environ quatre-vingts kilomètres à l’ouest de La Mecque se trouve : Jeddah. Elle avait déjà été développée comme port de La Mecque dès les premiers siècles de l’Islam. Mais au Moyen Âge tardif, son importance explose.
Des navires arrivent depuis : l’Inde, le Yémen, l’océan Indien.
Des marchandises circulent : épices, textiles, parfums,
pierres précieuses, produits de luxe. Richard Mortel montre que Jeddah devient pendant l’époque mamelouke un relais essentiel entre l’océan Indien, le Hijaz et l’Égypte, tandis que les Sharifs de La Mecque avaient depuis longtemps des liens étroits avec le contrôle du port. (Cambridge University Press) Le Hajj et le commerce international se rencontrent ainsi au même endroit.
Puis le XIIIᵉ siècle bouleverse complètement le monde musulman
En 1250 : les Mamelouks prennent le pouvoir en Égypte. Puis survient l’année : 1258.
Les Mongols prennent Bagdad. Le califat abbasside classique s’effondre dans la ville qui avait été l’un des centres du monde musulman pendant cinq siècles. L’équilibre politique bascule vers l’ouest. Le Caire prend une importance encore plus grande.
Et deux ans plus tard, en 1260, un homme devient sultan d’Égypte : al-Malik az-Zâhir Baybars.
Baybars comprend immédiatement la puissance symbolique du Hajj
Les Mamelouks sont des dirigeants militaires. Ils ne descendent pas de Quraysh. Ils ne descendent pas de Mohammad ﷺ. Ils ont conquis leur pouvoir par la force militaire.
Ils doivent donc construire une légitimité. Et pour un souverain musulman du XIIIᵉ siècle, peu d’actions sont plus puissantes que : défendre les lieux saints, aider les pèlerins,
envoyer la Kiswa, entretenir Médine, sécuriser le Hajj. Les recherches sur Baybars montrent précisément qu’il investit fortement dans ces domaines : réparations du Masjid an-Nabawî, aides financières au Hijaz, gestion des routes et soutien au pèlerinage. (MDPI)
Le Hajj devient désormais une démonstration d’État
Le Caire ne se contente plus d’envoyer quelques voyageurs. Le pouvoir organise une : CARAVANE OFFICIELLE. Il faut un chef.
Des soldats. Des responsables. Des animaux. Des réserves.
Des fonds pour les deux villes saintes. Des cadeaux. La Kiswa. Des fonctionnaires.
Des guides. Des hommes chargés de l’eau. Et bientôt : le Mahmal.
Le pèlerinage entre ainsi dans l’ère de la grande caravane impériale.
Qu’est-ce que le Mahmal ?
Imaginez un grand chameau soigneusement sélectionné. Sur son dos est installé un cadre de bois formant une sorte de pavillon ou palanquin élevé, souvent de forme pyramidale. Il est recouvert d’un textile richement décoré : broderies,
inscriptions, motifs, fils dorés. Cette structure est appelée :
الْمَحْمَل : AL-MAHMAL.
Le Mahmal devient l’un des objets les plus spectaculaires de toute l’histoire médiévale et moderne du Hajj. Mais attention : CE N’EST PAS UN RITE DU HAJJ. Mohammad ﷺ n’a jamais envoyé de Mahmal.
Les Compagnons n’en avaient pas besoin. Il s’agit d’une institution cérémonielle et politique apparue plusieurs siècles plus tard.
Autre confusion à éviter : le Mahmal n’est pas simplement « la boîte contenant la Kiswa »
C’est une simplification fréquente. La grande caravane égyptienne pouvait transporter : la Kiswa, des fonds,
des présents, et le Mahmal. Mais le Mahmal lui-même était généralement un palanquin cérémoniel, souvent décrit comme vide ou pouvant contenir des objets symboliques ou religieux selon les époques. Le Metropolitan Museum décrit justement le Mahmal comme un riche palanquin pyramidal transporté par un chameau, tandis que la même caravane avait également pour mission d’acheminer la Kiswa et les fonds destinés aux lieux saints. (The Metropolitan Museum of Art)
Donc : Mahmal ≠ Kiswa. Ils voyagent ensemble dans certaines grandes caravanes. Mais ce ne sont pas le même objet.
Shajarat ad-Durr a-t-elle inventé le Mahmal ?
C’est l’une des histoires les plus répandues. Shajarat ad-Durr, la célèbre souveraine d’Égypte du XIIIᵉ siècle, aurait accompli le Hajj et son palanquin royal aurait ensuite donné naissance à la tradition du Mahmal. Le récit est élégant. Mais historiquement :
il est très incertain. Une étude classique consacrée au Mahmal remarque déjà qu’elle ne trouvait pas de preuve solide du pèlerinage traditionnellement attribué à Shajarat ad-Durr et que la première mention claire du Mahmal apparaissait plus tard. Des recherches plus récentes considèrent également l’association systématique entre Shajarat ad-Durr et l’origine du Mahmal comme une légende développée ultérieurement. (Cambridge University Press)
Notre expérience ne devra donc surtout pas écrire :
« En 1250, Shajarat ad-Durr inventa le Mahmal. »
Ce serait trop affirmatif.
La première apparition bien documentée se situe sous Baybars
Les sources mameloukes indiquent clairement une cérémonie du Mahmal et de la Kiswa sous le sultan Baybars. Une documentation situe notamment un envoi spectaculaire depuis Le Caire autour de : 664 H / 1266. La recherche récente sur la Kiswa considère également cette expédition de Baybars comme un moment fondateur de l’institution mamelouke du Mahmal et de l’envoi de la Kiswa depuis l’Égypte. (MDPI)
C’est donc ici que nous pouvons commencer notre récit avec confiance.
Imaginez Le Caire le jour du départ
La nouvelle se répand. La caravane va partir. Les autorités sont présentes. Des soldats.
Des dignitaires. Des savants. Des récitateurs. Des fonctionnaires.
Des marchands. Des familles. Des hommes qui accompliront peut-être leur seul Hajj. Puis apparaît :
le chameau du Mahmal. Richement décoré. Visible de loin. Le cortège traverse la ville.
La population regarde. La caravane ne quitte pas simplement l’Égypte. Elle met en scène : la relation du souverain à La Mecque.
Le Met souligne précisément que ce cérémonial permettait au sultan absent d’être symboliquement représenté durant le voyage et les cérémonies du Hajj. (The Metropolitan Museum of Art)
Le souverain ne voyage pas. Son symbole voyage à sa place.
Voilà le génie politique du Mahmal. La plupart des sultans n’accomplissent pas personnellement le Hajj. Mais chaque année : leur argent part.
Leur Kiswa part. Leur caravane part. Leur commandant part. Et :
leur Mahmal part. À La Mecque, tous peuvent voir : l’Égypte est présente. Le sultan protège le pèlerinage.
Il nourrit. Il finance. Il revêt la Kaaba. Le Mahmal devient donc presque :
une ambassade mobile du pouvoir.
Baybars, lui, ira personnellement au Hajj
En 667 H / 1269, Baybars accomplit lui-même le pèlerinage. Ce voyage est historiquement bien documenté. Il entre à La Mecque au début de Dhul-Hijjah. Il distribue de l’argent.
S’occupe de questions administratives. Rencontre les dirigeants du Hijaz. Les sources décrivent également ses interventions concernant les deux émirs sharifiens alors associés au pouvoir mecquois et les aides financières qu’il leur attribue. (dorar.net) Le message politique est clair :
Le Caire veut devenir le principal protecteur extérieur des lieux saints.
Mais Baybars ne supprime pas les Sharifs
C’est important. Il ne dit pas :
« Désormais La Mecque sera administrée directement par un officier mamelouk venu du Caire. »
Les Sharifs continuent de gouverner localement. Mais le sultan : confirme leurs positions, leur attribue des subsides,
intervient dans leurs disputes, fixe des conditions, et renforce progressivement l’influence égyptienne. Sous les Mamelouks, cette surveillance devient de plus en plus importante ; les travaux de Richard Mortel décrivent même, pour le XVe siècle, une évolution vers une domination égyptienne beaucoup plus directe sur l’émirat mecquois. (Cambridge University Press)
La structure devient donc : Sharif local + puissance mamelouke extérieure.
Le Hajj et le pouvoir deviennent impossibles à séparer
Désormais, plusieurs questions politiques sont visibles directement pendant le pèlerinage. Qui dirige la caravane ? Qui protège les routes ? Qui paie les tribus ?
Qui envoie le grain ? Qui envoie l’argent ? Qui fournit la Kiswa ? Quel Mahmal entre dans La Mecque en premier ?
Quel souverain est mentionné dans la khutba ? Qui confirme le Sharif ? Chaque détail devient chargé de sens. Le Hajj est toujours un acte d’adoration.
Mais autour du rite se construit désormais : une gigantesque diplomatie du pèlerinage.
La caravane du Caire devient une ville en mouvement
Essayons maintenant de suivre le voyage. Les pèlerins arrivent d’abord en Égypte. Certains ont déjà voyagé pendant : des semaines,
voire des mois. Un Maghrébin peut avoir traversé toute l’Afrique du Nord avant même d’atteindre Le Caire. Un pèlerin venu du royaume de Kanem ou du Bornou peut avoir parcouru des milliers de kilomètres. Des travaux récents montrent justement combien Le Caire servait de hub aux pèlerins originaires des régions du lac Tchad pendant la période mamelouke et ottomane. (Northumbria University Research Portal) Pour eux :
Le Caire n’est pas la destination. C’est seulement : le début de la dernière grande étape.
Ils se rassemblent autour de grands points de départ
Durant l’époque mamelouke, un lieu connu comme Birkat al-Hujjâj : la « mare des pèlerins » : devient un important espace de rassemblement près du Caire. La caravane peut y stationner. Les derniers voyageurs la rejoignent. Les animaux sont préparés.
Les provisions complétées. Le bassin constitue lui-même une ressource importante pour les voyageurs. Les travaux topographiques consacrés au Caire mamelouk confirment le rôle majeur de Birkat al-Hujjâj comme point régulier de passage et de rassemblement sur la route de La Mecque. (Taylor & Francis Online) Puis le moment arrive. La caravane part.
Le Sinaï
La grande caravane traverse vers l’est. Selon les périodes, les itinéraires ont changé. Il exista notamment des phases où les voyageurs descendaient le Nil jusqu’à Qûs, traversaient vers le port d’‘Aydhâb puis prenaient la mer Rouge. Mais le grand itinéraire terrestre passant par :
Suez, le Sinaï, ‘Aqaba, puis la côte nord du Hijaz
retrouve une importance majeure à la fin de l’époque ayyoubide et surtout sous les Mamelouks. (UNESCO World Heritage Centre) Le voyage n’est pas simple. Le désert commence.
L’itinéraire mamelouk peut demander trois ou quatre semaines à dos de chameau
Les descriptions conservées montrent un voyage par étapes. Depuis la région du Caire : Suez. Puis :
Nakhl dans le Sinaï. Puis : ‘Aqaba. Ensuite la caravane descend vers le sud le long du nord de la mer Rouge.
Plusieurs stations. Des puits. Des points où l’eau est bonne. D’autres où elle est saumâtre.
Yanbu‘. Badr. Puis la région du miqât. Enfin :
La Mecque. Une description patrimoniale de la route mamelouke estime cette portion à trois à quatre semaines à dos de chameau selon les conditions. (UNESCO World Heritage Centre) Et cela ne compte pas le voyage effectué auparavant pour rejoindre Le Caire.
Une caravane ne peut pas simplement « accélérer »
Aujourd’hui, si un avion est retardé de trois heures, le pèlerin se plaint naturellement. Au Moyen Âge, un retard pouvait signifier : manquer ‘Arafat. Et manquer ‘Arafat signifie manquer le Hajj.
Le commandant doit donc calculer. Combien de jours ? Combien de repos ? Combien de temps à chaque point d’eau ?
À quel moment repartir ? Une tempête peut faire perdre du temps. Un animal peut mourir. Une attaque peut immobiliser la caravane.
Un bassin peut être vide. Le Hajj impose une date. Le désert, lui, ne connaît pas le calendrier.
Voilà pourquoi apparaît l’Amîr al-Hajj
À la tête de la grande caravane se trouve :
أَمِيرُ الْحَجّ
AMÎR AL-HAJJ le commandant ou émir du pèlerinage. Le titre avait des antécédents plus anciens, mais il prend sous les Mamelouks une organisation beaucoup plus structurée. Ce n’est pas seulement :
un guide religieux. Il doit gérer : la discipline, la sécurité,
le rythme, les soldats, les animaux, les ravitaillements,
les négociations, et les incidents. Dans l’organisation mamelouke classique, le responsable de la grande caravane est généralement un officier militaire choisi par le pouvoir. Les études sur l’administration du Hajj soulignent précisément la militarisation de cette fonction face à l’insécurité croissante des routes. (DergiPark) Le Hajj possède maintenant :
un commandement logistique.
Le plus grand ennemi n’est pas toujours le désert
Une caravane représente : des hommes, de l’or, des marchandises,
des animaux, des objets précieux, des fonds envoyés au Hijaz. C’est une cible extraordinaire.
Les attaques tribales et le brigandage deviennent donc un problème constant. La caravane voyage avec : des soldats. Et les souverains concluent également des accords avec certains groupes tribaux contrôlant les zones traversées.
La frontière entre : protection, alliance, tribut,
et paiement pour éviter une attaque peut être très fine. Ce problème deviendra encore plus important sous les Ottomans. (RCNi Company Limited)
Pendant ce temps, une deuxième ville prépare une autre caravane : Damas
Damas possède sa propre histoire du Hajj. Les pèlerins venant du nord convergent vers la ville. Certains y attendent plusieurs semaines. Ils achètent :
de la nourriture, des animaux, des outres, des vêtements,
des fournitures. Puis, lorsque la date arrive : la caravane syrienne part. Et nous possédons un témoin extraordinaire de ce voyage.
1326 : Ibn Battûta prend la route de Damas
Ibn Battûta est encore un jeune voyageur marocain. Il a quitté son pays dans le but d’accomplir le Hajj. Après plusieurs étapes, il rejoint Damas. Puis, lorsque le moment du départ arrive, il s’intègre à la grande caravane du Hijaz.
Son récit décrit : Bosra, la région de Zîzâ, Karak,
Ma‘ân, puis l’entrée dans le désert. Il transmet même un dicton frappant appliqué à cette traversée : celui qui entre dans ce désert est presque considéré comme perdu, et celui qui en ressort comme revenu à la vie.
Puis : Dhât al-Hajj. Tabûk. Et ensuite la terrible distance jusqu’à al-‘Ulâ. (Sourcebooks)
Cette fois, nous ne sommes plus devant une reconstruction abstraite. Un homme qui a réellement fait ce Hajj nous décrit : la route.
À Tabûk, la caravane doit préparer la traversée suivante
Ibn Battûta décrit un arrêt de plusieurs jours. Les chameaux doivent boire. Les outres doivent être remplies. Des hommes spécialisés dans le transport et la distribution de l’eau remplissent d’immenses récipients.
Puis vient l’étape suivante. Le désert entre Tabûk et al-‘Ulâ est redouté. (Sourcebooks) Tout le système repose donc sur une idée simple : quitter un point d’eau avec suffisamment pour atteindre le suivant.
Une erreur de calcul peut être mortelle.
Puis Médine apparaît
Pour la caravane syrienne, Médine constitue une étape naturelle majeure. Après des semaines de voyage : la Mosquée du Prophète. La ville de Mohammad ﷺ.
Puis, lorsqu’il est temps de poursuivre : les pèlerins entrent en ihram à Dhul-Hulayfa s’ils prennent cette route vers La Mecque. Ils descendent ensuite vers le sud. Et progressivement :
les différentes caravanes du monde musulman commencent à se retrouver autour des routes finales menant à La Mecque. (UNESCO World Heritage Centre)
Les caravanes du Caire et de Damas ne sont pas les seules
Il existe également selon les périodes : des caravanes irakiennes, des caravanes venant du Yémen, des voyageurs arrivant par mer à Jeddah,
des groupes venus du Maghreb, d’Afrique, d’Asie. Au XVe siècle, une chronique peut ainsi évoquer, durant une seule saison, la présence :
d’un Mahmal venu de Bagdad, d’une grande caravane africaine, de Maghrébins, et même de représentants du monde ottoman naissant. (OpenData Uni Halle)
Le Hajj devient véritablement : le grand carrefour du monde musulman médiéval.
Mais lorsque plusieurs caravanes impériales se rencontrent, le protocole devient politique
Imaginez Mina ou ‘Arafat. Arrivent : le Mahmal égyptien, un Mahmal yéménite,
parfois un Mahmal irakien, des représentants de différents souverains. Qui marche devant ? Qui occupe la meilleure position ?
Quelle bannière apparaît en premier ? Quel représentant distribue le plus d’argent ? Ces questions peuvent sembler ridicules face au but spirituel du Hajj. Mais pour les souverains médiévaux :
elles sont liées au prestige. Le Mahmal n’est donc pas uniquement un beau textile. Il devient : une revendication de souveraineté.
La Kiswa devient elle aussi un enjeu politique
Revêtir la Kaaba est un immense honneur. Nous avons déjà vu que la Maison avait reçu des revêtements à différentes époques. Sous les Mamelouks, l’Égypte renforce progressivement son rôle dans la préparation et l’envoi de la Kiswa. Baybars en fait un élément régulier de sa politique religieuse.
La cérémonie de son départ est organisée publiquement au Caire. (MDPI) Une question matérielle devient alors une déclaration politique :
« Qui habille la Kaaba ? »
Pendant plusieurs siècles, la réponse sera largement : l’Égypte.
Et la Kiswa voyage avec une véritable fortune
Le cortège peut transporter : la nouvelle couverture de la Kaaba, de l’argent destiné aux habitants des deux villes saintes, des aumônes,
des salaires, des dotations, des céréales, des présents.
Le Met rappelle que la caravane égyptienne transportait également la surra, c’est-à-dire des sommes destinées notamment aux habitants pauvres ou institutions de La Mecque et Médine. (The Metropolitan Museum of Art) Cela augmente encore : la valeur de la caravane, et donc :
la nécessité de la protéger.
Le pèlerinage devient une immense économie
Autour de la caravane vivent désormais : des chameliers, des marchands, des guides,
des fabricants d’outres, des boulangers, des vendeurs d’animaux, des soldats,
des responsables administratifs, des artisans, des changeurs de monnaie. Une seule saison peut faire vivre des communautés entières.
Une station qui voit passer chaque année plusieurs milliers de pèlerins possède : un marché captif. Le Hajj devient donc un phénomène : religieux,
politique, mais également : économique.
Et les pèlerins eux-mêmes transportent le monde avec eux
Un Marocain arrive avec des vêtements ou objets de son pays. Un Syrien avec d’autres produits. Un Égyptien avec d’autres marchandises. Un Indien arrive à Jeddah avec l’univers commercial de l’océan Indien.
Des livres circulent. Des idées juridiques circulent. Des récits circulent. Des langues se rencontrent.
Des savants rencontrent d’autres savants. Un étudiant peut rester à La Mecque après le Hajj pour étudier. Un autre retourne chez lui avec : un livre,
une ijâza, un enseignement, une nouvelle relation. Le pèlerinage devient donc aussi :
un réseau de transmission du savoir.
Le voyage transforme même l’identité du pèlerin
Il part parfois d’une région dans laquelle la majorité de ceux qui l’entourent partagent : sa langue, ses habitudes, son école juridique.
Puis il atteint La Mecque. Et il découvre : des Africains, des Persans,
des Turcs, des Arabes, des Berbères, des Indiens.
Tous tournent autour : d’une seule Kaaba. Le Hajj matérialise ce que la géographie ordinaire cache : l’étendue réelle de la Umma.
Le Sharif se trouve au centre de toutes ces puissances
Revenons à La Mecque. Le Sharif doit accueillir : la caravane du Caire, la caravane de Damas,
des représentants yéménites, des pèlerins maritimes, des dignitaires. Mais il doit également gérer :
les clans locaux, les tribus voisines, Jeddah, l’approvisionnement,
la sécurité. Et en face de lui se trouve souvent une puissance mamelouke qui veut exercer une influence croissante. La position est difficile. Trop indépendant :
Le Caire peut intervenir. Trop soumis : il peut perdre son autorité locale. Le système sharifien fonctionne donc par un équilibre permanent.
Au XIVᵉ et surtout au XVᵉ siècle, Le Caire serre progressivement la main
L’influence mamelouke augmente. Les sultans interviennent davantage : dans les successions, dans les nominations,
dans les conflits entre Sharifs, dans la fiscalité, dans les affaires de Jeddah. Les travaux consacrés à La Mecque mamelouke décrivent précisément cette évolution jusqu’à une forme de dépendance de plus en plus prononcée de l’émirat à l’égard du pouvoir égyptien au XVe siècle. (Cambridge University Press)
Mais même alors : les Sharifs ne disparaissent pas. Ils s’adaptent.
Les rivalités familiales peuvent même attirer l’intervention du sultan
Un Sharif conteste son frère. Un autre son cousin. L’un demande l’aide du Caire. L’autre peut chercher le soutien du Yémen.
Le sultan peut reconnaître l’un. Puis changer. Les rivalités internes de la famille sharifienne deviennent ainsi l’un des moyens par lesquels les grandes puissances renforcent leur influence à La Mecque. Le Haram reste le centre du monde religieux.
Mais autour : la politique reste profondément humaine.
L’arrivée du pèlerin peut donc ressembler à l’entrée dans une capitale internationale
Imaginez La Mecque à la veille du Hajj au XVe siècle. Jeddah reçoit les navires. Les caravanes terrestres approchent. Les marchés se remplissent.
Le prix des animaux évolue. Les maisons accueillent des visiteurs. Les commerçants sortent leurs marchandises. Les responsables de la Siqâya préparent l’eau.
Les Sharifs surveillent les événements. Les représentants mamelouks entrent. Le Mahmal est installé. Puis :
la Talbiyah commence à dominer les bruits de la ville. Et malgré tout ce qui s’est construit autour : l’objectif reste celui d’Ibrahim عليه السلام.
Les routes ont changé. Les rites non.
Un pèlerin du XIVᵉ siècle peut avoir voyagé : trois mois. Il a peut-être traversé : l’Afrique du Nord,
Le Caire, le Sinaï, ‘Aqaba, le Hijaz.
Il a peut-être failli mourir de soif. Il a payé des guides. Croisé des soldats. Dormit près d’un bassin.
Puis il atteint : ‘Arafat. Et là : son parcours rejoint exactement celui du pèlerin arrivé depuis Damas.
Peu importe : le Mahmal qu’il a suivi, le sultan qui protège sa caravane, la langue qu’il parle.
À ‘Arafat : ils sont tous au même endroit.
Le Mahmal ne change rien à l’obligation du Hajj
C’est un autre point que notre expérience doit rendre évident. Le Mahmal peut impressionner. Mais il n’a aucune fonction dans : l’ihram,
le tawaf, le Sa‘i, ‘Arafat, Muzdalifah,
les Jamarât. Un pèlerin peut accomplir parfaitement son Hajj sans jamais voir le Mahmal. Ce cérémonial appartient à : l’histoire politique et culturelle du pèlerinage.
Pas aux manâsik enseignés par Mohammad ﷺ. Cette distinction est importante, surtout parce que plusieurs siècles d’usage ont pu donner à certains observateurs l’impression que le Mahmal faisait partie intégrante du rite. Il n’en est rien.
En revanche, son importance politique est immense
Le Metropolitan Museum résume parfaitement ce rôle : le Mahmal servait à afficher la richesse, le prestige et l’autorité des souverains qui revendiquaient la protection des lieux saints. (The Metropolitan Museum of Art) C’est presque un paradoxe. La structure elle-même n’est religieusement nécessaire à rien. Mais politiquement :
elle peut signifier énormément.
Le Caire domine progressivement ce théâtre du Hajj
Après la chute de Bagdad et avec la puissance mamelouke, l’Égypte se trouve dans une position exceptionnelle. Elle contrôle : Le Caire, le Sinaï,
une partie du réseau de la mer Rouge, et exerce une influence majeure sur le Hijaz. Les Mamelouks contrôlent également la Syrie. Ainsi :
Le Caire ET Damas appartiennent au même grand ensemble politique. Cela permet au sultan mamelouk d’être lié aux deux principales caravanes septentrionales et occidentales du Hajj. (Cambridge Assets) Le monde du pèlerinage est progressivement réorganisé autour de cet axe.
Mais la route de Damas reste moins aménagée que celle d’Égypte à l’époque mamelouke
C’est une nuance importante. Il ne faut pas projeter sur le Moyen Âge les magnifiques forteresses ottomanes qui apparaîtront plus tard. Les recherches archéologiques d’Andrew Petersen montrent que, durant la période mamelouke, la route syrienne était utilisée régulièrement mais restait relativement peu équipée en fortifications spécialement construites pour le Hajj, hormis quelques localités et forteresses existantes. Les Ottomans vont transformer cette situation au XVIᵉ siècle avec un programme beaucoup plus systématique :
forts, réservoirs, complexes de pèlerins. (RCNi Company Limited) Notre Histoire 19 est donc aussi :
l’histoire juste avant cette révolution ottomane.
Et au XVe siècle apparaît un nouveau danger : les Portugais
La fin de la période mamelouke ajoute un nouvel acteur. Les navigateurs portugais contournent l’Afrique et pénètrent dans l’océan Indien. Les routes maritimes commerciales se trouvent bouleversées. Le commerce des épices qui passait par :
l’océan Indien, Jeddah, la mer Rouge, l’Égypte
est désormais menacé par une puissance européenne maritime. La recherche sur La Mecque mamelouke souligne précisément l’importance de Jeddah dans ce commerce et le bouleversement provoqué par l’arrivée portugaise dans l’océan Indien. (Cambridge University Press) La protection de Jeddah devient donc : commerciale, mais aussi stratégique pour La Mecque.
Les derniers Mamelouks fortifient davantage la route
À la fin du sultanat, Qânsûh al-Ghawrî réalise encore des travaux sur la route du Hajj. Une inscription conservée à la forteresse de Nakhl dans le Sinaï témoigne de ces efforts. L’UNESCO décrit l’itinéraire des caravanes sous cette période : Caire,
Suez, Nakhl, ‘Aqaba, puis la longue descente vers La Mecque par le nord-ouest arabique. (UNESCO World Heritage Centre)
Le système mamelouk paraît donc profondément enraciné. Puis, brutalement : il disparaît.
1516-1517 : l’Empire mamelouk s’effondre
Une nouvelle puissance vient du nord. Les Ottomans. Le sultan Selim Ier affronte les Mamelouks. En 1516 :
les Mamelouks perdent la Syrie. Puis en 1517 : l’Égypte tombe. Le sultanat mamelouk qui contrôlait depuis plus de deux siècles :
Le Caire, Damas, et exerçait une grande influence sur La Mecque, cesse d’exister.
La Cambridge History situe précisément le sultanat mamelouk entre 1250 et la conquête ottomane de 1517. (Cambridge University Press) Mais une question immense demeure : QUE VA DEVENIR LE HAJJ ?
Les Ottomans héritent d’un système qu’ils n’ont pas créé
Ils héritent : des caravanes, du Mahmal, de la Kiswa égyptienne,
des Sharifs de La Mecque, des routes du Caire, de la route de Damas, des paiements tribaux,
des infrastructures, des fonctions de l’Amîr al-Hajj. Ils ne partent donc pas de zéro. Mais ils vont transformer ce système à une échelle considérable.
Le Sharif, encore une fois, survit au changement d’empire
Voilà le fil le plus impressionnant. Les Fatimides disparaissent. Les Ayyoubides disparaissent. Les Mamelouks disparaissent.
Mais les descendants de Qatâda gouvernent toujours La Mecque. Ils vont simplement reconnaître une nouvelle puissance extérieure : le sultan ottoman. Cette capacité d’adaptation explique en grande partie pourquoi le Sharifat survivra jusqu’au XXᵉ siècle. (Cambridge University Press)
Le Mahmal survit lui aussi
Le cérémonial mamelouk n’est pas supprimé. Au contraire. Sous les Ottomans, la grande caravane égyptienne continuera pendant des siècles. La Kiswa continuera longtemps d’être préparée en Égypte.
Le Mahmal continuera à quitter Le Caire. Et désormais la caravane de Damas prendra une importance encore plus spectaculaire. Le Met situe la longue continuité de la grande caravane égyptienne du Mahmal depuis l’époque mamelouke jusqu’au XXᵉ siècle. (The Metropolitan Museum of Art)
Mais les Ottomans vont ajouter quelque chose que les Mamelouks n’avaient jamais construit à la même échelle
Des forteresses. Des réservoirs. Des complexes de caravane. Une administration beaucoup plus systématique de la route de Damas.
Des garnisons. Des accords tribaux structurés. Puis des villes entières deviendront chaque année des centres logistiques du Hajj. La caravane de Damas pourra rassembler :
des Anatoliens, des Syriens, des pèlerins des Balkans, du Caucase,
et parfois d’autres régions très éloignées. Le voyage deviendra une immense machine impériale. (RCNi Company Limited)
CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR
Vers 357 H / 968, une dynastie de Sharifs hasanides s’établit durablement à La Mecque. Cela ouvre une période de gouvernement sharifien qui, sous différentes branches familiales, durera presque un millénaire. (Cambridge University Press) Les Sharifs sont des dirigeants locaux, mais ils doivent constamment négocier avec les grandes puissances extérieures : Fatimides, Ayyoubides, Rasulides, Mamelouks puis Ottomans. (Cambridge University Press)
En 1201, Qatâda ibn Idrîs prend La Mecque. Ses descendants conserveront le Sharifat jusqu’au XXᵉ siècle. (Wikipédia) Sous les Mamelouks, Le Caire devient le principal centre politique et logistique occidental du Hajj, tandis que Damas devient le grand point de rassemblement du nord. (British Museum) Baybars développe fortement la politique mamelouke de protection du Hijaz, d’envoi de fonds et de Kiswa. Il accomplit personnellement le Hajj en 667 H / 1269 et intervient dans les affaires des Sharifs de La Mecque. (dorar.net)
Le Mahmal n’est pas un rite islamique du Hajj : c’est un palanquin cérémoniel et politique apparu plusieurs siècles après Mohammad ﷺ. Il représentait notamment symboliquement le souverain absent. (The Metropolitan Museum of Art) L’affirmation selon laquelle Shajarat ad-Durr aurait inventé le Mahmal n’est pas solidement établie. La documentation claire du Mahmal égyptien apparaît plutôt sous les Mamelouks, autour de 1266. (Cambridge University Press)
Mahmal et Kiswa ne sont pas la même chose. La grande caravane pouvait transporter les deux, mais le Mahmal était le palanquin symbolique ; la Kiswa était le textile destiné à couvrir la Kaaba. (The Metropolitan Museum of Art) La route égyptienne faisait converger vers Le Caire des pèlerins venus d’Égypte, d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne et d’autres régions, avant le voyage à travers le Sinaï, ‘Aqaba et le Hijaz. (UNESCO World Heritage Centre)
La grande route syrienne partait de Damas puis traversait notamment Bosra, Ma‘ân, Tabûk, al-‘Ulâ et Médine avant de rejoindre La Mecque. Ibn Battûta en a laissé un précieux témoignage après l’avoir parcourue en 1326. (Sourcebooks) L’Amîr al-Hajj devient un véritable commandant logistique et militaire chargé de conduire une immense communauté mouvante jusqu’aux rites à la date prescrite. Sous les Mamelouks, la protection du Hajj, l’envoi de la Kiswa, les subsides aux lieux saints et le Mahmal deviennent aussi des instruments de légitimité politique. (MDPI)
Jeddah devient simultanément le port de La Mecque et une étape majeure du commerce entre l’océan Indien et l’Égypte. Le Hajj et le commerce international sont alors intimement liés. (Cambridge University Press) En 1517, les Ottomans détruisent le sultanat mamelouk mais reprennent une grande partie de son système d’organisation du Hajj plutôt que de le supprimer. (Cambridge University Press)
Pendant des siècles, les caravanes avaient été les grandes artères du Hajj. Puis un empire allait organiser ces routes à une échelle nouvelle et tenter de sécuriser le voyage sur des milliers de kilomètres.