Aller à la première histoire

UNE EXPÉRIENCE LABAYKANUSUK

L’Histoire du Hajj

Comme vous ne l’avez jamais vue.

UNE EXPÉRIENCE DOCUMENTAIRE INTERACTIVE LABAYKANUSUK

Un voyage à travers l’histoire du Hajj, depuis les origines de la Maison sacrée jusqu’au pèlerinage contemporain.

COMMENCER LE VOYAGE

L’Histoire du Hajj : des origines de la Kaaba au pèlerinage moderne

L’Histoire du Hajj vous propose un voyage documentaire à travers les siècles pour comprendre l’origine du pèlerinage à La Mecque, l’histoire de la Kaaba et les grandes transformations qui ont façonné le Hajj jusqu’à aujourd’hui.

Le récit commence aux origines de la Maison sacrée et retrace l’histoire de Hajar et Ismaïl عليه السلام, l’apparition de Zamzam, le parcours entre Safâ et Marwa, puis Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام élevant les fondations de la Kaaba et l’appel au pèlerinage mentionné dans le Coran.

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L’expérience raconte ensuite l’installation de Jurhum à La Mecque, la disparition puis la redécouverte de Zamzam, l’évolution de la cité, l’introduction progressive de pratiques polythéistes, l’organisation de Quraysh et la reconstruction de la Kaaba avant la Révélation. Elle montre comment certains rites hérités d’Ibrahim عليه السلام avaient été conservés mais aussi transformés durant la Jâhiliyya.

Une place centrale est consacrée à Mohammad ﷺ, à la conquête de La Mecque, à la purification de la Kaaba, au Hajj de l’an 9 puis au Hajj d’Adieu, durant lequel les rites du pèlerinage sont transmis à la communauté musulmane.

La fresque poursuit l’histoire du Hajj sous les premiers califes, les Omeyyades et les Abbassides, avec l’agrandissement du Masjid al-Harâm, le développement des grandes routes du pèlerinage et des infrastructures comme Darb Zubayda et ses ouvrages destinés à fournir de l’eau aux voyageurs.

Elle revient également sur plusieurs épisodes majeurs et parfois tragiques : les sièges de La Mecque, les reconstructions successives de la Kaaba, l’attaque des Qarmates et l’enlèvement de Hajar al-Aswad, les grandes caravanes du Caire et de Damas, le rôle des Sharifs de La Mecque, des Mamelouks puis de l’Empire ottoman.

Le récit montre comment les Ottomans ont organisé pendant plusieurs siècles la sécurité des routes du Hajj, les forteresses du désert, les caravanes impériales, la Kiswa et la Surre, avant la construction du chemin de fer du Hijaz au début du XXᵉ siècle.

L’expérience suit ensuite la Révolte arabe, la disparition du pouvoir ottoman dans le Hijaz, le Royaume hachémite puis la conquête de La Mecque et Médine par ‘Abd al-‘Azîz ibn Sa‘ûd, jusqu’à la naissance du Royaume d’Arabie saoudite en 1932.

Le XXᵉ siècle ouvre une nouvelle époque : pétrole, aviation, routes modernes et premières grandes extensions saoudiennes transforment profondément le Hajj. Les caravanes laissent progressivement place aux avions et aux autobus, tandis que le pèlerinage devient un rassemblement de plusieurs millions de personnes.

Cette évolution entraîne de nouveaux défis : prise du Masjid al-Harâm en 1979, catastrophes de foule, tunnel d’al-Ma‘âisim, incendie de Mina, transformations des Jamarât et développement de la science moderne de gestion des foules. L’histoire aborde également la catastrophe de Mina en 2015, la pandémie de COVID-19 et le Hajj exceptionnellement limité de 2020.

Enfin, le voyage arrive au Hajj contemporain : métro des lieux saints, train à grande vitesse Haramain, Makkah Route, quotas internationaux, cartes numériques, QR codes, services connectés et plateforme Nusuk. Des millions de pèlerins peuvent désormais rejoindre La Mecque en quelques heures alors que les lieux fondamentaux du rite demeurent les mêmes : la Kaaba, Safâ et Marwa, Mina, ‘Arafat et Muzdalifah.

À travers ces 27 chapitres documentés, LABAYKANUSUK retrace ainsi l’histoire du Hajj, l’histoire de la Kaaba, l’évolution de La Mecque et du Masjid al-Harâm, les grandes routes du pèlerinage et la transformation du Hajj à travers les siècles, en distinguant autant que possible les faits établis par le Coran et les hadiths authentiques, les traditions historiques et les éléments discutés par les historiens.

L’objectif n’est pas seulement de raconter comment le Hajj a changé, mais de comprendre ce qui, malgré les empires, les guerres, les reconstructions et les technologies, demeure au cœur du pèlerinage.

27 HISTOIRES

Traverser les siècles

  1. 01 Origines Avant Ibrahim : le mystère de la première Maison
  2. 02 Ibrahim Hajar et Ismaïl dans la vallée : la course qui devint un rite et la naissance de Zamzam
  3. 03 Ibrahim Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام : élever la Kaaba et appeler l’humanité au Hajj
  4. 04 Ibrahim Jurhum : de l’arrivée autour de Zamzam à la perte de La Mecque
  5. 05 Quraysh ‘Amr ibn Luhayy et Khuza‘a : quand le Hajj d’Ibrahim fut progressivement déformé
  6. 06 Quraysh Qusayy ibn Kilâb : l’homme qui réunit Quraysh et transforma La Mecque
  7. 07 Quraysh Hâshim ibn ‘Abd Manâf : les caravanes qui ouvrirent La Mecque au monde
  8. 08 Quraysh ‘Abd al-Muttalib : la redécouverte de Zamzam et le fils sauvé par cent chameaux
  9. 09 Mohammad ﷺ L’Année de l’Éléphant : Abraha marche sur La Mecque et la Kaaba est protégée
  10. 10 Mohammad ﷺ La reconstruction de la Kaaba : quand Quraysh faillit s’entretuer pour Hajar al-Aswad et que Mohammad ﷺ évita la guerre
  11. 11 Mohammad ﷺ Le Hajj de la Jâhiliyya : les rites d’Ibrahim qui avaient survécu… et ceux que les hommes avaient déformés
  12. 12 Mohammad ﷺ La conquête de La Mecque : Mohammad ﷺ revient dans sa ville et la Kaaba est purifiée des idoles
  13. 13 Mohammad ﷺ Le Hajj de l’an 9 : Abû Bakr dirige le pèlerinage, ‘Alî proclame At-Tawbah et le Hajj polythéiste prend fin
  14. 14 Mohammad ﷺ Le Hajj d’Adieu : le dernier pèlerinage de Mohammad ﷺ et la transmission définitive des rites
  15. 15 Califats Après Mohammad ﷺ : les premiers califes, l’agrandissement du Masjid al-Harâm et la naissance des grandes routes du Hajj
  16. 16 Califats La Kaaba sous les sièges : l’incendie de 64 H, la reconstruction d’Ibn az-Zubayr et le retour au plan de Quraysh
  17. 17 Abbassides Des Omeyyades aux Abbassides : les grandes routes du Hajj, Darb Zubayda et la révolution de l’eau
  18. 18 Abbassides Le jour où les Qarmates attaquèrent le Hajj : massacre dans le Haram et disparition de Hajar al-Aswad pendant vingt-deux ans
  19. 19 Mamelouks Les grandes caravanes du Hajj : les Sharifs de La Mecque, les routes du Caire et de Damas et la naissance du Mahmal
  20. 20 Ottomans Le Hajj sous l’Empire ottoman : forteresses du désert, caravanes impériales, reconstruction de la Kaaba et naissance du chemin de fer du Hijaz
  21. 21 Hijaz De la Révolte arabe à Ibn Sa‘ûd : fin de l’Empire ottoman, Royaume du Hijaz et naissance du Hajj saoudien moderne
  22. 22 Arabie saoudite Du pétrole à l’avion : la première grande transformation saoudienne du Hajj et la naissance du pèlerinage de masse
  23. 23 Hajj moderne 1979 : la prise du Masjid al-Harâm, Juhaymân, l’homme proclamé Mahdî et quatorze jours de siège à La Mecque
  24. 24 Hajj moderne Quand la foule devient le défi : La Mecque 1987, le tunnel de 1990, l’incendie de Mina et les catastrophes des Jamarât
  25. 25 Hajj moderne 2015 : la grue du Haram, la catastrophe de Mina et le jour où le Hajj devint presque vide
  26. 26 Hajj moderne Le Hajj devient numérique : trains, Makkah Route, Nusuk, QR codes et la nouvelle machine mondiale du pèlerinage
  27. 27 2026 FINALE : d’Ibrahim عليه السلام au Hajj 2026 : des millénaires de transformations autour d’un rite qui demeure

CARTE HISTORIQUE VIVANTE

Les routes du Hajj

ORIGINES

Évolution simplifiée des routes historiques du Hajj Carte documentaire schématique montrant selon le chapitre La Mecque, le Hijaz, les routes de Quraysh, Darb Zubayda, les caravanes, le chemin de fer du Hijaz et les flux contemporains. LA MECQUE MÉDINE JEDDAH ‘ARAFAT SHÂM DAMAS LE CAIRE IRAK BAHRAYN YÉMEN

Représentation géographique simplifiée

La vallée

La Mecque et sa vallée forment le seul repère nécessaire pour les premiers chapitres.

Les directions de Quraysh

Les grands axes vers le Shâm et le Yémen sont représentés sans inventer d’étapes intermédiaires.

Les lieux du rite

La Mecque, Mina, Muzdalifah et ‘Arafat structurent la géographie du pèlerinage transmis par Mohammad ﷺ.

Les routes depuis l’Irak

Darb Zubayda relie l’Irak au Hijaz par des stations et des ouvrages d’eau documentés.

Le contexte qarmate

Le tracé reste volontairement indicatif entre le foyer qarmate de Bahrayn et La Mecque.

Les grandes caravanes

Les axes du Caire et de Damas convergent vers le Hijaz et La Mecque.

Routes et chemin de fer

Les routes ottomanes rejoignent La Mecque. Le chemin de fer du Hijaz relie Damas à Médine et s’arrête ici à Médine.

Bateau puis avion

Les déplacements maritimes vers Jeddah puis l’essor des routes aériennes changent l’échelle du voyage.

Les lieux saints

La carte se resserre volontairement autour des espaces concernés par les enjeux contemporains de sécurité.

Le Hajj contemporain

Jeddah, La Mecque et Médine sont reliées aux flux internationaux et au réseau Haramain.

Des siècles vers un même lieu

Caravanes, routes terrestres, chemin de fer, mer et aviation convergent vers La Mecque.

AUJOURD’HUI

Voir ce lieu aujourd’hui

AUJOURD’HUI

Safâ et Marwa

Le Sa‘i s’accomplit dans un immense espace aménagé sur plusieurs niveaux.

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AUJOURD’HUI

Zamzam

Zamzam est distribué par des installations modernes.

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AUJOURD’HUI

‘Arafat

Le métro des Lieux Saints dessert ‘Arafat parmi les neuf stations réparties sur son parcours.

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AUJOURD’HUI

Muzdalifah

Le métro des Lieux Saints relie aujourd’hui ‘Arafat, Muzdalifah et Mina.

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AUJOURD’HUI

Mina

La dernière station de Mina est reliée au complexe des Jamarât.

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AUJOURD’HUI

Jamarât

L’ancien pont a été remplacé par un complexe moderne réparti sur cinq niveaux.

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AUJOURD’HUI

La Kaaba et le Masjid al-Harâm

Le Haram d’aujourd’hui possède plusieurs niveaux, de vastes cours, des ascenseurs et des accès complexes.

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◈ VOIR L’ÉVOLUTION

La Kaaba à travers les siècles

Reconstitution visuelle basée sur les informations historiques disponibles. Certains détails anciens restent inconnus.

Schéma documentaire de l’évolution architecturale de la Kaaba Vue architecturale simplifiée depuis un même angle. Les groupes visibles changent selon la période sélectionnée et leurs différences sont également expliquées par le texte.

RECONSTITUTION INDICATIVE

Origines / Antiquité

Les sources authentiques établissent les fondations élevées par Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام, mais ne donnent pas un plan architectural complet. Seule une empreinte volontairement simplifiée est montrée.

DONNÉES ARCHITECTURALES ÉTABLIES

Quraysh

Le périmètre bâti est réduit par rapport aux fondations d’Ibrahim, une partie du Hijr reste à l’extérieur et la porte est élevée au-dessus du sol.

DONNÉES ARCHITECTURALES ÉTABLIES

Ibn az-Zubayr

Une partie du Hijr est réintégrée, la Maison est allongée et deux portes au niveau du sol permettent l’entrée et la sortie.

RECONSTRUCTION DOCUMENTÉE, SCHÉMA SIMPLIFIÉ

Période ottomane

Après la crue de 1630, la Kaaba est rebâtie en 1631 sur le plan général rétabli après al-Hajjâj. Une large part de sa maçonnerie moderne provient de cette reconstruction.

ÉVOLUTION ENVIRONNANTE DOCUMENTÉE

XXe siècle

Les grandes extensions saoudiennes transforment progressivement l’espace du Masjid al-Harâm autour de la Maison.

ÉTAT CONTEMPORAIN, SCHÉMA SIMPLIFIÉ

2026

La Kaaba reste au centre d’un Haram devenu un vaste ensemble à plusieurs niveaux, avec de grandes cours et des accès complexes.

Histoire 01

Avant Ibrahim : le mystère de la première Maison

Époque
antérieure à Ibrahim عليه السلام
Thème
les origines les plus anciennes de la Maison sacrée
Niveau de certitude
Coran et hadiths authentiques pour les éléments fondamentaux ; traditions anciennes clairement signalées lorsqu’elles ne sont pas établies.

Avant les caravanes, avant Quraysh, avant même l’histoire que nous connaissons…

Imaginez La Mecque avant La Mecque.

Pas de minarets.

Pas de rues.

Pas d’hôtels.

Pas de foules vêtues d’ihram.

Même les grandes caravanes qui, des siècles plus tard, convergeront vers le Hijaz n’existent pas encore.

Nous sommes à une époque si ancienne qu’il est impossible de lui attribuer une date certaine.

Et pourtant, au cœur de cette histoire lointaine, un lieu occupe déjà une place unique.

La Maison.

Le Coran ne commence pas l’histoire de la Kaaba en racontant qui posa sa toute première pierre.

Il commence par une affirmation beaucoup plus forte : cette Maison possède une ancienneté exceptionnelle dans l’histoire de l’adoration.

Allah dit :

إِنَّ أَوَّلَ بَيْتٍۢ وُضِعَ لِلنَّاسِ لَلَّذِى بِبَكَّةَ مُبَارَكًۭا وَهُدًۭى لِّلْعَـٰلَمِينَ

« La première Maison qui a été édifiée pour les gens, c’est bien celle de Bakkah (La Mecque), bénie et une bonne direction pour l’univers. »

: Coran, Âl ‘Imrân, 3:96, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com)

Cette phrase est le véritable point de départ de notre voyage.

La Kaaba n’apparaît pas dans la Révélation comme un sanctuaire parmi d’autres qui aurait progressivement acquis de l’importance.

Elle est présentée comme la première Maison établie pour les hommes dans le cadre de l’adoration, bénie et destinée à devenir une direction pour les mondes.

Bien avant les empires.

Bien avant les royaumes.

Bien avant l’organisation du Hajj telle que nous la connaissons.

Le lieu est déjà lié à une histoire qui dépasse les générations.

La première Maison d’adoration

Un jour, le compagnon Abû Dharr رضي الله عنه posa à Mohammad ﷺ une question extrêmement simple :

quel fut le premier lieu de culte établi sur terre ?

Mohammad ﷺ répondit : Al-Masjid al-Harâm, à La Mecque.

Abû Dharr demanda ensuite quel fut le suivant.

La réponse fut Al-Masjid al-Aqsâ.

Puis Mohammad ﷺ précisa qu’il y eut quarante années entre les deux. Ce récit est rapporté à la fois par al-Bukhârî et Muslim. (Sunnah)

Voilà donc ce que nous pouvons affirmer avec solidité :

le Sanctuaire sacré de La Mecque est le premier lieu d’adoration de ce type établi sur terre.

Mais une question apparaît immédiatement.

Si Ibrahim عليه السلام construisit la Kaaba, comment expliquer une histoire qui semble remonter encore plus loin ?

C’est ici que commence l’une des parties les plus fascinantes : et les plus délicates : de l’histoire de la Maison sacrée.

Ibrahim a-t-il été le premier à construire la Kaaba ?

Lorsqu’on évoque la construction de la Kaaba, on pense naturellement à Ibrahim عليه السلام et à son fils Ismaïl عليه السلام.

Et à juste titre.

Le Coran décrit clairement leur travail :

وَإِذْ يَرْفَعُ إِبْرَٰهِـۧمُ ٱلْقَوَاعِدَ مِنَ ٱلْبَيْتِ وَإِسْمَـٰعِيلُ رَبَّنَا تَقَبَّلْ مِنَّآ إِنَّكَ أَنتَ ٱلسَّمِيعُ ٱلْعَلِيمُ

« Et quand Abraham et Ismaël élevaient les assises de la Maison : “Ô notre Seigneur ! Accepte ceci de notre part !” »

: Coran, Al-Baqara, 2:127, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com)

Le choix des mots est important.

Le verset parle d’Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام qui élèvent les assises, ou les fondations, de la Maison.

Il ne dit pas explicitement :

« Ibrahim fut le premier être à établir l’emplacement de la Maison. »

Cette différence a conduit les savants et les exégètes musulmans à examiner les récits transmis sur une éventuelle histoire antérieure.

Et plusieurs traditions sont apparues.

Une Maison avant Ibrahim ?

Dans les ouvrages anciens de tafsîr et d’histoire, on trouve plusieurs récits.

Certains disent que les anges auraient établi un sanctuaire sur terre avant Adam عليه السلام.

D’autres rapportent qu’Adam عليه السلام aurait lui-même construit ou restauré la Maison.

D’autres encore racontent qu’un sanctuaire existait à cet emplacement, puis aurait disparu ou été détruit à l’époque du déluge de Nûh عليه السلام, avant qu’Ibrahim عليه السلام n’en relève plus tard les fondations.

Ces récits ont circulé très tôt dans la littérature islamique.

Al-Qurtubî, par exemple, expose plusieurs de ces opinions lorsqu’il commente la construction de la Maison : construction par les anges, construction attribuée à Adam, disparition puis reconstruction par Ibrahim. Il présente précisément cette diversité parce que les récits anciens ne donnent pas tous la même version. (Quran.com)

Al-Baghawî rapporte également différentes traditions relatives à Adam, aux anges, au déluge et à la redécouverte des fondations au temps d’Ibrahim. (Quran.com)

Mais ici, une règle est essentielle pour notre expérience :

le fait qu’un récit apparaisse dans un ancien tafsîr ne signifie pas automatiquement qu’il possède le même degré d’authenticité qu’un verset du Coran ou qu’un hadith authentique.

Et cette distinction change toute la manière de raconter cette histoire.

Le récit d’Adam : une tradition connue, mais pas une certitude

Il existe notamment un récit attribué à Mohammad ﷺ selon lequel Allah aurait envoyé Jibrîl à Adam et Hawwâ, leur aurait ordonné de construire la Kaaba, puis Adam aurait accompli le tawaf autour d’elle.

Pris seul, ce récit semblerait résoudre toute la question.

Adam serait le premier constructeur humain de la Kaaba.

Mais Ibn Kathîr examine précisément cette narration.

Et il signale que sa chaîne passe notamment par Ibn Lahî‘a, un transmetteur considéré faible dans ce contexte.

Ibn Kathîr conclut donc que ce récit rapporté comme parole de Mohammad ﷺ est faible. (Quran.com)

C’est extrêmement important.

Nous pouvons dire :

« Une ancienne tradition attribue la première construction à Adam عليه السلام. »

Mais nous ne devons pas dire :

« Il est authentiquement établi qu’Adam construisit la Kaaba. »

Ce ne serait pas le même niveau d’information.

Ibn Kathîr rapporte d’ailleurs ailleurs plusieurs traditions attribuées à des successeurs des compagnons concernant Adam et un sanctuaire antérieur, tout en signalant lui-même que certains éléments sont problématiques ou inhabituels. (Quran.com)

La meilleure manière de raconter l’histoire est donc de conserver le mystère là où les sources le conservent.

Ce que nous savons : et ce que nous ne savons pas

Nous pouvons désormais séparer trois niveaux.

Ce qui est solidement établi

Le Coran affirme que la Maison située à Bakkah est la première Maison établie pour les hommes, bénie et guidée pour les mondes. (Quran.com)

Mohammad ﷺ enseigne dans un hadith authentique qu’Al-Masjid al-Harâm fut le premier sanctuaire de ce type établi sur terre, puis Al-Masjid al-Aqsâ quarante ans plus tard. (Sunnah)

Le Coran affirme également qu’Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام élevèrent les fondations de la Maison. (Quran.com)

Ce qui est plausible dans les traditions anciennes

Plusieurs générations d’exégètes ont transmis l’idée qu’un sanctuaire pouvait avoir existé avant Ibrahim عليه السلام.

Certains attribuent cette première construction aux anges.

D’autres à Adam عليه السلام.

Certains parlent d’un édifice disparu avant l’époque d’Ibrahim.

Ces traditions appartiennent au patrimoine exégétique musulman et méritent donc d’être mentionnées.

Ce que nous ne pouvons pas affirmer avec certitude

Nous ne possédons pas de texte authentique suffisamment explicite permettant d’identifier avec certitude le premier constructeur physique de la Kaaba avant Ibrahim عليه السلام.

Et ce silence est lui-même intéressant.

Car le Coran semble vouloir attirer notre attention moins sur le nom du premier maçon que sur la fonction du lieu :

une Maison destinée à Allah et à l’adoration.

Une distinction importante : première maison ou première maison d’adoration ?

Lorsque le Coran affirme qu’il s’agit de la « première Maison », il ne signifie évidemment pas nécessairement qu’aucune habitation humaine n’avait jamais été construite avant elle.

Des maisons pouvaient exister.

Des peuples vivaient.

Des civilisations se développaient.

Ibn Kathîr rapporte notamment une explication attribuée à ‘Alî رضي الله عنه selon laquelle d’autres habitations existaient, mais que la Kaaba était la première Maison établie comme lieu consacré à l’adoration et à la bénédiction. Ibn Kathîr considère cette compréhension comme forte dans son commentaire du verset 3:96. (Quran.com)

La grandeur de la Kaaba n’est donc pas celle d’un bâtiment extrêmement ancien simplement parce que ses pierres seraient vieilles.

Sa grandeur vient de sa fonction.

C’est une Maison placée au centre de l’adoration d’Allah.

Une direction.

Un sanctuaire.

Un lieu vers lequel les hommes reviendront génération après génération.

Avant même que la ville existe

Pour comprendre ce que cela représente, il faut presque effacer de notre esprit la Mecque actuelle.

Effacer les tours.

Les routes.

Les commerces.

Les tunnels.

Les quartiers.

Et même, pour un instant, les foules.

Il ne reste qu’une vallée entourée de montagnes.

Le Coran décrira plus tard cette région, dans l’invocation d’Ibrahim عليه السلام, comme une vallée sans agriculture, près de la Maison sacrée. (Quran.com)

Ce détail est considérable.

Les grands centres de civilisation de l’Antiquité naissent généralement autour de ressources évidentes :

un fleuve,

des terres agricoles,

un port,

des pâturages,

une position militaire,

une voie commerciale.

La vallée de La Mecque ne possède, au premier regard, presque rien de tout cela.

Et pourtant elle deviendra l’un des lieux les plus visités de l’histoire humaine.

Non parce que l’environnement naturel semblait destiné à créer une métropole.

Mais parce qu’au cœur de cette vallée se trouvait la Maison.

Le centre précède, d’une certaine manière, la ville qui se développera autour de lui.

La Maison avant la cité

C’est une idée essentielle pour comprendre toute l’histoire qui suivra.

Nous sommes habitués à imaginer qu’une ville se développe d’abord et qu’elle construit ensuite son lieu sacré.

À La Mecque, la mémoire religieuse fonctionne presque à l’inverse.

La Maison est au centre.

Puis les hommes viennent.

Puis l’eau apparaît dans l’histoire de Hajar et Ismaïl.

Puis des groupes s’installent.

Puis les tribus se succèdent.

Puis une cité se forme.

Puis les routes commerciales se développent.

Puis des caravanes arrivent.

Puis Quraysh transforme La Mecque en un centre majeur de l’Arabie.

Des siècles plus tard, des millions d’hommes et de femmes traverseront continents et océans pour atteindre le même point.

Mais au commencement du récit, il n’y a presque rien.

Une vallée.

Des montagnes.

Et l’histoire mystérieuse d’une Maison dont les origines remontent plus loin que ce que les sources authentiques nous permettent de raconter en détail.

Puis arrive Ibrahim عليه السلام

À partir d’Ibrahim عليه السلام, l’histoire devient soudain beaucoup plus précise.

Le voile se lève progressivement.

Le Coran nous donne des noms.

Une famille.

Une vallée.

Une invocation.

Un enfant.

Une mère.

Une absence d’eau.

Puis une source qui changera le destin du lieu.

Et enfin la construction de la Maison par Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام.

À ce moment-là, nous ne sommes plus simplement devant des traditions anciennes discutées.

Nous entrons dans une histoire directement racontée et confirmée par le Coran et par des hadiths authentiques.

Mais avant de voir Ibrahim et Ismaïl élever les murs de la Kaaba, il faut comprendre pourquoi cette famille se trouve au milieu de cette vallée.

Car l’histoire de la Maison passe d’abord par une scène presque impossible à oublier.

Un homme quitte les lieux.

Une femme reste derrière lui avec son nourrisson.

Autour d’eux :

aucune ville,

aucun champ,

aucune source visible.

Hajar va alors poser une question à Ibrahim عليه السلام.

Une question qui changera entièrement la manière dont elle regardera cette vallée.

Et bientôt, entre Safâ et Marwa, une mère commencera à courir à la recherche d’eau.

C’est là que commence véritablement le prochain chapitre.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

Établi par le Coran :

La Maison de Bakkah est la première Maison établie pour les hommes dans le cadre de l’adoration, bénie et source de guidance. (Quran.com)

Établi par un hadith authentique :

Al-Masjid al-Harâm est le premier sanctuaire de ce type établi sur terre ; Al-Masjid al-Aqsâ vient ensuite, avec quarante années entre les deux. (Sunnah)

Établi par le Coran :

Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام ont élevé les fondations de la Maison. (Quran.com)

Traditions historiques :

Des récits anciens attribuent une construction antérieure aux anges ou à Adam عليه السلام.

Prudence :

Nous ne disposons pas d’un hadith authentique suffisamment explicite permettant d’affirmer avec certitude qu’Adam عليه السلام fut le premier constructeur physique de la Kaaba. Ibn Kathîr qualifie notamment de faible le récit marfû‘ souvent cité sur cette construction. (Quran.com)

Mais la vallée allait bientôt accueillir une mère, un enfant et un événement qui marquerait pour toujours l’histoire du pèlerinage.

Prochaine histoire dans l’ordre : HISTOIRE 02 : Hajar et Ismaïl, seuls dans la vallée de La Mecque : l’abandon apparent, la course entre Safâ et Marwa et la naissance de Zamzam.

VOIR LES SOURCES

Histoire 02

Hajar et Ismaïl dans la vallée : la course qui devint un rite et la naissance de Zamzam

Époque
époque d’Ibrahim عليه السلام
Lieu principal
vallée de La Mecque, Safâ, Marwa et l’emplacement de Zamzam
Thème
installation de Hajar et Ismaïl, confiance en Allah, apparition de Zamzam et début du peuplement de La Mecque
Niveau de certitude
récit central établi par un long hadith authentique rapporté par Ibn ‘Abbâs dans Sahîh al-Bukhârî ; complété par le Coran.

Une vallée où personne ne vit

L’histoire reprend là où la précédente nous avait laissés. La Maison sacrée possède déjà une histoire ancienne. Mais autour d’elle, il n’y a pas encore la ville que nous connaissons. Pas de rues.

Pas de marchés. Pas de caravanes installées. Pas de foule. Et surtout :

pas d’eau. C’est dans cette vallée qu’Ibrahim عليه السلام arrive avec Hajar et leur fils Ismaïl عليه السلام, encore nourrisson. Le récit détaillé nous est parvenu par Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما dans Sahîh al-Bukhârî. Le hadith décrit une scène extrêmement précise : Ibrahim conduit Hajar et Ismaïl près de l’emplacement de la Kaaba, à proximité de l’endroit où se trouvera Zamzam. À cette époque, dit le récit, personne n’habite encore La Mecque et aucune source d’eau n’y est disponible. (Sunnah)

Ibrahim عليه السلام laisse auprès d’eux seulement quelques provisions : des dattes, et une petite quantité d’eau contenue dans une outre. Puis il se retourne.

Et commence à partir.

« Où vas-tu ? »

Pour Hajar, la scène est difficile à comprendre. Elle se trouve avec un nourrisson au milieu d’une vallée aride. Aucun village à proximité. Aucun compagnon.

Aucune eau visible. Aucune perspective humaine évidente. Elle suit Ibrahim عليه السلام. Elle lui demande où il va.

Elle lui fait remarquer qu’il les laisse dans un endroit où il n’y a personne et pratiquement rien. Elle renouvelle sa question plusieurs fois. Ibrahim continue son chemin sans se retourner. Le hadith rapporte alors qu’Hajar change de question. Elle ne lui demande plus simplement où il va.

Elle cherche à comprendre pourquoi. Elle lui demande en substance : Est-ce Allah qui t’a ordonné cela ? Ibrahim répond :

oui. La réaction d’Hajar change immédiatement. Le hadith rapporte alors cette réponse devenue célèbre :

« Alors Il ne nous abandonnera pas. »

Cette courte phrase est au cœur de tout l’épisode. Elle repose directement sur le récit authentique de Sahîh al-Bukhârî. (Sunnah) Elle retourne auprès de son enfant. Ibrahim, lui, poursuit son chemin.

Ibrahim s’éloigne… puis lève les mains

Il serait facile de raconter cette scène comme celle d’un homme qui abandonne sa famille. Ce serait pourtant trahir le récit. Ibrahim عليه السلام agit en obéissance à Allah. Et lorsqu’il atteint un endroit où Hajar et Ismaïl ne peuvent plus le voir, il se tourne vers la Maison et invoque Allah en levant les mains. Sahîh al-Bukhârî relie explicitement cette scène au verset 14:37. (Sunnah)

Le Coran conserve cette invocation :

رَّبَّنَآ إِنِّىٓ أَسْكَنتُ مِن ذُرِّيَّتِى بِوَادٍ غَيْرِ ذِى زَرْعٍ عِندَ بَيْتِكَ ٱلْمُحَرَّمِ رَبَّنَا لِيُقِيمُوا۟ ٱلصَّلَوٰةَ فَٱجْعَلْ أَفْـِٔدَةًۭ مِّنَ ٱلنَّاسِ تَهْوِىٓ إِلَيْهِمْ وَٱرْزُقْهُم مِّنَ ٱلثَّمَرَٰتِ لَعَلَّهُمْ يَشْكُرُونَ

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah :« Notre Seigneur ! J’ai établi une partie de ma descendance dans une vallée sans agriculture, près de Ta Maison Sacrée… » (Quran.com) Le reste du verset montre l’objectif : qu’ils établissent la prière, que des cœurs humains soient attirés vers eux,

et qu’Allah leur accorde une subsistance. (Quran.com) À ce moment précis, pourtant, rien de cela n’est encore visible. Il n’y a toujours que : une mère,

un enfant, quelques dattes, un peu d’eau, et une vallée vide.

Les premières heures

Hajar demeure auprès d’Ismaïl عليه السلام. Elle l’allaite. Elle boit de l’eau qu’Ibrahim leur a laissée. Les heures passent.

L’eau diminue. Puis l’outre se vide. Dans un environnement fertile, cela aurait déjà été inquiétant. Dans cette vallée, c’est une urgence.

Le hadith rapporte qu’Hajar commence à souffrir de la soif. Son enfant également. Elle voit Ismaïl عليه السلام se débattre sous l’effet de la détresse. Elle ne supporte plus de rester simplement devant lui.

Elle doit chercher. N’importe quoi. Une personne. Une caravane.

Une source. Un signe de vie. (Sunnah)

Safâ

Hajar regarde autour d’elle. Le relief le plus proche qui puisse lui offrir un point d’observation est Safâ. Elle s’y rend. Elle monte.

De là-haut, elle observe la vallée. Elle cherche attentivement une présence humaine. Une silhouette. Un mouvement.

Une caravane. Quelqu’un qui pourrait les aider. Mais elle ne voit personne. (Sunnah) Elle redescend.

Devant elle se trouve une portion plus basse de la vallée. Lorsqu’elle y arrive, elle relève son vêtement afin de pouvoir courir plus facilement. Puis elle traverse rapidement cette zone. Le hadith décrit cette course comme celle d’une personne en grande détresse. (Sunnah)

De l'autre côté se trouve Marwa. Elle monte. Elle regarde à nouveau. Toujours personne.

Marwa

Elle redescend. Elle retourne vers Safâ. Elle regarde. Rien.

Elle repart vers Marwa. Toujours rien. Le mouvement se répète. Safâ.

Marwa. Safâ. Marwa. Chaque montée offre un nouvel espoir de voir quelqu’un.

Chaque regard sur la vallée se termine par le même silence. Elle accomplit finalement sept passages entre les deux reliefs. Et Mohammad ﷺ explique explicitement, dans ce même hadith, que cet événement est à l’origine du va-et-vient effectué entre Safâ et Marwa par les pèlerins. (Sunnah) Un acte accompli par une mère cherchant désespérément de l’aide devient ainsi inscrit dans les rites du pèlerinage.

Ce que le pèlerin reproduit aujourd’hui

Des siècles passent. Puis des millénaires. Les montagnes restent. La ville change entièrement.

Autour de Safâ et Marwa, l’environnement est transformé. Mais le geste demeure. Aujourd’hui encore, celui qui accomplit le Hajj ou la Omra effectue le Sa‘i, le parcours entre Safâ et Marwa. Le Coran inscrit les deux lieux parmi les rites sacrés d’Allah :

إِنَّ ٱلصَّفَا وَٱلْمَرْوَةَ مِن شَعَآئِرِ ٱللَّهِ

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah :« As-Safâ et Al Marwah sont vraiment parmi les lieux sacrés d’Allah. » (Quran.com) Ce que le pèlerin accomplit aujourd’hui n’est donc pas une marche symbolique inventée bien plus tard. Le récit authentique relie cette pratique à la recherche de Hajar. (Sunnah) Chaque aller-retour porte la mémoire de cette vallée vide.

Sept fois… et toujours aucune caravane

Imaginez le dernier passage. La fatigue. La soif. L’enfant resté derrière.

La vallée toujours silencieuse. Hajar atteint Marwa pour la septième fois. Et cette fois, quelque chose change. Elle entend une voix.

Elle s’immobilise. Elle écoute. Le hadith rapporte qu’elle demande le silence, comme pour être certaine de ce qu’elle vient d’entendre. Puis elle entend de nouveau.

Elle appelle alors celui qu’elle ne voit pas encore et demande s’il possède de quoi l’aider. (Sunnah) C’est alors qu’elle découvre quelque chose près de l’endroit où se trouve son enfant. Un ange.

L’eau jaillit

Le hadith rapporte que l’ange se trouve à l’emplacement de Zamzam. Il creuse le sol avec son talon : ou avec son aile selon la variante rapportée dans le même texte. Puis : l’eau apparaît. (Sunnah)

Après l’absence totale d’eau, après les sept parcours, après avoir scruté la vallée encore et encore, une source jaillit précisément là où se trouve Ismaïl عليه السلام.

Hajar ne reste pas immobile devant le miracle. Elle agit immédiatement. Elle commence à contenir l’eau. Elle rassemble la terre autour.

Elle forme une sorte de bassin afin d’éviter qu’elle ne se disperse. Elle remplit son outre pendant que l’eau continue de sortir. (Sunnah)

« Qu’Allah fasse miséricorde à la mère d’Ismaïl »

Mohammad ﷺ commente lui-même ce moment. Il invoque la miséricorde d’Allah sur la mère d’Ismaïl et explique que si elle avait laissé Zamzam s’écouler sans chercher à la contenir, la source aurait été un cours d’eau coulant à la surface. (Sunnah) Cette précision est remarquable. Elle donne presque à la scène un mouvement que l’on peut visualiser :

l’eau sort, Hajar rassemble rapidement la terre, elle creuse, elle retient,

elle remplit son récipient. Il y a quelques instants encore, elle cherchait quelqu’un au sommet des montagnes. Maintenant, elle se trouve devant une source. Elle boit.

Puis elle peut de nouveau allaiter son enfant. (Sunnah)

« Ne crains pas d’être abandonnée »

L’ange s’adresse ensuite à Hajar. Le message rejoint exactement les paroles qu’elle avait prononcées lorsque Ibrahim lui avait confirmé que son départ répondait à un ordre d’Allah. Le hadith rapporte que l’ange lui dit de ne pas craindre d’être délaissée. Puis il annonce quelque chose d’extraordinaire :

à cet endroit se trouve la Maison d’Allah, qui sera construite par cet enfant et son père. Et Allah n’abandonnera pas les Siens. (Sunnah) Tout le chapitre se referme presque sur sa phrase initiale. Au début :

Hajar avait dit en substance : Allah ne nous abandonnera pas. Après l’apparition de Zamzam : l’ange lui confirme qu’elle ne doit pas craindre l’abandon.

Entre les deux se trouvent : la soif, les sept courses, et l’apparition de l’eau.

À quoi ressemblait alors l’emplacement de la Kaaba ?

Le même hadith fournit une information importante pour la suite. Il explique que l’emplacement de la Maison se trouvait alors sur une élévation ressemblant à une petite butte. Lorsque les torrents traversaient la vallée, l’eau passait à droite et à gauche de cette zone. (Sunnah) Cette description est précieuse parce qu’elle nous éloigne totalement de l’image contemporaine.

Pas encore de vaste mosquée. Pas encore de cour de marbre. Pas encore de bâtiments gigantesques. Une vallée.

Une source. Une mère. Un enfant. Et l’emplacement de la Maison se distinguant du terrain environnant.

Puis les oiseaux apparaissent

Zamzam ne sauve pas seulement Hajar et Ismaïl. L’eau commence à transformer le destin de la vallée. Un groupe appartenant à Jurhum passe dans la région. Ils s’arrêtent dans la partie basse de La Mecque.

Puis ils remarquent quelque chose. Un oiseau. Pour un voyageur connaissant le désert, certains oiseaux constituent un indice. Ils tournent autour d’un endroit où l’eau est présente.

Le groupe s’étonne. Ils connaissent cette vallée. Ils savent qu’elle n’est pas réputée posséder de point d’eau. Ils envoient donc un ou deux hommes vérifier. (Sunnah)

Les éclaireurs reviennent. L’information est confirmée : il y a de l’eau. Le groupe se dirige vers Zamzam.

Hajar n’est plus seule

Lorsqu’ils arrivent, Hajar se trouve auprès de la source. Les gens de Jurhum lui demandent l’autorisation de s’installer près d’elle. Elle accepte. Mais elle pose une condition :

ils ne deviennent pas propriétaires de l’eau. Ils acceptent cette condition. (Sunnah) C’est un moment immense dans l’histoire de La Mecque. Quelques temps auparavant :

la vallée n’avait aucun habitant. Désormais, une famille vient s’installer. Puis d’autres membres de Jurhum les rejoignent. Des familles prennent résidence.

La présence humaine devient permanente. (Sunnah) Le changement paraît presque mécanique : l’eau attire les hommes. Et les hommes commencent à faire naître une communauté.

L’invocation d’Ibrahim commence à se réaliser

Revenons à l’invocation qu’Ibrahim عليه السلام avait faite après avoir quitté Hajar et Ismaïl. Il avait demandé à Allah : que des cœurs humains soient attirés vers eux, et qu’une subsistance leur soit accordée. (Quran.com)

Lorsque l’on lit la suite du récit de Sahîh al-Bukhârî, le parallèle est saisissant. D’abord : Zamzam apparaît. Puis :

des voyageurs remarquent les signes de l’eau. Puis : Jurhum demande à s’installer. Puis :

les familles viennent. Une vallée dans laquelle Ibrahim avait laissé une femme et un nourrisson devient progressivement un lieu de vie. Il faut cependant être rigoureux : le texte ne dit pas que l’intégralité de l’invocation s’accomplit immédiatement et définitivement à cet instant. Mais narrativement, nous voyons déjà commencer le processus décrit par la supplication d’Ibrahim.

Ismaïl grandit parmi Jurhum

Ismaïl عليه السلام n’est donc plus condamné à grandir dans une vallée totalement isolée. Il grandit désormais auprès de Jurhum. Le hadith rapporte qu’il apprend la langue arabe auprès d’eux. Au fur et à mesure qu’il grandit, ses qualités leur plaisent et ils l’apprécient.

Plus tard, arrivé à l’âge adulte, il épousera une femme issue de cette communauté. (Sunnah) Nous pouvons déjà voir se former les premières pièces d’une histoire beaucoup plus grande. Hajar arrive avec un nourrisson dans une vallée sans habitants. Zamzam apparaît.

Jurhum s’installe. Ismaïl apprend leur langue. Il grandit. Il fonde une famille.

Et cette vallée commence à devenir un lieu où une société peut exister.

Le Sa‘i : l’effort avant le secours

Il existe une leçon narrative particulièrement forte dans cet épisode. Hajar avait confiance dans la promesse d’Allah. Elle avait affirmé qu’Il ne les abandonnerait pas. Mais cette confiance ne l’a pas poussée à rester assise.

Lorsque l’eau disparaît : elle se lève. Elle monte Safâ. Elle observe.

Elle redescend. Elle court. Elle monte Marwa. Elle cherche.

Puis elle recommence. Sept fois. Le secours vient d’Allah. Mais l’histoire conserve aussi l’effort humain de Hajar.

C’est cet effort que des millions de pèlerins répéteront ensuite entre Safâ et Marwa. Le lien entre les sept parcours d’Hajar et la pratique du Sa‘i est explicitement formulé dans Sahîh al-Bukhârî. (Sunnah)

Le souvenir d’une femme au cœur du Hajj et de la Omra

C’est aussi un aspect remarquable de l’histoire du pèlerinage. L’un des rites majeurs accomplis par chaque pèlerin entre Safâ et Marwa conserve directement la mémoire d’une femme. Hajar n’est pas un personnage périphérique de cette histoire. Son acte est inscrit dans la pratique.

Lorsque le pèlerin quitte Safâ, traverse l’espace entre les deux monts, puis atteint Marwa, il parcourt un trajet dont le récit authentique rattache l’origine à cette mère cherchant une solution pour son enfant. (Sunnah)

Elle cherchait de l’eau. Le pèlerin accomplit aujourd’hui un rite. La géographie est devenue mémoire.

Zamzam change le destin de La Mecque

Sans eau, une installation permanente dans cette vallée aurait été extrêmement difficile. Avec Zamzam, tout change. La source permet la survie. Elle attire l’attention de voyageurs.

Elle favorise l’installation de Jurhum. Autour d’elle, une communauté commence à apparaître. Et au cœur de cette nouvelle communauté grandit Ismaïl عليه السلام. Or l’ange avait annoncé à Hajar que cet enfant et son père construiraient la Maison. (Sunnah)

Le prochain grand événement est donc déjà annoncé. Le nourrisson que sa mère regardait souffrir de soif va devenir un homme. Ibrahim عليه السلام reviendra. Père et fils se retrouveront près de Zamzam.

Puis un ordre leur sera donné. Élever la Maison.

Une transition fondamentale dans notre histoire

À partir de ce chapitre, La Mecque entre dans une nouvelle phase. Dans l’histoire précédente, nous étions confrontés aux origines très anciennes de la Maison et aux limites de ce que nous pouvons établir avant Ibrahim عليه السلام. Ici, le récit devient extraordinairement concret. Nous avons :

un lieu, des personnes, des actions, des paroles,

des trajets, de l’eau, une tribu, et une transformation de la vallée.

Le sanctuaire n’est plus seulement une ancienne Maison entourée de mystère. Une population commence désormais à grandir autour de lui. Et bientôt, Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام vont relever ses fondations.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

Établi par un hadith authentique Ibrahim عليه السلام conduisit Hajar et Ismaïl dans la vallée de La Mecque alors qu’Ismaïl était encore nourrisson. À cette époque, le récit indique qu’il n’y avait ni habitants ni eau dans La Mecque. (Sunnah) Ibrahim leur laissa des dattes et une petite réserve d’eau avant de partir sur ordre d’Allah. (Sunnah)

Hajar lui demanda si Allah lui avait ordonné cette action et, après sa réponse affirmative, exprima sa certitude qu’Allah ne les délaisserait pas. (Sunnah)

Établi par le Coran Ibrahim invoqua Allah au sujet d’une partie de sa descendance installée dans une vallée sans agriculture près de la Maison sacrée. (Quran.com)

Établi par Sahîh al-Bukhârî Après l’épuisement de l’eau, Hajar parcourut sept fois Safâ et Marwa à la recherche d’aide. Mohammad ﷺ rattacha explicitement à cet événement la pratique du parcours entre les deux monts. (Sunnah)

Établi par le Coran Safâ et Marwa font partie des rites sacrés d’Allah associés au Hajj et à la Omra. (Quran.com)

Établi par Sahîh al-Bukhârî Un ange fit apparaître l’eau à l’emplacement de Zamzam ; Hajar commença à la contenir et à remplir son outre. (Sunnah) L’ange lui annonça également que la Maison serait construite à cet endroit par Ismaïl et son père. (Sunnah)

Établi par Sahîh al-Bukhârî Des membres de Jurhum remarquèrent des oiseaux indiquant la présence d’eau, découvrirent Zamzam et demandèrent à Hajar l’autorisation de s’installer. Elle accepta à condition qu’ils ne revendiquent pas la propriété de l’eau. (Sunnah) Ismaïl grandit parmi eux et apprit leur arabe. (Sunnah)

L’eau avait jailli et la vallée commençait à vivre. Restait encore à élever la Maison autour de laquelle des générations de croyants allaient tourner.

VOIR LES SOURCES

Histoire 03

Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام : élever la Kaaba et appeler l’humanité au Hajj

Époque
Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام
Lieu principal
La Mecque, Zamzam et l’emplacement de la Maison sacrée
Thème
retour d’Ibrahim, construction de la Kaaba, Maqâm Ibrahim, invocations pour les générations futures et proclamation du Hajj
Niveau de certitude
cœur du récit établi par le Coran et Sahîh al-Bukhârî ; certaines précisions populaires sur l’appel d’Ibrahim proviennent de récits de tafsîr et seront clairement distinguées.

La vallée n’est plus celle qu’Ibrahim avait quittée

Des années ont passé depuis la scène de Hajar courant entre Safâ et Marwa. La vallée autrefois vide possède désormais de l’eau. Zamzam coule. Des familles de Jurhum se sont installées autour de la source. Ismaïl عليه السلام a grandi parmi eux, a appris leur langue et est devenu un homme apprécié de cette communauté. Hajar, elle, est décédée. Tout cela est rapporté dans le long récit authentique d’Ibn ‘Abbâs conservé dans Sahîh al-Bukhârî. (Sunnah)

Mais la mission annoncée autrefois par l’ange à Hajar n’est pas encore accomplie. Lorsque Zamzam était apparue et qu’Hajar craignait encore pour l’avenir, l’ange lui avait annoncé qu’à cet endroit se trouvait la Maison d’Allah et qu’elle serait bâtie par cet enfant et son père. À l’époque, Ismaïl n’était encore qu’un nourrisson. Désormais, il est prêt. (Sunnah) Et Ibrahim عليه السلام va revenir.

Les retours d’Ibrahim à La Mecque

Le hadith de Sahîh al-Bukhârî ne passe pas directement de l’enfance d’Ismaïl à la construction de la Kaaba. Il raconte plusieurs visites d’Ibrahim auprès de la famille qu’il avait laissée dans le Hijaz. Après la mort de Hajar et le mariage d’Ismaïl, Ibrahim vient à La Mecque alors que son fils est absent, parti chercher de quoi assurer la subsistance de son foyer. Ibrahim rencontre sa première épouse et l’interroge sur leur condition. Elle se plaint de leur vie et de leurs difficultés. Avant de partir, Ibrahim lui demande de transmettre ses salutations à Ismaïl et lui laisse un message symbolique : changer le seuil de sa porte. Lorsque son fils revient, il comprend que le visiteur était son père et que le « seuil » désignait son épouse. Il se sépare alors d’elle. (Sunnah)

Plus tard, Ibrahim revient une seconde fois. Ismaïl est encore absent. Sa nouvelle épouse accueille le vieil homme et répond différemment à ses questions. Elle remercie Allah pour leur situation et décrit leur nourriture : de la viande et de l’eau. Ibrahim invoque alors Allah afin qu’Il bénisse leur nourriture et leur eau. Avant de repartir, il lui demande de dire à Ismaïl de conserver son seuil. Lorsque son fils rentre, il comprend une nouvelle fois le message de son père. (Sunnah)

Ces épisodes ne racontent pas encore la construction de la Kaaba, mais ils montrent quelque chose d’important : Ibrahim ne disparaît pas de l’histoire de son fils après l’avoir laissé enfant dans la vallée. Il revient. Il observe. Il conseille. Puis vient finalement la visite qui changera définitivement le destin de La Mecque.

Un homme sous un arbre, près de Zamzam

Ibrahim revient encore une fois. Cette fois, Ismaïl est présent. Sahîh al-Bukhârî décrit une scène simple : Ibrahim trouve son fils sous un arbre près de Zamzam, occupé à travailler sur ses flèches. Lorsqu’Ismaïl voit son père, il se lève pour l’accueillir. Le hadith évoque leurs salutations comme celles d’un père retrouvant son fils et d’un fils retrouvant son père. (Sunnah) On peut mesurer le chemin parcouru depuis l’Histoire 02.

À cet endroit, Hajar avait autrefois cherché désespérément de l’eau pour un nourrisson. Maintenant, ce nourrisson est devenu un homme. Zamzam coule toujours. Des familles vivent dans la vallée.

Et son père vient lui annoncer une nouvelle mission.

« Allah m’a donné un ordre »

Ibrahim عليه السلام dit à son fils qu’Allah lui a donné un ordre. Ismaïl ne demande pas d’abord ce qu’il va y gagner ni combien de temps cela prendra. Il répond à son père d’accomplir ce que son Seigneur lui a ordonné. Ibrahim lui pose alors une deuxième question : l’aidera-t-il ?

Ismaïl accepte. Ibrahim désigne alors une élévation du terrain, plus haute que ce qui l’entoure. C’est là. Allah lui a ordonné d’élever une Maison.

Le récit authentique rejoint ici ce que le Coran affirme à propos du lieu :

وَإِذْ بَوَّأْنَا لِإِبْرَٰهِيمَ مَكَانَ ٱلْبَيْتِ

Allah rappelle avoir indiqué à Ibrahim l’emplacement de la Maison. Le verset associe immédiatement ce lieu au Tawhîd et à sa purification pour ceux qui accomplissent le tawaf et la prière. (Quran.com) Ce n’est donc pas un projet architectural ordinaire. Ils ne construisent pas un palais. Ils ne bâtissent pas une forteresse.

Ils ne créent pas un monument à leur propre mémoire. Ils construisent une Maison consacrée à l’adoration d’Allah.

Ismaïl apporte les pierres, Ibrahim construit

Le travail commence. Sahîh al-Bukhârî nous donne même la répartition des tâches : Ismaïl apporte les pierres et Ibrahim les pose pour élever les murs. (Sunnah) Il faut imaginer la scène sans les infrastructures de La Mecque moderne. Pas de grues.

Pas de béton. Pas de véhicules. Pas d’échafaudages industriels. Un père.

Son fils. Des pierres. Et un édifice qui s’élève peu à peu au milieu de la vallée. Chaque nouvelle rangée augmente la hauteur des murs.

Ismaïl continue d’approvisionner son père. Ibrahim continue de construire. Puis vient un moment où le mur devient trop élevé pour qu’Ibrahim puisse poursuivre facilement depuis le sol. Ismaïl lui apporte alors une pierre sur laquelle il peut se tenir afin de continuer à bâtir. Le hadith authentique mentionne explicitement cette pierre servant de support à Ibrahim. (Sunnah)

C’est ici que la mémoire de Maqâm Ibrahim prend toute sa force.

Maqâm Ibrahim : la mémoire d’un constructeur

Le Coran ordonne aux croyants de prendre le Maqâm Ibrahim comme lieu de prière :

وَٱتَّخِذُوا۟ مِن مَّقَامِ إِبْرَٰهِـۧمَ مُصَلًّى

Dans le même verset, Allah rappelle qu’Ibrahim et Ismaïl furent chargés de purifier la Maison pour ceux qui accomplissent le tawaf, y séjournent pour l’adoration, s’inclinent et se prosternent. (Quran.com) Il faut néanmoins rester précis : Sahîh al-Bukhârî raconte qu’Ismaïl apporta une pierre sur laquelle Ibrahim se tint pendant la construction ; le Coran mentionne le Maqâm Ibrahim. La tradition islamique rattache ce support de construction au Maqâm Ibrahim connu des pèlerins.

Ainsi, aujourd’hui encore, le pèlerin se trouve dans un espace dont les rites gardent la mémoire de cette construction : la Maison devant lui, le tawaf autour d’elle, et le Maqâm associé à Ibrahim عليه السلام.

Mais pendant qu’ils construisent, ils prient

C’est peut-être l’un des détails les plus beaux de toute l’histoire. Ibrahim et Ismaïl ne construisent pas la Maison avec le sentiment que leur œuvre leur est nécessairement acquise. Ils demandent à Allah de l’accepter. Le Coran immortalise leur invocation au moment même où ils élèvent les fondations :

وَإِذْ يَرْفَعُ إِبْرَٰهِـۧمُ ٱلْقَوَاعِدَ مِنَ ٱلْبَيْتِ وَإِسْمَـٰعِيلُ رَبَّنَا تَقَبَّلْ مِنَّآ إِنَّكَ أَنتَ ٱلسَّمِيعُ ٱلْعَلِيمُ

« Et quand Abraham et Ismaël élevaient les assises de la Maison : “Ô notre Seigneur ! Accepte ceci de notre part !” »: Coran, Al-Baqara 2:127, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) Sahîh al-Bukhârî ajoute une image très vivante : Ibrahim continue à construire pendant qu’Ismaïl lui fournit les pierres, et tous deux répètent cette invocation. Le récit les décrit même poursuivant leur travail autour de la Maison en demandant à Allah d’accepter leur œuvre. (Sunnah)

Ils bâtissent l’un des lieux les plus importants de l’histoire religieuse de l’humanité. Et leur parole n’est pas :

« Regardez ce que nous avons construit. »

Elle est :

« Seigneur, accepte-le de nous. »

Leur invocation ne concerne pas seulement les pierres

Le Coran poursuit immédiatement avec une autre invocation d’Ibrahim et Ismaïl. Ils demandent à Allah de les maintenir soumis à Lui, de faire surgir de leur descendance une communauté soumise, de leur montrer leurs rites et d’accepter leur repentir. (Quran.com) Ce point est fondamental pour l’histoire du Hajj. La construction de la Maison et les manâsik, les rites, apparaissent ensemble dans leur invocation.

Le bâtiment n’est pas une fin en lui-même. La Kaaba est le centre d’un système d’adoration : tawaf, prière, pèlerinage, rites transmis et accomplis pour Allah. Puis leur prière regarde encore plus loin. Ils demandent qu’un messager apparaisse parmi leurs descendants, récite les révélations d’Allah, enseigne le Livre et la sagesse et les purifie. C’est l’invocation du verset suivant, Al-Baqara 2:129. (Quran.com)

Des générations plus tard, Mohammad ﷺ naîtra parmi les descendants d’Ismaïl et rappellera à l’Arabie le monothéisme d’Ibrahim. À ce stade du récit, toutefois, cela appartient encore à un futur lointain.

À quoi ressemblait exactement la Kaaba d’Ibrahim ?

Nous devons accepter une limite importante : les sources authentiques ne nous fournissent pas un plan architectural complet permettant de reconstruire avec certitude chaque dimension, chaque hauteur et chaque détail de la Kaaba telle qu’Ibrahim l’éleva. Il existe de nombreuses descriptions dans les ouvrages historiques et les traditions ultérieures, mais elles n’ont pas toutes le même niveau d’authenticité. Nous possédons toutefois une information majeure grâce à Mohammad ﷺ.

Des siècles plus tard, lorsque Quraysh reconstruira la Kaaba, ses membres ne conserveront pas toute la surface correspondant aux fondations d’Ibrahim. Mohammad ﷺ expliquera à ‘Â’isha رضي الله عنها que Quraysh avait réduit la construction par rapport aux fondations d’Ibrahim. (Sunnah) Une autre version authentique précise que, s’il n’avait pas craint de troubler une population récemment sortie du polythéisme, Mohammad ﷺ aurait reconstruit la Kaaba sur ces fondations, intégré six coudées du côté du Hijr et aménagé deux portes, l’une à l’est et l’autre à l’ouest. (Sunnah)

Cela signifie qu’une partie de l’espace aujourd’hui situé dans le Hijr appartient au périmètre correspondant aux fondations d’Ibrahim. Ainsi, lorsque le pèlerin regarde aujourd’hui la forme rectangulaire de la Kaaba et le mur semi-circulaire du Hijr à proximité, il doit comprendre que la configuration actuelle ne reproduit pas exactement la totalité du tracé qu’aurait souhaité restaurer Mohammad ﷺ sur les fondations d’Ibrahim. (Sunnah)

Cette histoire deviendra particulièrement importante lorsque nous raconterons la reconstruction de Quraysh.

Une Maison qui ne doit appartenir qu’à Allah

La construction physique achevée, le Coran rappelle pourquoi cette Maison existe. Allah dit avoir indiqué à Ibrahim l’emplacement de la Maison en lui ordonnant de ne rien Lui associer et de purifier Sa Maison pour ceux qui effectuent le tawaf, se tiennent debout en prière, s’inclinent et se prosternent. (Quran.com) Cette phrase donne une clé pour comprendre toute l’histoire future de La Mecque. Le sanctuaire est fondé sur le Tawhîd.

Or plusieurs siècles plus tard, des idoles seront installées autour de cette même Maison. Quraysh conservera certains rites hérités d’Ibrahim tout en les mêlant au polythéisme. Et lorsque Mohammad ﷺ entrera finalement à La Mecque, une partie de sa mission consistera précisément à débarrasser le sanctuaire de ces idoles et à restaurer son orientation première. La construction d’Ibrahim contient donc déjà, en germe, le fil conducteur de plusieurs chapitres futurs.

Puis vient un ordre extraordinaire : appeler les hommes

La Maison est là. Mais un sanctuaire caché au milieu d’une vallée n’accomplirait pas encore la destinée annoncée. Allah ordonne alors à Ibrahim :

وَأَذِّن فِى ٱلنَّاسِ بِٱلْحَجِّ يَأْتُوكَ رِجَالًۭا وَعَلَىٰ كُلِّ ضَامِرٍۢ يَأْتِينَ مِن كُلِّ فَجٍّ عَمِيقٍۢ

« Et fais aux gens une annonce pour le pèlerinage. Ils viendront à toi, à pied [...] venant de tout chemin éloigné. »: Coran, Al-Hajj 22:27, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) Il faut mesurer ce que signifie ce commandement dans le contexte du récit. Ibrahim se trouve dans une vallée de l’Arabie. Il n’existe ni radio, ni imprimerie, ni réseau de transport international.

Et pourtant la formulation coranique regarde déjà au-delà des habitants présents. Ils viendront de chemins éloignés. À pied. Sur des montures amaigries par le voyage.

Autrement dit : des hommes et des femmes accompliront de longues distances pour atteindre cette Maison. (Quran.com) Le Hajj contient dès son appel originel cette dimension de voyage vers La Mecque.

L’appel d’Ibrahim : ce qui est certain et ce qui vient des récits anciens

Ici encore, il faut distinguer les niveaux de sources. Ce qui est certain Le Coran ordonne explicitement à Ibrahim d’annoncer le Hajj aux hommes et annonce qu’ils viendront de routes lointaines. (Quran.com) Ce que rapportent les tafsîrs anciens

Des récits attribués à Ibn ‘Abbâs, Mujâhid, ‘Ikrima, Sa‘îd ibn Jubayr et d’autres anciens racontent qu’Ibrahim aurait demandé comment sa voix pourrait atteindre les hommes. Il lui aurait été répondu, en substance, qu’il devait lancer l’appel et qu’Allah se chargerait de le faire parvenir. Ibn Kathîr transmet ces récits en les présentant comme des traditions provenant des Salaf, et non comme un hadith authentique directement attribué à Mohammad ﷺ. (Quran.com)

Les traditions divergent même sur l’endroit précis depuis lequel Ibrahim aurait proclamé l’appel : certaines mentionnent le Maqâm, d’autres Safâ, d’autres encore le mont Abû Qubays. C’est précisément pour cela que nous ne devons pas transformer ces détails en certitude historique. (Quran.com) Le cœur incontestable du récit reste suffisamment puissant : Allah ordonne l’appel. Et l’humanité commence un jour à répondre.

« Ils viendront de tout chemin éloigné »

Cette prophétie se déploiera sur des millénaires. Au début, les pèlerins arrivent des régions voisines. Puis les routes s’allongent. Des caravanes partiront du Yémen.

D’Irak. Du Shâm. D’Égypte. Du Maghreb.

D’Afrique subsaharienne. D’Asie centrale. D’Inde. D’Asie du Sud-Est.

Pendant des siècles, certains voyageurs consacreront des mois entiers à atteindre La Mecque. Des caravanes compteront des milliers de personnes. Des États construiront des routes, des puits, des fortifications et des stations pour sécuriser leur passage. Puis viendront les navires à vapeur.

Le chemin de fer. Les automobiles. Les avions. Et un jour, des croyants situés à plusieurs milliers de kilomètres de La Mecque effectueront en quelques heures une partie du voyage qui demandait autrefois des semaines ou des mois.

Tout cela viendra bien plus tard. Mais le verset prononcé dans l’histoire d’Ibrahim contient déjà l’image essentielle : des êtres humains venant de routes lointaines vers une même Maison. (Quran.com)

Une construction destinée à ceux qui ne sont pas encore nés

C’est peut-être ce qui rend cette scène si particulière. Ibrahim et Ismaïl bâtissent dans leur époque. Mais leurs invocations regardent vers l’avenir. Ils demandent une descendance croyante.

Ils demandent les rites. Ils demandent un messager. Allah ordonne l’appel au Hajj. Et le Coran parle d’hommes venant de régions éloignées.

La Maison construite pierre après pierre devant Zamzam n’est donc pas pensée uniquement pour les habitants de la vallée. Elle est destinée à des générations qu’Ibrahim ne verra jamais. Des pèlerins qui parleront des langues qu’il n’entendra jamais. Des peuples provenant de pays qui n’existent pas encore sous leurs formes futures.

Et pourtant tous se dirigeront vers le même lieu.

De la petite vallée au centre du pèlerinage

Revenons un instant à l’Histoire 02. Hajar était seule avec son nourrisson. Elle cherchait de l’eau. Jurhum n’était pas encore installé.

Puis Zamzam était apparue. Maintenant, dans l’Histoire 03, la transformation franchit une nouvelle étape. La Maison est élevée. Le lieu est consacré à l’adoration.

Les rites sont invoqués. L’appel au pèlerinage est ordonné. La vallée peut désormais devenir véritablement La Mecque du pèlerinage. Mais l’histoire est encore loin d’être terminée.

Car après Ibrahim et Ismaïl, des générations vont se succéder autour de la Maison. Le contrôle du sanctuaire va passer d’un groupe à un autre. Les descendants vont se multiplier. Les équilibres politiques vont changer.

Et peu à peu apparaîtront les tribus qui vont façonner La Mecque avant Quraysh.

Ce que nous pouvons affirmer avec certitude

Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام élevèrent ensemble les fondations de la Maison et demandèrent à Allah d’accepter leur œuvre. (Quran.com) Le récit authentique décrit Ismaïl apportant les pierres et Ibrahim construisant ; lorsqu’il ne pouvait plus atteindre suffisamment haut, Ismaïl lui apporta une pierre pour poursuivre le travail. (Sunnah) Allah associa la Maison au Tawhîd, au tawaf et à la prière. (Quran.com) Ibrahim et Ismaïl demandèrent à Allah de leur montrer les rites et de faire naître de leur descendance une communauté soumise à Lui. (Quran.com)

Allah ordonna à Ibrahim de proclamer le Hajj et annonça la venue de pèlerins depuis des chemins éloignés. (Quran.com) Des hadiths authentiques confirment que la reconstruction ultérieure de Quraysh ne couvrit pas l’intégralité des fondations d’Ibrahim ; une partie du Hijr correspond à cet ancien périmètre. (Sunnah) Les récits détaillant exactement comment la voix d’Ibrahim aurait atteint toute l’humanité sont des traditions anciennes rapportées dans les tafsîrs ; nous les distinguons donc du texte coranique lui-même. (Quran.com)

La Maison était élevée et l’appel au pèlerinage avait été lancé. Mais autour d’elle, une ville allait progressivement naître, grandir et changer de mains.

VOIR LES SOURCES

Histoire 04

Jurhum : de l’arrivée autour de Zamzam à la perte de La Mecque

Époque
après Ismaïl عليه السلام, plusieurs générations avant Quraysh
Lieu principal
La Mecque, Zamzam et la Maison sacrée
Thème
naissance d’une véritable société mecquoise, gouvernement de Jurhum, rivalités pour le contrôle du Sanctuaire, déclin de la tribu, expulsion et disparition de Zamzam
Niveau de certitude
le début de l’histoire de Jurhum auprès de Hajar et Ismaïl est établi par Sahîh al-Bukhârî. La succession politique après Ismaïl, les guerres tribales, les fautes attribuées à Jurhum, son expulsion et l’enfouissement de Zamzam proviennent surtout d’Ibn Ishâq/Ibn Hishâm, d’al-Azraqî et d’autres historiens anciens : ils doivent donc être présentés comme traditions historiques anciennes, et non comme des hadiths authentiques.

La vallée a changé

Lorsque Jurhum apparaît pour la première fois dans notre histoire, ses hommes ne viennent pas conquérir La Mecque. Ils cherchent simplement de l’eau. Ils traversent une vallée qu’ils connaissent comme un territoire aride lorsqu’ils aperçoivent un oiseau tournant dans le ciel. Ils savent qu’un tel comportement peut signaler la présence d’eau. Des éclaireurs sont envoyés. Ils découvrent Zamzam.

Auprès de la source se trouve Hajar. Jurhum lui demande l’autorisation de s’installer près d’elle. Elle accepte à une condition : l’eau reste sous son autorité ; ils n’en deviennent pas propriétaires.

C’est Sahîh al-Bukhârî qui nous transmet cette scène. Le même récit précise qu’Hajar était heureuse de cette arrivée, car elle appréciait la compagnie humaine. Les membres de Jurhum font alors venir leurs familles et s’installent progressivement dans la vallée. (Sunnah) La Mecque commence véritablement à changer. Quelques années auparavant, il n’y avait là qu’une mère, son enfant et une source apparue au milieu du désert. Désormais, des familles construisent une vie autour de Zamzam.

Ismaïl grandit parmi Jurhum

Ismaïl عليه السلام grandit dans cette communauté. Le récit authentique d’Ibn ‘Abbâs précise qu’il apprend l’arabe auprès de Jurhum et que les membres de la tribu apprécient ses qualités lorsqu’il devient adulte. Il épouse ensuite une femme issue de cette population. (Sunnah) Cette information est capitale pour la suite. Jurhum n’est pas simplement une tribu installée à côté des descendants d’Ibrahim.

Une véritable alliance familiale se forme. Ismaïl vit parmi eux. Il parle leur langue. Il se marie chez eux.

Ses enfants grandiront dans une société où les descendants d’Ismaïl et les Jurhumites sont étroitement liés. Puis Hajar meurt. Ismaïl poursuit sa vie dans la vallée. Ibrahim revient à plusieurs reprises.

Et finalement père et fils élèvent les fondations de la Kaaba. À partir de là, La Mecque possède trois éléments décisifs : une population, une source et un sanctuaire.

Après Ismaïl : là où les sources deviennent moins certaines

C’est ici que nous devons changer notre manière de raconter. Jusqu’à présent, nous nous appuyions largement sur le Coran et sur Sahîh al-Bukhârî. Après la mort d’Ismaïl عليه السلام, l’histoire politique de La Mecque devient beaucoup plus difficile à reconstituer avec certitude. Nous dépendons alors principalement de chroniqueurs anciens et de spécialistes de la Sîra.

Parmi eux, Ibn Ishâq, dont une partie du récit a été conservée par Ibn Hishâm. Selon cette tradition, après la mort d’Ismaïl, la responsabilité de la Maison passa d’abord à son fils Nâbit ibn Ismaïl, avant de revenir ensuite à Mudâd ibn ‘Amr al-Jurhumî. (Islam Web) Il faut donc lire la suite comme une reconstruction de l’histoire ancienne de La Mecque, et non comme une chronologie garantie dans chaque détail par un texte révélé.

Jurhum devient une puissance à La Mecque

Les descendants d’Ismaïl continuent à vivre dans la région. Mais selon Ibn Ishâq, la direction politique de La Mecque finit par passer sous le contrôle de Jurhum. La ville n’est évidemment pas encore la métropole que nous connaissons. Il faut imaginer une société tribale organisée autour de plusieurs éléments :

la source de Zamzam, les voies d’accès à la vallée, la Maison sacrée, la circulation de voyageurs,

et progressivement les visiteurs venant au Sanctuaire. La possession politique de La Mecque apporte donc une chose extrêmement précieuse : le contrôle d’un territoire sacré vers lequel des hommes commencent à converger.

Jurhum n’était pas seul

Les traditions anciennes mentionnent également un autre groupe installé dans la région : Qatûrâ’. Ibn Ishâq, rapporté par Ibn Hishâm, présente Jurhum et Qatûrâ’ comme deux groupes liés ayant quitté le Yémen avant de s’établir autour de La Mecque. Selon cette tradition, ils ne vivaient pas exactement dans la même partie de la vallée. Mudâd, chef de Jurhum, se serait installé dans la partie haute de La Mecque, tandis qu’al-Sumayda‘, chef de Qatûrâ’, occupait la partie basse.

Chacun contrôlait donc une entrée importante de la ville et percevait des droits sur ceux qui passaient par son secteur. (Islam Web) Cette description révèle quelque chose d’intéressant : La Mecque commence déjà à représenter davantage qu’un simple lieu d’habitation. Passer par elle possède une valeur économique et politique.

Les routes comptent. Les entrées comptent. Le contrôle des voyageurs compte. Et surtout :

le contrôle de la Maison compte.

Deux pouvoirs pour une seule vallée

Pendant un certain temps, les deux groupes semblent conserver chacun leur sphère d’influence. Mais cette situation n’est pas destinée à durer. Selon Ibn Ishâq, Jurhum et Qatûrâ’ entrent progressivement en rivalité pour la domination de La Mecque. Mudâd possède un avantage considérable :

la garde de la Maison lui est attribuée dans le récit ancien, et les descendants d’Ismaïl se trouvent à ses côtés. La tension finit par devenir militaire. Les deux groupes prennent les armes. Ibn Hishâm rapporte même des traditions expliquant certains anciens noms géographiques de La Mecque à partir de cette bataille. Mais ces explications toponymiques appartiennent clairement à la mémoire traditionnelle et ne doivent pas être traitées comme des certitudes historiques.

Ce qui importe davantage est la trame générale : une lutte éclate pour le contrôle de La Mecque. Qatûrâ’ est vaincu. Al-Sumayda‘ est tué.

Et Mudâd devient, selon cette tradition, le principal maître politique de la vallée. (Islam Web)

La première grande lutte pour le pouvoir à La Mecque

Cette bataille est intéressante parce qu’elle annonce un phénomène qui se répétera pendant des siècles. La Maison sacrée demeure religieusement au centre. Mais autour d’elle, les hommes se disputent parfois : le pouvoir,

l’administration, les routes, les ressources, les privilèges,

et le prestige de servir le Sanctuaire. Ce paradoxe traversera toute l’histoire de La Mecque. Un lieu consacré à l’adoration d’Allah devient en même temps un enjeu majeur pour les sociétés humaines qui vivent autour de lui. Jurhum s’impose.

Mais cette victoire contient déjà le début d’un problème. Car posséder longtemps un pouvoir peut transformer celui qui l’exerce.

Des générations passent

Nous ne connaissons pas précisément la durée de la domination de Jurhum. Les chronologies anciennes divergent et il serait imprudent de donner ici un nombre d’années comme s’il était parfaitement établi. Ce que les historiens musulmans anciens décrivent en revanche est une longue période durant laquelle Jurhum conserve une position dominante autour de la Maison. Les descendants d’Ismaïl se multiplient.

Les familles se dispersent dans différentes régions. La Mecque continue à accueillir des voyageurs. Le Sanctuaire conserve sa place particulière. Jurhum, de son côté, passe d’une population accueillie auprès de Zamzam à une puissance qui gouverne la ville.

C’est une transformation extraordinaire. Rappelons le premier contact. Ils avaient demandé à Hajar :

« Nous autorises-tu à nous installer près de toi ? »

Des générations plus tard, leurs descendants contrôlent La Mecque.

Puis le récit ancien change de ton

Les chroniqueurs ne décrivent pas la chute de Jurhum comme un simple changement dynastique. Ils la présentent comme une dégradation progressive de son comportement. Ibn Ishâq rapporte que Jurhum aurait commencé à commettre des injustices dans La Mecque, à maltraiter certains visiteurs du Sanctuaire et à s’emparer de biens offerts à la Kaaba. Selon cette tradition historique, cette corruption affaiblit progressivement son autorité. (Islam Web)

Al-Azraqî, l’un des auteurs les plus importants sur l’histoire ancienne de La Mecque, transmet lui aussi une mémoire très négative des dernières générations de Jurhum : atteintes à la sainteté du Haram, appropriation de biens dédiés à la Kaaba et avertissements internes auxquels la tribu n’aurait pas suffisamment prêté attention. (Ahlulbayt Library) Encore une fois : ce ne sont pas des hadiths authentiques attribués à Mohammad ﷺ.

Nous sommes dans la chronique historique. Mais le fait que plusieurs traditions anciennes aient conservé une mémoire similaire suggère au minimum que les auteurs musulmans anciens associaient la disparition du pouvoir de Jurhum à une période de désordre et de mauvaise gestion du Sanctuaire.

Le gardien peut perdre ce qu’il garde

L’histoire prend alors une dimension presque symbolique. Jurhum était arrivé parce que Zamzam existait. Zamzam lui avait permis de s’installer. Son lien familial avec Ismaïl lui avait donné une place particulière.

Puis la tribu avait reçu une responsabilité considérable autour de la Maison. Mais, dans la mémoire historique musulmane, cette responsabilité ne devient jamais une propriété absolue. Servir la Maison n’équivaut pas à posséder la Maison. C’est un principe que nous retrouverons plus tard avec Khuza‘a, Quraysh et d’autres détenteurs du pouvoir.

Les hommes passent. La Maison demeure.

Une nouvelle force apparaît : Khuza‘a

Pendant que Jurhum s’affaiblit, d’autres groupes prennent de l’importance dans la région. Les traditions anciennes mettent particulièrement en avant Khuza‘a ainsi que des groupes de Banû Bakr ibn ‘Abd Manât de Kinâna. Selon le récit transmis par Ibn Ishâq, ils observent la situation de Jurhum et décident finalement de la combattre. La guerre éclate.

Cette fois, Jurhum ne remporte pas la victoire. Les forces opposées prennent le dessus et la tribu est expulsée de La Mecque. (Islam Web) Après plusieurs générations de domination, Jurhum doit quitter la ville où ses ancêtres avaient autrefois été accueillis par Hajar. Le retournement est complet.

La dernière nuit de Jurhum

C’est ici que l’histoire de Zamzam devient particulièrement mystérieuse. La tradition d’Ibn Ishâq, reprise par les historiens ultérieurs, raconte qu’au moment où Jurhum comprend qu’elle va perdre La Mecque, son chef ‘Amr ibn al-Hârith ibn Mudâd prend plusieurs objets précieux associés à la Maison. Les récits parlent notamment de biens déposés à la Kaaba et de deux gazelles en or. Selon cette tradition, ces objets auraient été enterrés dans l’emplacement de Zamzam avant le départ de la tribu. Ibn Kathîr reprend cette histoire dans Al-Bidâya wa-n-Nihâya. (Kutub)

Certains récits vont plus loin et ajoutent d’autres objets. Nous devons cependant nous arrêter ici dans notre degré de précision. La présence exacte de chaque objet n’est pas établie par un hadith authentique. Le point important est la tradition ancienne selon laquelle, lors du départ de Jurhum, Zamzam fut volontairement dissimulée ou enfouie.

Zamzam disparaît

Imaginez ce que cela représente. Zamzam avait été le point de départ de la vie humaine durable dans la vallée. Sans elle, Hajar et Ismaïl n’auraient pas survécu de la même manière. Grâce à elle, Jurhum avait découvert La Mecque.

Grâce à elle, les familles s’étaient installées. Et maintenant, après plusieurs générations, son emplacement disparaît. Mais les sources anciennes ne décrivent pas toutes exactement le même mécanisme. Ibn Ishâq et la tradition transmise par Ibn Hishâm associent fortement la disparition de Zamzam au départ de Jurhum et à son enfouissement. (Islam Web)

Al-Azraqî transmet également une autre formulation selon laquelle l’eau aurait diminué ou cessé, puis que l’emplacement se serait progressivement effacé au fil du temps et des torrents traversant la vallée. Il rapporte parallèlement la tradition du chef jurhumite enterrant des objets à l’endroit de Zamzam. (Ahlulbayt Library) Nous devons donc éviter de raconter :

« Nous savons exactement comment Jurhum détruisit Zamzam telle nuit à telle heure. »

Nous ne le savons pas. Ce que la tradition historique ancienne conserve est plutôt ceci : à la fin de la domination de Jurhum, Zamzam cesse d’être un puits connu et accessible ; son emplacement finit par disparaître de la mémoire visible de La Mecque.

Une ville sacrée… sans Zamzam

Cela peut sembler presque impossible au pèlerin d’aujourd’hui. Nous associons si fortement La Mecque à Zamzam qu’il est difficile d’imaginer l’une sans l’autre. Pourtant, selon l’histoire traditionnelle de La Mecque, une longue période va s’écouler pendant laquelle le puits n’est plus accessible et son emplacement exact n’est plus connu. Les habitants utilisent d’autres sources et d’autres puits.

Les générations passent. Le récit de Zamzam subsiste. Mais la source elle-même est perdue. Elle ne réapparaîtra qu’à une époque beaucoup plus proche de la naissance de Mohammad ﷺ.

Et celui qui la retrouvera sera l’un de ses ancêtres les plus célèbres : ‘Abd al-Muttalib. Mais nous n’en sommes pas encore là. Avant sa redécouverte, La Mecque va connaître plusieurs transformations considérables.

Le départ de Jurhum

Les traditions anciennes décrivent le départ de Jurhum comme un événement douloureux. Ibn Kathîr transmet même des vers attribués au chef jurhumite regrettant La Mecque après l’expulsion. Nous ne pouvons évidemment pas vérifier historiquement l’authenticité de chaque vers plusieurs siècles après les faits. Mais leur présence dans les chroniques montre la manière dont les générations musulmanes se souvenaient de cette rupture :

une tribu autrefois maîtresse du Sanctuaire est forcée de quitter le lieu qu’elle avait habité pendant des générations. Jurhum se retire. Khuza‘a prend progressivement le contrôle de La Mecque. Une nouvelle époque commence. (Kutub)

Et les descendants d’Ismaïl ?

Une question se pose naturellement. Si Jurhum et Khuza‘a se disputent La Mecque, où sont les descendants d’Ismaïl ? Les traditions généalogiques anciennes expliquent qu’ils se sont considérablement multipliés et dispersés au fil des générations. Certains restent dans la région.

D’autres s’établissent ailleurs en Arabie. Ibn Kathîr, reprenant ces matériaux généalogiques, décrit les descendants d’Ismaïl comme nombreux mais ne détenant plus nécessairement le pouvoir politique direct sur la Maison pendant la domination jurhumite. (Wikisource) Ils ne disparaissent donc pas de l’histoire. Au contraire.

Plusieurs générations plus tard, l’une des lignées issues d’Ismaïl jouera un rôle décisif : Quraysh. Mais avant Quraysh, il faudra passer par Khuza‘a.

Pourquoi Jurhum est indispensable à l’histoire du Hajj

On pourrait être tenté de considérer cette période comme une simple succession de tribus anciennes difficiles à mémoriser. Ce serait une erreur. Jurhum représente une étape essentielle dans la transformation de La Mecque. Avec Hajar

La vallée possède Zamzam mais presque aucune société humaine. Avec Jurhum Une communauté permanente apparaît. Ismaïl grandit.

Des familles s’installent. Une structure sociale se développe. Avec Ibrahim et Ismaïl La Maison est élevée et le pèlerinage est proclamé.

Après Ismaïl Le contrôle du Sanctuaire devient un véritable enjeu politique. C’est le début d’une dynamique qui va façonner toute l’histoire préislamique de La Mecque.

Une première leçon politique de l’histoire de La Mecque

Cette période révèle également quelque chose que nous retrouverons encore et encore. Le pouvoir sur La Mecque n’est jamais définitif. Jurhum semblait installée. Puis elle disparaît.

Khuza‘a prendra sa place. Puis Khuza‘a perdra à son tour le contrôle. Qusayy ibn Kilâb réunira Quraysh et transformera profondément l’organisation de la ville. Puis plusieurs clans se partageront les fonctions du Sanctuaire.

Des siècles plus tard, la Maison sera encore reconstruite. La Mecque connaîtra des sièges, des incendies, des inondations, des empires et des transformations immenses. La Maison, elle, restera le point central.

Le paradoxe de Jurhum

L’histoire de Jurhum commence par une demande humble. Ils découvrent une femme et son enfant près d’une source. Ils demandent : pouvons-nous rester ?

Hajar accepte. Leur présence contribue au développement de la vallée. Ismaïl grandit parmi eux. Les liens familiaux se multiplient.

Puis, génération après génération, la tribu passe : de l’hospitalité reçue, à l’installation, puis à l’influence,

puis au pouvoir, et enfin au conflit. Le dernier chapitre de leur domination est raconté par les chroniqueurs comme celui d’une tribu expulsée du lieu qu’elle contrôlait. C’est une trajectoire presque complète du pouvoir humain.

Zamzam devient une mémoire enfouie

Mais le symbole le plus puissant de cette chute reste probablement Zamzam. La source dont Jurhum avait suivi les oiseaux pour découvrir l’existence disparaît à la fin de son histoire mecquoise. Des générations futures continueront à vivre autour de la Kaaba sans pouvoir boire à la source de Hajar. Un jour, plusieurs siècles plus tard selon la chronologie traditionnelle, un homme dormira près de la Kaaba.

Il fera un rêve. Puis un autre. Puis encore un autre. Une voix lui ordonnera de creuser.

Cet homme s’appellera ‘Abd al-Muttalib. Et sous le sol de La Mecque, la mémoire de Hajar réapparaîtra. Mais avant de raconter cette redécouverte, nous devons comprendre ce qui s’est passé pendant l’absence de Zamzam. Car le nouveau peuple qui contrôle La Mecque va provoquer l’un des changements religieux les plus graves de toute l’histoire du Sanctuaire.

Khuza‘a prend le contrôle

Après l’expulsion de Jurhum, le pouvoir à La Mecque passe progressivement sous l’influence de Khuza‘a. Et c’est durant cette période qu’apparaît un homme dont le nom va marquer l’histoire religieuse de l’Arabie : ‘Amr ibn Luhayy al-Khuzâ‘î. Sa réputation ne vient pas d’une grande construction.

Ni d’une victoire militaire. Elle vient d’un changement beaucoup plus profond. Les traditions islamiques lui attribuent un rôle majeur dans l’introduction et la diffusion du culte des idoles parmi les Arabes. Ce qui avait été élevé par Ibrahim عليه السلام pour le Tawhîd commence alors à être entouré de pratiques polythéistes.

Cette fois, nous disposons même de hadiths authentiques mentionnant ‘Amr ibn Luhayy. Et avec lui commence une nouvelle étape de notre voyage : comment le Hajj d’Ibrahim fut progressivement transformé avant l’arrivée de Mohammad ﷺ.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR UN HADITH AUTHENTIQUE Jurhum arrive dans la vallée après l’apparition de Zamzam. Ses membres demandent à Hajar l’autorisation de s’installer près de la source, ce qu’elle accepte en conservant le droit sur l’eau. Ismaïl grandit parmi eux, apprend leur arabe et épouse une femme de leur communauté. (Sunnah)

TRADITION HISTORIQUE ANCIENNE Selon Ibn Ishâq, après la mort d’Ismaïl, son fils Nâbit assume un temps la responsabilité de la Maison, puis celle-ci passe à Mudâd ibn ‘Amr de Jurhum. (Islam Web)

TRADITION HISTORIQUE ANCIENNE Jurhum et Qatûrâ’ auraient occupé différentes parties de La Mecque avant de se disputer son contrôle. La lutte se termine, dans le récit d’Ibn Ishâq, par la victoire de Jurhum. (Islam Web)

TRADITION HISTORIQUE ANCIENNE Les chroniqueurs rapportent qu’au fil des générations Jurhum aurait commis des injustices dans le Sanctuaire et détourné des biens destinés à la Kaaba. Banû Bakr et des groupes de Khuza‘a la combattent finalement et l’expulsent de La Mecque. (Islam Web) SUR LA DISPARITION DE ZAMZAM Les traditions anciennes ne permettent pas d’établir avec certitude tous les détails. Ibn Ishâq rattache son enfouissement au départ de Jurhum ; al-Azraqî rapporte également une disparition progressive de l’eau et de son emplacement, ainsi que l’enfouissement de biens dans la zone. Il est donc préférable de présenter la disparition de Zamzam comme un fait de la tradition historique mecquoise, tout en restant prudent sur son mécanisme précis. (Islam Web)

Jurhum avait participé aux premiers siècles de la vallée. Puis l’équilibre se rompit, et La Mecque entra dans une nouvelle période où les rites eux-mêmes allaient commencer à se transformer.

VOIR LES SOURCES

Histoire 05

‘Amr ibn Luhayy et Khuza‘a : quand le Hajj d’Ibrahim fut progressivement déformé

Époque
domination de Khuza‘a sur La Mecque, plusieurs générations avant Quraysh
Lieu principal
La Mecque et la Kaaba
Thème
apparition du polythéisme organisé autour du Sanctuaire, introduction de pratiques religieuses inventées et transformation progressive du pèlerinage d’Ibrahim عليه السلام
Niveau de certitude
plusieurs éléments concernant ‘Amr ibn Luhayy sont établis par des hadiths authentiques ; son voyage vers le Shâm et l’introduction de Hubal proviennent principalement de la Sîra et des chroniques anciennes et doivent être présentés comme tels.

La Kaaba est toujours là. Mais quelque chose a changé.

Jurhum a quitté La Mecque. Zamzam n’est plus accessible. Khuza‘a contrôle désormais la vallée et la Maison sacrée. Pourtant, ce qui se joue à cette époque est beaucoup plus grave qu’un simple changement de tribu.

La Kaaba élevée par Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام pour l’adoration d’Allah est toujours debout. Les Arabes connaissent toujours son caractère sacré. Ils continuent à venir à La Mecque. Ils accomplissent encore le pèlerinage.

Ils tournent encore autour de la Maison. Ils connaissent encore certains rites transmis depuis Ibrahim. Ils prononcent même encore le nom d’Allah. Mais progressivement, quelque chose s’introduit entre Allah et l’adorateur.

Des objets. Des intermédiaires. Des pratiques inventées. Des animaux déclarés sacrés sans révélation.

Puis des idoles. L’histoire du Hajj entre alors dans une période étrange : les formes du pèlerinage subsistent, mais son sens originel commence à être corrompu.

Un homme va devenir le symbole de ce basculement

Son nom est : ‘Amr ibn Luhayy al-Khuzâ‘î. Il appartient à Khuza‘a, la tribu qui exerce alors son autorité sur La Mecque. Les chroniques musulmanes le présentent comme un homme extrêmement influent auprès des Arabes. Ibn Kathîr, reprenant notamment les traditions d’al-Azraqî, al-Suhaylî et Ibn Hishâm, le décrit comme un notable riche, généreux envers les pèlerins et suffisamment respecté pour que ses décisions soient facilement imitées. (Wikisource)

Mais pour ‘Amr ibn Luhayy, nous ne dépendons pas uniquement de chroniques tardives. Son nom apparaît également dans des hadiths authentiques. Et ce que Mohammad ﷺ rapporte à son sujet est extrêmement sévère.

Mohammad ﷺ le voit dans le Feu

Abû Hurayra رضي الله عنه rapporte que Mohammad ﷺ a déclaré avoir vu ‘Amr ibn Luhayy traîner ses entrailles dans le Feu. Le récit se trouve dans Sahîh Muslim. (Sunnah) Une autre version authentique rapporte également qu’il fut le premier à instaurer la pratique de libérer certains animaux au nom des fausses divinités. Cette information est conservée à la fois dans Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim. (Sunnah) Il existe en outre un récit attribué à Ibn ‘Abbâs et rapporté par al-Tabarânî selon lequel Mohammad ﷺ aurait déclaré que : ‘Amr ibn Luhayy fut le premier à changer la religion d’Ibrahim.

Ce récit a notamment été jugé authentique ou au minimum renforcé par ses voies par al-Albânî. Il n’a toutefois pas exactement le même statut éditorial que les récits présents dans les deux Sahîh ; dans notre expérience, il devra donc être identifié comme un hadith authentifié par des spécialistes ultérieurs et non simplement présenté comme « rapporté par al-Bukhârî ». (dorar.net) L’idée générale est néanmoins très forte : dans la mémoire islamique, ‘Amr ibn Luhayy devient l’un des grands responsables du basculement religieux de l’Arabie autour du Sanctuaire.

Mais comment ce changement aurait-il commencé ?

Un voyage vers le nord

Ici, nous quittons les Sahîh et entrons dans la tradition historique de la Sîra. Ibn Hishâm rapporte, d’après certains hommes de science, que ‘Amr ibn Luhayy quitta un jour La Mecque pour se rendre dans la région du Shâm. Il atteignit la région d’al-Balqâ’, au sud du Levant. Là, il observa une pratique qu’il ne connaissait pas sous cette forme à La Mecque :

des populations adoraient des statues. Selon le récit traditionnel, ‘Amr leur demanda :

« Que sont ces idoles que je vous vois adorer ? »

Ils lui expliquèrent qu’ils les invoquaient pour obtenir la pluie et pour recevoir de l’aide dans les conflits. ‘Amr leur demanda alors de lui donner une de leurs idoles afin de la rapporter en Arabie. Ils lui remirent une statue appelée : Hubal.

Il revint avec elle à La Mecque, l’installa et encouragea les gens à lui rendre un culte. (Islam Web) Cette scène est célèbre dans la Sîra. Mais nous devons être rigoureux : le voyage à al-Balqâ’, la conversation exacte et le transport de Hubal proviennent de la tradition historique rapportée par Ibn Hishâm ; ce n’est pas un épisode établi par un hadith de Sahîh al-Bukhârî ou Sahîh Muslim.

Cela ne signifie pas qu’il faut le supprimer. Cela signifie qu’il faut le raconter avec son véritable niveau de source.

Pourquoi les Arabes auraient-ils suivi ‘Amr ?

Une idole transportée depuis le nord ne peut pas, à elle seule, transformer la religion de toute une société. La question importante est donc : pourquoi les hommes l’ont-ils écouté ? Les chroniqueurs expliquent que ‘Amr possédait une autorité considérable.

Il était associé au pouvoir sur La Mecque. Il accueillait les pèlerins. Il distribuait de la nourriture. Il disposait de richesses importantes.

Et surtout, ses contemporains le considéraient comme un homme digne d’être suivi. Ibn Kathîr explique, en reprenant les traditions anciennes, que sa parole et son comportement furent imités du fait de son prestige et de sa position. (Wikisource) C’est précisément ce qui rend l’histoire importante. La déformation religieuse ne commence pas nécessairement par quelqu’un annonçant :

« À partir d’aujourd’hui, abandonnons totalement Ibrahim. »

Elle peut commencer par une pratique nouvelle. Puis une deuxième. Puis une troisième. Avec le temps, les enfants naissent dans un environnement où ces pratiques existent déjà.

Ce qui était une innovation pour une génération devient une tradition pour la suivante. Puis une évidence.

Ils n’avaient pourtant pas cessé de croire en Allah

C’est l’une des clés les plus importantes pour comprendre le polythéisme mecquois. Les Arabes polythéistes n’étaient pas nécessairement des hommes affirmant qu’Allah n’existait pas. Le Coran montre au contraire qu’ils reconnaissaient Allah tout en Lui associant des intermédiaires. Allah rapporte leur justification :

أَلَا لِلَّهِ ٱلدِّينُ ٱلْخَالِصُ ۚ وَٱلَّذِينَ ٱتَّخَذُوا۟ مِن دُونِهِۦٓ أَوْلِيَآءَ مَا نَعْبُدُهُمْ إِلَّا لِيُقَرِّبُونَآ إِلَى ٱللَّهِ زُلْفَىٰٓ

« C’est à Allah qu’appartient la religion pure. Tandis que ceux qui prennent des protecteurs en dehors de Lui (disent) : “Nous ne les adorons que pour qu’ils nous rapprochent davantage d’Allah.” »: Coran, Az-Zumar, 39:3, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) Le Coran rapporte ailleurs :

وَيَعْبُدُونَ مِن دُونِ ٱللَّهِ مَا لَا يَضُرُّهُمْ وَلَا يَنفَعُهُمْ وَيَقُولُونَ هَـٰٓؤُلَآءِ شُفَعَـٰٓؤُنَا عِندَ ٱللَّهِ

« Et ils adorent au lieu d’Allah ce qui ne peut ni leur nuire ni leur profiter et disent : “Ceux-ci sont nos intercesseurs auprès d’Allah.” »: Coran, Yûnus, 10:18, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) Voilà donc le mécanisme. Ils ne remplacent pas toujours Allah par les idoles. Ils introduisent les idoles entre eux et Allah.

La Kaaba reste au centre

C’est là que le paradoxe devient saisissant. Le Sanctuaire d’Ibrahim عليه السلام n’est pas abandonné. Au contraire : les Arabes continuent à venir à la Kaaba.

Ils continuent à accomplir le tawaf. Ils continuent à faire le Hajj. Ils conservent des éléments provenant de la tradition d’Ibrahim et d’Ismaïl. Ibn Ishâq rapporte précisément que les Arabes avaient conservé plusieurs traces de la religion d’Ibrahim : la vénération du caractère sacré de la Maison, le tawaf, le Hajj, la Omra, la station à ‘Arafat, Muzdalifah, les sacrifices et la talbiyah : mais qu’ils avaient introduit des éléments qui n’en faisaient pas partie.

C’est essentiel pour comprendre l’Arabie avant l’Islam : le Hajj n’avait pas disparu. Il avait été altéré.

Même la Talbiyah avait été déformée

Nous disposons ici d’un témoignage authentique particulièrement frappant. Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما rapporte que les polythéistes prononçaient :

لَبَّيْكَ لَا شَرِيكَ لَكَ

« Me voici à Ton service, Tu n’as pas d’associé. »

À première vue, la formule semble parfaitement monothéiste. Mohammad ﷺ, en les entendant, leur disait en substance : arrêtez-vous là. Car ils ajoutaient ensuite une exception :

إِلَّا شَرِيكًا هُوَ لَكَ تَمْلِكُهُ وَمَا مَلَكَ

c’est-à-dire qu’ils introduisaient un « associé » tout en affirmant qu’Allah restait maître de cet associé et de ce qu’il possédait. Le hadith précise qu’ils prononçaient cela alors qu’ils accomplissaient le tawaf autour de la Kaaba. (Sunnah) Cette scène résume presque toute l’époque. Ils commencent par :

« Tu n’as aucun associé. »

Puis ajoutent :

« sauf cet associé… »

Le Tawhîd d’Ibrahim était encore reconnaissable. Mais il avait été contaminé.

La différence avec la Talbiyah de Mohammad ﷺ

Mohammad ﷺ restaurera la formule sans cette contradiction :

لَبَّيْكَ اللَّهُمَّ لَبَّيْكَ، لَبَّيْكَ لَا شَرِيكَ لَكَ لَبَّيْكَ، إِنَّ الْحَمْدَ وَالنِّعْمَةَ لَكَ وَالْمُلْكَ، لَا شَرِيكَ لَكَ

La Talbiyah authentiquement rapportée insiste deux fois sur l’absence d’associé.

« Tu n’as pas d’associé. »

Puis à nouveau : « Tu n’as pas d’associé. » (Sunnah) Des siècles de déformation religieuse sont presque visibles dans la comparaison de ces deux formules.

Le polythéisme entre dans les pratiques quotidiennes

L’innovation religieuse ne touche pas seulement ce qui se trouve autour de la Kaaba. Elle entre dans la vie économique et sociale. Certains animaux commencent à recevoir des statuts religieux particuliers. Ils sont déclarés interdits à certains usages.

Certains ne doivent plus être montés. D’autres ne doivent plus être traits. D’autres sont libérés pour les divinités. Le Coran rejettera explicitement ces pratiques :

مَا جَعَلَ ٱللَّهُ مِنۢ بَحِيرَةٍۢ وَلَا سَآئِبَةٍۢ وَلَا وَصِيلَةٍۢ وَلَا حَامٍۢ وَلَـٰكِنَّ ٱلَّذِينَ كَفَرُوا۟ يَفْتَرُونَ عَلَى ٱللَّهِ ٱلْكَذِبَ وَأَكْثَرُهُمْ لَا يَعْقِلُونَ

« Allah n’a pas institué la Bahîrah, la Sâ’ibah, la Wasîlah ni le Hâm, mais ceux qui ont mécru ont inventé ce mensonge contre Allah, et la plupart d’entre eux ne raisonnent pas. »: Coran, Al-Mâ’idah, 5:103, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) Le principe est extrêmement important : les hommes avaient créé des règles religieuses… qu’Allah n’avait jamais révélées.

Que signifiaient Bahîrah, Sâ’ibah, Wasîlah et Hâm ?

Sahîh al-Bukhârî conserve l’explication de Sa‘îd ibn al-Musayyib. La Bahîrah Il s’agissait d’une chamelle dont le lait était réservé aux fausses divinités et que les hommes ne devaient plus utiliser normalement. La Sâ’ibah

Une chamelle était libérée au nom des divinités et ne devait plus servir à porter des charges. La Wasîlah Elle concernait une catégorie déterminée selon les naissances successives de l’animal, qui pouvait alors être consacrée aux divinités. Le Hâm

Il s’agissait d’un mâle reproducteur qui, lorsqu’il avait atteint le nombre de reproductions fixé par leur coutume, était libéré et dispensé de certaines utilisations. (Sunnah) Et précisément dans ce contexte, Abû Hurayra رضي الله عنه rapporte que Mohammad ﷺ a déclaré que ‘Amr ibn Luhayy fut le premier à instituer la pratique de la Sâ’ibah. (Sunnah) Nous touchons donc ici à quelque chose de très concret. Le changement religieux ne consiste plus simplement à ajouter une statue.

Il modifie : les biens, les animaux, les interdits,

les usages, et les règles sociales.

Quand l’invention finit par prendre l’apparence d’une religion

C’est peut-être la leçon historique la plus importante de ce chapitre. Imaginez plusieurs générations. La première sait peut-être qu’une nouvelle pratique vient d’être introduite. La deuxième l’a vue faire depuis son enfance.

La troisième pense :

« Nos pères ont toujours fait ainsi. »

Puis elle devient sacrée. On ne demande plus :

« Allah a-t-Il ordonné cela ? »

On dit :

« Nous avons trouvé nos ancêtres agir ainsi. »

Le Coran dénoncera précisément cette logique dans plusieurs passages : la coutume héritée ne devient pas révélation simplement parce qu’elle est ancienne.

Hubal devient un symbole de la Mecque polythéiste

Dans la tradition historique de la Sîra, Hubal prend une place majeure parmi les idoles mecquoises. Le récit d’Ibn Hishâm attribue son arrivée à ‘Amr ibn Luhayy lors de son retour du Shâm. (Islam Web) Il est important cependant de ne pas raconter l’histoire comme si Hubal avait été la seule divinité associée à l’Arabie préislamique. Avec les générations, différents groupes disposent de leurs propres objets de culte et sanctuaires.

Le Coran lui-même mentionnera notamment : al-Lât, al-‘Uzzâ et Manât. Le paysage religieux arabe devient donc multiple. Mais La Mecque conserve un prestige unique.

Et c’est précisément ce qui rend l’installation d’idoles autour ou dans l’environnement du Sanctuaire particulièrement lourde de conséquences : un lieu construit pour le Tawhîd devient progressivement un centre dans lequel coexistent le souvenir d’Ibrahim et des pratiques de shirk.

La religion d’Ibrahim n’a pourtant jamais totalement disparu de la mémoire

C’est un point qu’il faut absolument conserver dans notre narration. Il serait faux d’imaginer qu’un matin ‘Amr ibn Luhayy apporta une idole et que, dès le lendemain, plus personne ne savait qui était Ibrahim. Les rites anciens continuent. Les Arabes connaissent la Kaaba.

Ils se réclament de son caractère sacré. Ils accomplissent le Hajj. Ils font le tawaf. Ils offrent des sacrifices.

Ils vont à ‘Arafat et Muzdalifah. Ils prononcent une talbiyah. Mais certains éléments sont modifiés. D’autres sont ajoutés.

D’autres encore disparaissent. Le pèlerinage préislamique devient donc une sorte de mélange entre un héritage authentique et des inventions successives. La Sîra d’Ibn Ishâq décrit précisément cette coexistence entre les traces du pèlerinage d’Ibrahim et les innovations introduites au fil des générations.

Des déformations encore plus importantes apparaîtront plus tard

Tous les changements du Hajj préislamique ne doivent pas être attribués personnellement à ‘Amr ibn Luhayy. C’est important. Certaines pratiques apparaissent ou se développent beaucoup plus tard, notamment sous Quraysh. Par exemple, les sources authentiques nous apprendront qu’une catégorie appelée al-Hums, associée notamment à Quraysh, se considérait suffisamment privilégiée par son lien au Haram pour ne plus se rendre à ‘Arafat comme les autres pèlerins.

Ils s’arrêtaient à Muzdalifah. ‘Â’isha رضي الله عنها explique que le verset :

ثُمَّ أَفِيضُوا۟ مِنْ حَيْثُ أَفَاضَ ٱلنَّاسُ

« Ensuite déferlez par où les gens déferlèrent »

vint précisément corriger cette pratique et les renvoyer vers ‘Arafat avec les autres pèlerins. Le fait est rapporté dans Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim. (Sunnah) Nous raconterons cette évolution plus en détail lorsque Quraysh dominera La Mecque.

Le tawaf lui-même sera déformé

Les hadiths authentiques nous montrent également qu’à l’époque préislamique certains Arabes accomplissaient le tawaf sans vêtements lorsqu’ils ne disposaient pas de vêtements fournis selon les règles des Hums. Sahîh al-Bukhârî rapporte cette pratique explicitement. (Sunnah) Elle subsistera jusqu’aux dernières années avant le Hajj d’Adieu. Lors du Hajj dirigé par Abû Bakr رضي الله عنه, avant le pèlerinage final de Mohammad ﷺ, une annonce publique fut faite :

plus aucun polythéiste ne devait accomplir le Hajj après cette année et plus personne ne devait faire le tawaf nu. (Sunnah) Là encore, il ne faut surtout pas dire que ‘Amr ibn Luhayy a personnellement inventé le tawaf nu. Les sources ne l’établissent pas. Il faut plutôt comprendre toute la période comme une dégradation cumulative.

‘Amr représente un basculement majeur. Puis les générations suivantes ajoutent leurs propres pratiques.

Une religion ne se déforme pas nécessairement en une seule fois

Nous pouvons maintenant voir le processus. Première étape La Kaaba est consacrée à Allah par Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام. Puis

Des siècles passent. Ensuite Des hommes commencent à introduire des intermédiaires. Puis

Des idoles apparaissent dans l’environnement religieux mecquois selon les traditions historiques. Ensuite Des animaux reçoivent des statuts sacrés inventés. Puis

La Talbiyah elle-même contient une formule de shirk. Plus tard Certaines catégories de pèlerins modifient l’itinéraire de ‘Arafat. D’autres pratiques

comme le tawaf sans vêtements apparaissent dans le pèlerinage préislamique. Et malgré tout cela : le nom d’Ibrahim reste présent. La Kaaba reste présente.

Le Hajj reste présent. C’est exactement ce qui rend cette période si importante.

Un pèlerin de cette époque reconnaîtrait encore le parcours

S’il était possible d’observer le Hajj de l’Arabie préislamique, certains éléments nous sembleraient familiers. Des hommes se rendent vers La Mecque. Ils se mettent en route pour le pèlerinage. Ils tournent autour de la Kaaba.

Ils se rendent dans les lieux du Hajj. Ils offrent des animaux. Ils prononcent une talbiyah. Ils connaissent ‘Arafat.

Ils connaissent Muzdalifah. Ils connaissent Mina. Et pourtant, le pèlerinage n’est plus intact. Parce que le Hajj n’est pas seulement une succession de déplacements physiques.

Son fondement est : l’adoration d’Allah seul. En introduisant des associés, les Arabes pouvaient conserver une grande partie de la forme extérieure tout en détruisant ce qui se trouvait au cœur du rite.

La Kaaba entourée de contradictions

C’est une scène que notre expérience devra particulièrement bien mettre en image. La même Maison. Construite pour le Tawhîd. Des pèlerins tournant autour.

Le nom d’Allah prononcé. Des sacrifices. Une talbiyah. Et pourtant :

des idoles. Des intermédiaires. Des règles inventées. Une exception ajoutée à :

« Tu n’as pas d’associé. »

La contradiction est presque visuelle. Et elle durera pendant des générations.

Pourquoi Allah condamne-t-Il les pratiques des animaux consacrés ?

Le verset 5:103 ne se contente pas de dire que ces pratiques sont étranges. Il donne la raison fondamentale : Allah ne les a pas instituées. C’est extrêmement important dans l’histoire religieuse.

Les hommes avaient créé des catégories : Bahîrah, Sâ’ibah, Wasîlah,

Hâm. Puis ils les avaient chargées d’une valeur sacrée. Le problème n’était donc pas simplement économique. Il était théologique.

Ils attribuaient à la religion ce qu’Allah n’avait pas révélé. (Quran.com)

La responsabilité particulière de ‘Amr ibn Luhayy

Pourquoi Mohammad ﷺ mentionne-t-il personnellement cet homme des générations plus tard ? Parce que, dans les sources, ‘Amr n’est pas seulement présenté comme quelqu’un qui commit une erreur individuelle. Il inaugura une pratique que d’autres reproduisirent. Sahîh al-Bukhârî dit explicitement qu’il fut le premier à instituer la libération des animaux destinée aux divinités. (Sunnah)

Le récit authentifié par al-Albânî lui attribue également le fait d’avoir changé la religion d’Ibrahim. (dorar.net) Voilà pourquoi son histoire dépasse sa propre personne. Ce qu’il commence continue après sa mort.

Plusieurs générations vont naître dans ce nouveau système

C’est là que le temps devient essentiel. Les enfants de la génération suivante ne voient pas l’introduction de Hubal. Pour eux, Hubal est déjà là. Leurs enfants grandissent à leur tour.

Les animaux sacrés font déjà partie des coutumes. Le Hajj se déroule déjà avec ses ajouts. Puis un homme demande :

« Pourquoi faisons-nous cela ? »

Et la réponse peut devenir simplement :

« Parce que nos pères le faisaient. »

L’innovation est devenue héritage. L’héritage est devenu identité. Et toucher à cette identité devient extrêmement difficile.

Ce que devra affronter Mohammad ﷺ

Des siècles plus tard, Mohammad ﷺ n’arrivera donc pas devant une population qui ne connaît rien d’Ibrahim. Il se retrouvera face à une société qui se réclame en partie de son héritage. Elle respecte la Kaaba. Elle organise le Hajj.

Elle nourrit les pèlerins. Elle connaît certaines règles du Haram. Elle possède une généalogie remontant à Ismaïl. Mais elle pratique également le shirk.

Voilà pourquoi le message de Mohammad ﷺ sera à la fois : un appel nouveau pour ses contemporains et un retour au principe ancien d’Ibrahim.

Le Tawhîd.

Le Sanctuaire attend encore sa purification

Rappelons ce qu’Allah avait ordonné à Ibrahim : la Maison devait être purifiée pour ceux qui accomplissent le tawaf, se tiennent debout, s’inclinent et se prosternent. Mais à l’époque préislamique, la Maison se trouve désormais liée à des pratiques qu’Ibrahim n’avait jamais instituées. Il faudra attendre Mohammad ﷺ.

Lors de la conquête de La Mecque, la purification du Sanctuaire prendra une dimension concrète. Les idoles seront détruites. Le tawaf polythéiste disparaîtra. La Talbiyah retrouvera son sens.

‘Arafat retrouvera sa place pour tous. Les catégories animales inventées seront rejetées. Le Hajj sera restauré sur le Tawhîd. Mais plusieurs grandes étapes nous séparent encore de ce moment.

Khuza‘a va perdre à son tour La Mecque

‘Amr ibn Luhayy appartient à la période de domination de Khuza‘a. Mais comme Jurhum avant elle, Khuza‘a ne conservera pas éternellement le pouvoir. Une autre famille grandit parmi les descendants d’Ismaïl. Elle appartient à Quraysh.

Et l’un de ses hommes va réussir ce qu’aucun de ses proches n’avait accompli depuis longtemps : réunir Quraysh dans le cœur même de La Mecque et reprendre le contrôle de la Maison. Son nom : Qusayy ibn Kilâb.

Avec lui, l’histoire ne sera pas seulement religieuse. Elle deviendra également : politique, urbaine,

économique, et institutionnelle. La Mecque va être profondément réorganisée.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ ET SAHÎH MUSLIM Mohammad ﷺ a déclaré avoir vu ‘Amr ibn Luhayy subir un châtiment dans le Feu. (Sunnah) Il est également authentiquement rapporté qu’il fut le premier à instaurer la pratique de la Sâ’ibah, c’est-à-dire la libération d’animaux au nom des fausses divinités. (Sunnah) HADITH AUTHENTIFIÉ PAR DES SPÉCIALISTES ULTÉRIEURS

Un récit transmis par al-Tabarânî et jugé authentique notamment par al-Albânî présente ‘Amr ibn Luhayy comme le premier à avoir changé la religion d’Ibrahim. (dorar.net)

TRADITION HISTORIQUE DE LA SÎRA Le voyage de ‘Amr vers al-Balqâ’, sa rencontre avec des adorateurs d’idoles et le retour à La Mecque avec Hubal sont rapportés par Ibn Hishâm d’après la tradition ancienne. Cet épisode doit être présenté comme un récit historique de la Sîra et non comme un hadith des Sahîh. (Islam Web)

ÉTABLI PAR LE CORAN Les polythéistes pouvaient reconnaître Allah tout en considérant d’autres êtres comme des intermédiaires destinés à les rapprocher de Lui ou à intercéder pour eux. (Quran.com)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM La Talbiyah des polythéistes conservait la formule « Tu n’as pas d’associé », mais ils lui ajoutaient ensuite une exception introduisant un associé. Ils prononçaient cette formule pendant le tawaf. (Sunnah)

ÉTABLI PAR LE CORAN ET SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Les catégories Bahîrah, Sâ’ibah, Wasîlah et Hâm étaient des pratiques religieuses inventées autour des animaux. Allah affirme explicitement ne pas les avoir instituées. (Quran.com) À NE PAS ATTRIBUER DIRECTEMENT À ‘AMR IBN LUHAYY Le tawaf nu et la pratique des Hums consistant à ne pas aller jusqu’à ‘Arafat sont authentiquement documentés pour la Jâhiliyya, mais les sources ne permettent pas de dire qu’ils ont été inventés personnellement par ‘Amr ibn Luhayy. Ce sont des déformations ultérieures ou parallèles du pèlerinage préislamique. (Sunnah)

Le pèlerinage existait toujours, mais son héritage avait été profondément altéré. Il faudrait bientôt un homme capable de réorganiser La Mecque et de redonner à Quraysh une place centrale autour de la Maison.

VOIR LES SOURCES

Histoire 06

Qusayy ibn Kilâb : l’homme qui réunit Quraysh et transforma La Mecque

Époque
plusieurs générations avant la naissance de Mohammad ﷺ
Lieu principal
La Mecque, la Kaaba et les quartiers qui se développent autour du Sanctuaire
Thème
retour de Qusayy à La Mecque, fin de la domination de Khuza‘a, rassemblement de Quraysh, naissance d’une véritable organisation politique mecquoise et structuration du service des pèlerins
Niveau de certitude
cette période n’est pas racontée directement par le Coran ni par un long hadith authentique comparable au récit de Hajar. L’essentiel repose sur Ibn Ishâq/Ibn Hishâm et les historiens anciens, puis sur les synthèses d’Ibn al-Athîr et Ibn Kathîr. Les divergences entre traditions seront signalées.

Un enfant de La Mecque qui grandit loin de La Mecque

L’histoire de Qusayy commence presque par une contradiction. L’homme qui va réunir Quraysh autour de la Kaaba et devenir l’un des organisateurs les plus importants de l’ancienne La Mecque grandit d’abord loin du Sanctuaire. Selon les généalogistes et historiens anciens, son véritable prénom était Zayd. Son père, Kilâb ibn Murra, meurt alors qu’il est encore très jeune. Sa mère, Fâtima bint Sa‘d, se remarie avec un homme nommé Rabî‘a ibn Harâm, appartenant à Banû ‘Udhra. Celui-ci l’emmène dans sa région, vers les confins du Shâm, et le jeune Zayd part avec elle. Son frère aîné Zuhra, déjà plus âgé, demeure quant à lui auprès de son peuple. (Islam Web)

C’est cette distance qui explique, selon la tradition historique, le nom par lequel il deviendra célèbre : Qusayy. Le terme évoque celui qui est éloigné. L’enfant de Kilâb est devenu, en quelque sorte, l’homme éloigné de son propre peuple. (Islam Web)

Il grandit donc auprès de la nouvelle famille de sa mère. Pour lui, cette vie est normale. La Mecque n’est pas encore son quotidien. La Kaaba n’est pas devant ses yeux.

Quraysh n’est pas encore autour de lui. Mais un jour, un conflit va bouleverser sa compréhension de sa propre identité.

« Tu n’es pas des nôtres »

Les chroniques racontent qu’une dispute éclate entre Qusayy et un homme de la région où il a grandi. Au cours de cette altercation, l’autre homme lui reproche d’être étranger. Qusayy revient alors vers sa mère. Il veut comprendre.

Pourquoi lui parle-t-on comme à quelqu’un qui n’appartient pas réellement à ce peuple ? Sa mère lui révèle alors ce qu’il ignorait ou ne mesurait pas encore pleinement : il est le fils de Kilâb ibn Murra. Son véritable peuple se trouve à La Mecque.

Près de la Maison sacrée. La tradition rapporte qu’elle lui explique que son lignage est plus noble que celui de l’homme qui vient de l’insulter et que sa famille se trouve auprès du Sanctuaire. (Islam Web) À partir de cet instant, tout change. Qusayy n’est plus seulement un jeune homme élevé loin du Hijaz.

Il sait désormais où se trouve son origine. Et il décide de rentrer.

Le retour avec les pèlerins

Sa mère lui conseille, selon les récits anciens, d’attendre l’arrivée d’un mois sacré afin de voyager avec les groupes se dirigeant vers le pèlerinage. Qusayy rejoint alors une caravane et prend la direction du sud. Vers La Mecque. Vers le lieu où son père avait vécu.

Vers la Kaaba. Il accomplit le pèlerinage puis décide de rester dans la ville. (Islam Web) Cette scène possède une force particulière pour notre histoire du Hajj : le futur maître politique de La Mecque revient lui-même vers sa ville d’origine en suivant les routes du pèlerinage.

Le Hajj n’est pas seulement l’arrière-plan de son histoire. Il constitue déjà l’un des mécanismes qui relient les communautés arabes dispersées à La Mecque.

La Mecque qu’il découvre n’appartient pas à Quraysh

Qusayy retrouve son lignage, mais il ne retrouve pas une Quraysh maîtresse de la ville. Le pouvoir se trouve encore principalement entre les mains de Khuza‘a. Quraysh existe, mais ses différents clans ne sont pas tous installés au cœur même de La Mecque. Les récits historiques décrivent plusieurs groupes vivant dans les vallées, les passages montagneux et les périphéries du Sanctuaire. (Islam Web)

C’est important. Aujourd’hui, lorsque l’on prononce « Quraysh », on imagine immédiatement La Mecque. Mais cette association étroite est justement l’une des grandes conséquences de l’action de Qusayy. Avant lui, Quraysh est une réalité tribale.

Avec lui, elle devient progressivement une force politique organisée autour de la Kaaba.

Qusayy s’impose peu à peu

Les chroniqueurs présentent Qusayy comme un homme possédant rapidement une forte réputation. Il devient riche. Son influence augmente. Ses qualités de commandement sont reconnues.

Et il contracte surtout un mariage décisif. Le dernier grand détenteur khuzâ‘ite de l’autorité sur la Maison est présenté dans les sources anciennes comme Hulayl ibn Hubshiyya. Qusayy épouse sa fille : Hubba bint Hulayl.

De cette union naîtront notamment ‘Abd Manâf, ‘Abd al-Dâr, ‘Abd al-‘Uzzâ et ‘Abd. (Islam Web) Ce mariage place Qusayy au plus près du pouvoir mecquois. Il n’est plus seulement un descendant de l’ancienne population liée à Ismaïl. Il devient le gendre de l’homme associé à la garde de la Kaaba et au gouvernement de La Mecque.

Lorsque Hulayl meurt, la question de sa succession devient explosive.

Comment Qusayy obtint-il réellement l’autorité sur la Kaaba ?

C’est ici que nous devons être particulièrement rigoureux. Les traditions anciennes ne donnent pas toutes exactement la même version. Une version rapporte que Hulayl aurait considéré Qusayy comme le plus digne de lui succéder. Une autre raconte qu’il aurait confié l’autorité à sa fille Hubba, qui aurait délégué l’ouverture et la fermeture de la Kaaba à un homme connu sous le surnom d’Abû Ghubshân.

Une tradition devenue proverbiale raconte ensuite que Qusayy aurait obtenu de celui-ci l’autorité sur la Maison en échange d’une outre de vin et d’un chameau, transaction dont les Arabes auraient plus tard fait l’exemple d’un marché désastreux. Ibn al-Athîr et Ibn Kathîr rapportent eux-mêmes ces versions divergentes, ce qui nous interdit d’en choisir une arbitrairement comme fait absolument certain. (Islam Web) Ce qui ressort plus solidement de l’ensemble de la tradition historique est ceci : après la mort de Hulayl, Qusayy revendique l’autorité sur La Mecque et la Kaaba.

Et Khuza‘a n’accepte pas tranquillement de disparaître.

Qusayy fonde sa revendication sur son lignage

Selon Ibn Ishâq, Qusayy estime que lui-même et Quraysh sont plus légitimes pour diriger le Sanctuaire que Khuza‘a et Banû Bakr. La raison qu’il avance est liée à leur rattachement à la descendance d’Ismaïl عليه السلام. Il s’adresse donc aux hommes de Quraysh et à des groupes de Kinâna. Son objectif est clair :

reprendre le contrôle de La Mecque. Ils acceptent de le soutenir. (Islam Web) Mais Qusayy sait que le conflit risque d’être important. Il appelle alors quelqu’un appartenant à l’autre moitié de sa vie.

Son demi-frère maternel : Razâh ibn Rabî‘a. Celui-ci vient avec des hommes de son peuple pour soutenir Qusayy. (Islam Web) L’enfant autrefois emmené loin de La Mecque revient donc entouré à la fois :

de son peuple d’origine, et d’une partie de la famille auprès de laquelle il avait grandi.

Avant la bataille pour La Mecque : le contrôle des rites

La tradition d’Ibn Ishâq conserve un épisode révélateur. À l’époque, certaines familles ou groupes arabes détenaient des privilèges particuliers dans le déroulement du pèlerinage. L’un d’eux, appelé Sûfa, possédait notamment une fonction liée au départ des pèlerins au cours des rites. Les autres attendaient leur signal avant de pouvoir progresser.

Qusayy conteste ce privilège. Il affirme que lui et les siens ont davantage droit à cette autorité. Un affrontement se produit. Sûfa est vaincu et Qusayy prend le dessus sur la fonction qu’il détenait. (Islam Web)

Cet épisode est intéressant car il montre que le pouvoir autour de la Kaaba ne se résumait pas à :

« Qui possède la clé ? »

Il existait tout un ensemble de prérogatives : qui guidait certaines étapes du pèlerinage, qui donnait le signal, qui accueillait,

qui nourrissait, qui abreuvait, qui contrôlait l’accès à la Maison. Le Hajj était déjà entouré d’une véritable organisation sociale et politique.

Khuza‘a comprend ce qui est en train de se passer

Khuza‘a et Banû Bakr voient Qusayy prendre de l’importance. Ils comprennent qu’il ne cherche pas simplement une place parmi eux. Il veut reprendre l’autorité sur La Mecque. Le conflit devient alors ouvert.

Les deux camps s’affrontent dans la région d’al-Abtah. Ibn Hishâm décrit un combat violent au cours duquel les morts et les blessés deviennent nombreux des deux côtés. (Islam Web) La bataille pourrait continuer. Mais les groupes finissent par chercher une solution.

Ils acceptent un arbitrage.

Le jugement qui change le destin de La Mecque

Un homme de Kinâna, Ya‘mur ibn ‘Awf, est choisi comme arbitre. La tradition rapporte qu’il rend alors une décision capitale : Qusayy possède un droit supérieur à celui de Khuza‘a sur la Kaaba et sur le gouvernement de La Mecque. Les compensations dues pour les morts sont également réglées afin de mettre fin au cycle de vengeance.

Le jugement ouvre finalement la voie à Qusayy : Khuza‘a doit lui laisser la Maison et La Mecque. (Islam Web) À cet instant, l’histoire politique de la ville entre dans une nouvelle époque. Khuza‘a avait succédé à Jurhum.

Désormais : Quraysh prend le centre de la scène.

Qusayy ne se contente pas de prendre La Mecque

C’est ici que son rôle devient réellement remarquable. Il aurait pu simplement remplacer Khuza‘a au sommet du pouvoir. Mais les récits anciens lui attribuent une ambition beaucoup plus large. Il rassemble Quraysh autour de la Kaaba.

Les familles jusque-là dispersées autour de La Mecque sont installées plus directement dans la ville. Des quartiers leur sont attribués. Les terrains sont répartis. Les clans prennent place autour du Sanctuaire. (Islam Web)

Cette action est considérée comme suffisamment importante pour que les traditions lui donnent le surnom : al-Mujammi‘ : celui qui rassemble. Certains anciens récits relient même l’usage du nom « Quraysh » dans ce contexte à ce rassemblement autour du Haram, même si les généalogistes divergent sur l’origine exacte du nom Quraysh et sur la personne à laquelle il faut le rattacher. (Islam Web) Le point essentiel est moins le surnom lui-même que la transformation concrète :

Qusayy donne à Quraysh un centre. Et ce centre est la Kaaba.

Avant Qusayy : une tribu dispersée

Après Qusayy : une ville organisée autour du Sanctuaire C’est probablement l’une des plus grandes transformations de toute la période préislamique. La Mecque commence à prendre une structure politique beaucoup plus forte. Les différents clans ont leurs espaces.

Les responsabilités sont organisées. Les décisions collectives trouvent un lieu. Les pèlerins disposent de services structurés. La Kaaba reste le centre religieux.

Mais autour d’elle se forme désormais une organisation civique mecquoise. Qusayy n’est donc pas seulement un chef de guerre. Il agit presque comme un fondateur politique.

Dar an-Nadwa : une maison pour décider

Parmi les institutions les plus célèbres qui lui sont attribuées se trouve : Dâr an-Nadwa. La Maison du Conseil. Les chroniques la situent à proximité immédiate du Sanctuaire, sa porte donnant vers la zone de la Mosquée sacrée.

Les dirigeants et notables de Quraysh s’y réunissent pour discuter des grandes affaires collectives. (Islam Web) Dans cette maison sont associés, selon les traditions : les décisions politiques, les consultations importantes,

certaines cérémonies de mariage, la préparation des étendards de guerre, et plusieurs événements majeurs de la vie sociale mecquoise. (Islam Web) Dâr an-Nadwa représente quelque chose de nouveau dans notre voyage.

Jusqu’ici, l’histoire de La Mecque était dominée par : une source, une Maison, des tribus,

des conflits. Maintenant apparaît une institution politique permanente. Un lieu où Quraysh se réunit pour décider.

La même Dâr an-Nadwa réapparaîtra des générations plus tard

Cette maison va survivre longtemps à Qusayy. Et son histoire croisera directement celle de Mohammad ﷺ. Lorsque les chefs de Quraysh chercheront finalement une solution pour arrêter sa prédication, la Sîra les décrira se réunissant précisément dans Dâr an-Nadwa pour discuter de ce qu’ils doivent faire. Autrement dit :

la maison créée pour organiser Quraysh deviendra un jour le lieu où ses descendants débattront de la manière d’arrêter Mohammad ﷺ. L’institution de Qusayy survivra donc plusieurs générations à son fondateur.

Cinq grandes responsabilités concentrées entre ses mains

Les traditions anciennes attribuent à Qusayy cinq fonctions majeures : al-Hijâbaas-Siqâyaar-Rifâdaan-Nadwaal-Liwâ’. (Islam Web) Elles permettent de comprendre à quel point le Hajj, la Kaaba et le pouvoir politique étaient liés.

1. Al-Hijâba : la garde de la Kaaba

La Hijâba, parfois appelée Sidâna dans des contextes proches, concerne la garde de la Maison : l’accès, la clé, l’ouverture,

la fermeture, et le service associé à la Kaaba. Posséder cette fonction signifie être directement associé au sanctuaire le plus prestigieux d’Arabie. Ce n’est donc pas une simple tâche technique.

C’est un immense honneur. Après Qusayy, cette responsabilité sera transmise dans sa descendance et connaîtra une remarquable continuité historique. (Islam Web)

2. As-Siqâya : donner à boire aux pèlerins

La deuxième responsabilité est la Siqâya : l’approvisionnement en boisson des pèlerins. Souvenons-nous du contexte. Zamzam a disparu depuis longtemps selon la tradition mecquoise que nous avons racontée.

La Mecque reste un environnement aride. Et durant le pèlerinage, les visiteurs arrivent en grand nombre. L’eau est donc une question logistique majeure. Servir les pèlerins en boisson devient l’un des plus grands honneurs de Quraysh.

Cette fonction sera plus tard associée à Hâshim, ‘Abd al-Muttalib puis al-‘Abbâs رضي الله عنه et sa famille. (Islam Web)

3. Ar-Rifâda : nourrir ceux qui n’ont rien

C’est probablement l’innovation sociale la plus intéressante attribuée à Qusayy. La Rifâda consiste à organiser une contribution financière des clans de Quraysh afin de nourrir les pèlerins pauvres qui ne possèdent pas suffisamment de provisions. Ibn Ishâq rapporte que Qusayy demanda à Quraysh de contribuer chaque année selon ses moyens. L’argent était ensuite utilisé pour préparer de la nourriture pendant la période du Hajj, notamment pour ceux qui ne pouvaient subvenir eux-mêmes à leurs besoins. (Islam Web)

La tradition lui attribue un argument remarquable : les habitants de Quraysh sont voisins de la Maison d’Allah, et les pèlerins sont les visiteurs de cette Maison ; ils doivent donc être honorés comme des invités. (Islam Web) Même dans une époque religieusement marquée par le polythéisme, nous voyons ainsi apparaître une véritable culture du service au pèlerin. Et cette idée survivra à Qusayy.

Le Hajj crée déjà une économie de solidarité

Cette Rifâda nous montre que le pèlerinage commence à structurer la ville elle-même. Des familles versent de l’argent. Des provisions sont achetées. Des animaux sont préparés.

De la nourriture est distribuée. Les pauvres venus de l’extérieur ne sont pas totalement abandonnés à eux-mêmes. Ce n’est pas encore l’organisation moderne du Hajj. Mais le principe est déjà présent :

une ville qui accueille les pèlerins doit s’organiser pour eux. Cette logique traversera les siècles. Nous la retrouverons : avec Hâshim,

avec ‘Abd al-Muttalib, avec les califes, avec les routes du Hajj, avec les grands points d’eau,

avec les hospices, avec les caravanes, puis finalement avec les infrastructures modernes.

4. An-Nadwa : le conseil

Nous l’avons vu : an-Nadwa correspond à l’autorité politique et consultative organisée autour de Dâr an-Nadwa. Les décisions majeures de Quraysh passent par cette institution. Qusayy ne se contente donc pas d’être un chef personnellement puissant.

Il laisse derrière lui un cadre de décision. Cela explique pourquoi son influence continue après sa mort.

5. Al-Liwâ’ : l’étendard

La cinquième fonction est le Liwâ’. L’étendard de guerre de Quraysh est associé à cette responsabilité. Lorsqu’un conflit est décidé, l’étendard est préparé dans le cadre de cette organisation. La fonction possède donc une portée militaire et symbolique. (Islam Web)

En réunissant : la Kaaba, les pèlerins, le conseil,

les ressources, et la guerre, Qusayy concentre entre ses mains pratiquement toutes les dimensions du pouvoir mecquois.

Une sorte de constitution non écrite de Quraysh

C’est ainsi qu’il faut comprendre son rôle. Il n’écrit pas une constitution au sens moderne. Mais il établit une organisation que Quraysh considère avec un immense respect. Les historiens anciens affirment que ses décisions furent suivies pendant sa vie et longtemps après sa mort presque comme des règles auxquelles on ne dérogeait pas. (Islam Web)

Qusayy devient donc bien plus qu’un vainqueur de Khuza‘a. Il devient : l’organisateur de Quraysh.

Mais Qusayy n’est pas un réformateur religieux du Tawhîd

C’est ici qu’il faut éviter une erreur importante. Parce que Qusayy reprend la Kaaba à Khuza‘a et descend de la lignée d’Ismaïl, on pourrait être tenté de raconter son arrivée comme :

« Le monothéisme d’Ibrahim fut restauré. »

Les sources ne disent pas cela. Au contraire. Ibn Ishâq rapporte que Qusayy conserva un certain nombre de pratiques religieuses et de privilèges tribaux existants parce qu’il les considérait comme faisant partie de la religion reçue. Ibn Kathîr reprend explicitement cette information. (Islam Web)

L’idolâtrie déjà installée à La Mecque ne disparaît donc pas. Les déformations du Hajj ne disparaissent pas toutes. Qusayy réalise une révolution politique et organisationnelle, pas une restauration complète de la religion d’Ibrahim. Cette distinction est fondamentale.

La Kaaba gagne en puissance politique sans retrouver encore toute sa pureté religieuse

Voilà le paradoxe de son époque. Sous Qusayy : La Mecque devient plus structurée. Quraysh devient plus forte.

Le service des pèlerins s’organise. La Maison devient encore davantage le centre politique de la ville. Mais le polythéisme continue. C’est une constante étonnante de l’histoire préislamique :

le prestige de la Kaaba ne cesse de grandir alors même que le Tawhîd pour lequel elle avait été élevée est déformé. Il faudra encore plusieurs générations avant que Mohammad ﷺ ne restaure pleinement cette orientation.

Qusayy transforme aussi l’espace de La Mecque

En rassemblant Quraysh, il redistribue des secteurs de la ville aux différents clans. Ils commencent à construire plus près du Sanctuaire. Les chroniques racontent même que certains hésitaient à couper les arbres de la zone sacrée afin d’aménager leurs habitations, preuve de la crainte religieuse qu’ils associaient au Haram. Certaines traditions attribuent à Qusayy le fait d’avoir lui-même commencé ce travail pour permettre l’installation. (Islam Web)

Il ne faut probablement pas imaginer soudainement une grande ville dense. La transformation est progressive. Mais la logique change. La Kaaba devient réellement le centre urbain autour duquel les clans de Quraysh s’organisent.

Deux Quraysh : celles du centre et celles des périphéries

Les historiens anciens parlent ensuite de groupes parfois désignés comme : Quraysh al-Bitâh et Quraysh az-Zawâhir.

Les premiers sont associés à ceux installés dans le cœur ou les vallées immédiates de La Mecque ; les seconds davantage aux zones extérieures. Ibn Kathîr rattache cette distinction à l’organisation réalisée par Qusayy. (Islam Web) Nous n’avons pas besoin d’entrer ici dans chaque généalogie. Ce qu’il faut retenir est la transformation géographique :

le pouvoir rapproche certains clans de la Kaaba. Et dans une ville entièrement organisée autour du Sanctuaire, la proximité physique devient également prestige social.

Une nouvelle aristocratie mecquoise se forme

Peu à peu, différentes familles vont se spécialiser dans certaines responsabilités. Certaines posséderont : la clé, d’autres l’eau,

d’autres la nourriture, d’autres le commerce, d’autres les relations politiques. L’aristocratie qurayshite que rencontrera Mohammad ﷺ plusieurs générations plus tard commence à prendre forme.

Les noms que nous connaîtrons ensuite : Banû Hâshim, Banû Umayya, Banû Makhzûm,

Banû ‘Abd ad-Dâr, et d’autres, ne naissent pas tous sous Qusayy. Mais son rassemblement leur fournit le cadre urbain et politique dans lequel ils vont se développer.

Qusayy vieillit

Comme tous les grands chefs, Qusayy doit finalement penser à ce qui viendra après lui. Il possède plusieurs fils. Parmi eux, deux noms vont devenir particulièrement importants : ‘Abd ad-Dâr

et ‘Abd Manâf. Les chroniques décrivent ‘Abd Manâf comme ayant acquis un prestige important du vivant même de son père. ‘Abd ad-Dâr, bien qu’aîné selon la tradition rapportée par Ibn Ishâq, aurait eu moins d’influence que certains de ses frères.

Qusayy décide alors de lui transmettre les grands honneurs qu’il avait lui-même concentrés. (Islam Web) Il lui remet notamment : Dâr an-Nadwa, la Hijâba,

le Liwâ’, la Siqâya, et la Rifâda. Autrement dit :

l’héritage institutionnel de La Mecque.

Une décision qui prépare un nouveau conflit

Du vivant de Qusayy, ses fils ne remettent pas immédiatement en cause cette répartition. Mais après leur disparition, la génération suivante va considérer que les responsabilités doivent être redistribuées. Les descendants de ‘Abd Manâf estiment que leur branche possède davantage de prestige et qu’elle mérite une part des grandes fonctions. Les descendants de ‘Abd ad-Dâr répondent :

Qusayy nous les a données. Quraysh se divise alors en deux grandes coalitions. La tension devient suffisamment forte pour menacer d’aboutir à la guerre. (Islam Web) Finalement, un compromis est trouvé.

Les descendants de ‘Abd Manâf reçoivent notamment : la Siqâya et la Rifâda. Les descendants de ‘Abd ad-Dâr conservent : la Hijâba, le Liwâ’ et an-Nadwa. (Islam Web)

Et c’est ici qu’un nouveau nom commence à prendre une importance considérable. Parmi les fils de ‘Abd Manâf se trouve : Hâshim.

De Qusayy à Hâshim : La Mecque va désormais regarder au-delà du Hijaz

Qusayy avait rassemblé Quraysh. Hâshim va contribuer à une autre transformation : l’ouverture économique de Quraysh vers les grandes routes commerciales. Le service des pèlerins va continuer.

Mais il faudra désormais nourrir et abreuver un nombre croissant de visiteurs tout en renforçant la richesse de la ville. Quraysh va développer ses relations avec les régions du nord et du sud. Le commerce va devenir essentiel. Des caravanes partiront régulièrement.

La Mecque, ville sans agriculture importante, va apprendre à vivre grâce à sa position religieuse et commerciale. Et dans la lignée de Hâshim apparaîtra plus tard un homme appelé : ‘Abd al-Muttalib. Celui qui retrouvera Zamzam.

Pourquoi Qusayy est essentiel à l’histoire du Hajj

Il serait facile de considérer Qusayy uniquement comme un ancêtre de Mohammad ﷺ. Son importance est beaucoup plus grande. Son histoire nous montre le moment où La Mecque devient véritablement une ville organisée autour du pèlerinage. Avant lui :

les responsabilités existent déjà mais elles sont fragmentées. Après lui : elles sont centralisées puis institutionnalisées. Avant lui :

Quraysh est dispersée. Après lui : ses clans occupent le cœur de La Mecque. Avant lui :

il n’existe pas de Dâr an-Nadwa qurayshite. Après lui : un centre politique fonctionne auprès du Sanctuaire. Avant lui :

le service des pèlerins existe sous différentes formes. Avec lui : la Rifâda devient une contribution organisée destinée notamment aux pèlerins démunis.

De Hajar à Qusayy : regardons le chemin parcouru

Revenons quelques chapitres en arrière. Histoire 02 Une femme et son nourrisson sont seuls dans la vallée. Puis

Zamzam apparaît. Jurhum arrive Une société commence.

Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام

élèvent la Maison et l’appel au Hajj est proclamé. Jurhum gouverne puis perd le contrôle. Khuza‘a arrive

et le polythéisme se développe. Qusayy réunit Quraysh, prend La Mecque et transforme son organisation. En quelques générations historiques, la vallée vide est devenue :

une ville sacrée, politique, tribale et économique dont l’existence tourne de plus en plus autour de la Kaaba et de ceux qui viennent la visiter.

Mais la contradiction demeure

La ville est mieux organisée. Les pèlerins sont nourris. Ils sont abreuvés. La Kaaba possède des gardiens.

Les affaires sont discutées dans un conseil. Quraysh possède une véritable structure politique. Et pourtant : les idoles sont toujours là.

Le pèlerinage d’Ibrahim reste altéré. Qusayy a organisé La Mecque. Il ne l’a pas encore purifiée. Cette purification appartient à une histoire beaucoup plus lointaine.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

TRADITION HISTORIQUE ANCIENNE Le nom originel de Qusayy aurait été Zayd. Après la mort de son père Kilâb, il aurait grandi loin de La Mecque auprès du second mari de sa mère, ce qui expliquerait son surnom Qusayy, « l’éloigné ». (Islam Web)

TRADITION HISTORIQUE ANCIENNE Devenu adulte, il revient à La Mecque avec des pèlerins, retrouve Quraysh et finit par épouser Hubba, fille de Hulayl, détenteur khuzâ‘ite d’une importante autorité sur la Kaaba. (Islam Web) POINT SUR LEQUEL LES TRADITIONS DIVERGENT Les récits ne s’accordent pas parfaitement sur la manière exacte dont Qusayy obtint initialement les droits liés à la Maison après Hulayl : testament, transmission familiale, transaction avec Abû Ghubshân ou revendication politique. Nous ne devons donc pas transformer l’une de ces versions en certitude absolue. (Islam Web)

TRADITION HISTORIQUE FORTE DE LA SÎRA Un conflit oppose ensuite Qusayy, Quraysh et leurs alliés à Khuza‘a et Banû Bakr. Après une bataille meurtrière, un arbitrage donne à Qusayy la priorité sur la Kaaba et le gouvernement de La Mecque. (Islam Web)

TRADITION HISTORIQUE FORTE Qusayy rassemble les clans de Quraysh autour de La Mecque, leur attribue des quartiers et établit Dâr an-Nadwa, lieu central de consultation politique. (Islam Web) ORGANISATION DU HAJJ Les grandes fonctions qui lui sont traditionnellement attribuées sont :

Hijâba : garde et accès à la Kaaba ; Siqâya : boisson destinée aux pèlerins ; Rifâda : nourriture et aide destinées notamment aux pèlerins démunis ; Nadwa : conseil politique ;

Liwâ’ : étendard et organisation militaire. (Islam Web) POINT PARTICULIÈREMENT IMPORTANT POUR NOTRE HISTOIRE DU HAJJ La Rifâda reposait sur une contribution annuelle de Quraysh permettant de préparer de la nourriture aux pèlerins qui n’avaient pas suffisamment de provisions. C’est l’une des premières grandes formes institutionnalisées de prise en charge des visiteurs du Hajj que rapportent les chroniques mecquoises. (Islam Web)

À NE PAS DIRE Nous ne devons pas présenter Qusayy comme celui qui aurait restauré le monothéisme d’Ibrahim. Les traditions rapportent au contraire qu’il conserva plusieurs pratiques religieuses existantes qu’il considérait comme héritées et légitimes. L’idolâtrie et les déformations préislamiques ne disparaissent donc pas sous son gouvernement. (Islam Web)

Qusayy avait réorganisé La Mecque. Ses descendants allaient désormais transformer cette cité sacrée en un carrefour commercial connu bien au-delà du Hijaz.

VOIR LES SOURCES

Histoire 07

Hâshim ibn ‘Abd Manâf : les caravanes qui ouvrirent La Mecque au monde

Époque
plusieurs générations avant la naissance de Mohammad ﷺ
Lieu principal
La Mecque, les routes vers le Yémen et le Shâm, puis Yathrib et Gaza
Thème
service des pèlerins, faim et solidarité à La Mecque, développement des caravanes de Quraysh, sécurité des routes, réseau d’alliances commerciales et naissance de la branche des Banû Hâshim
Niveau de certitude
le Coran établit avec certitude l’existence chez Quraysh des voyages d’hiver et d’été, ainsi que le lien entre leur sécurité, leur subsistance et la Maison sacrée. L’attribution à Hâshim de l’organisation de ces voyages, de certains pactes commerciaux et plusieurs détails biographiques proviennent essentiellement d’Ibn Ishâq/Ibn Hishâm et des historiens anciens. Il faut donc distinguer soigneusement les deux niveaux.

Une ville sacrée… qui ne produit presque rien

Qusayy ibn Kilâb a changé La Mecque. Il a rassemblé Quraysh autour de la Kaaba. Il a structuré le pouvoir. Il a organisé la consultation politique.

Il a renforcé les services destinés aux pèlerins. Mais il n’a pas changé la géographie. La Mecque reste une vallée aride. Le problème décrit des siècles auparavant dans l’invocation d’Ibrahim عليه السلام est toujours visible : c’est une région sans agriculture importante, qui doit recevoir une partie de sa subsistance de l’extérieur. Le Coran rappelle cette situation dans l’invocation d’Ibrahim : sa descendance est installée dans une vallée sans culture près de la Maison sacrée, avec une demande adressée à Allah pour que les cœurs des hommes se dirigent vers elle et que des fruits lui parviennent. (Encyclopedia of the Noble Quran)

Or après Qusayy, La Mecque ne doit plus seulement nourrir ses propres habitants. À certaines périodes de l’année, elle doit également recevoir des pèlerins venus d’autres régions. Il faut de l’eau. Il faut de la nourriture.

Il faut acheter ce que la vallée ne produit pas. Il faut établir des relations avec l’extérieur. Et surtout : il faut pouvoir voyager sans que chaque caravane soit détruite sur la route.

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’un des hommes les plus importants de la généalogie mecquoise : Hâshim ibn ‘Abd Manâf.

Son nom n’était pas Hâshim

Les sources anciennes le présentent d’abord sous le nom de : ‘Amr ibn ‘Abd Manâf ibn Qusayy. Il est donc le petit-fils de Qusayy. Son père, ‘Abd Manâf, appartient à la génération qui succède au grand organisateur de La Mecque.

Puis les responsabilités de Quraysh se répartissent entre les descendants des différentes branches de Qusayy. À terme, la Siqâya, l’approvisionnement en boisson des pèlerins, et la Rifâda, leur prise en charge alimentaire, passent à la branche de ‘Abd Manâf. Ibn Ishâq rapporte ensuite que Hâshim assume précisément ces deux fonctions. (Islam Web) Ce détail va définir une grande partie de sa vie.

Avant d’être associé aux caravanes, Hâshim est d’abord associé à une responsabilité : servir ceux qui viennent accomplir le Hajj.

« Les pèlerins sont les hôtes de la Maison »

À l’approche de la saison du pèlerinage, Hâshim rassemble Quraysh. Ibn Ishâq transmet le contenu général des paroles qu’il leur adresse. Il leur rappelle qu’ils vivent auprès de la Maison sacrée et que les hommes qui arrivent à La Mecque sont venus visiter ce Sanctuaire. Il demande donc aux familles de Quraysh de contribuer financièrement, chacune selon ses moyens, afin de préparer de la nourriture pour ceux qui en ont besoin.

Hâshim aurait même expliqué que, s’il avait été suffisamment riche pour financer seul l’ensemble du dispositif, il ne leur aurait rien demandé. (Islam Web) Voilà ce qu’était la Rifâda. Ce n’était pas simplement :

« Être généreux avec quelques voyageurs. »

C’était une organisation collective. Chaque clan participait. Une caisse était constituée. Des aliments étaient achetés et préparés.

Puis ils étaient distribués durant les jours où les pèlerins demeuraient dans la région. La Mecque commence donc déjà à développer ce que l’on pourrait appeler, avec nos mots modernes, une logistique du pèlerinage.

Le Hajj commence à transformer la société mecquoise

Il faut comprendre l’importance de cette organisation. Les habitants de La Mecque n’accueillent pas simplement des proches. Les pèlerins arrivent de tribus différentes. Certains possèdent leurs provisions.

D’autres disposent de beaucoup moins. Et tous se trouvent dans une vallée où les ressources locales sont limitées. Le Hajj oblige donc les habitants à penser collectivement : à l’eau,

aux vivres, à l’hébergement, aux échanges, aux routes,

à la sécurité. La religion et l’organisation de la cité deviennent profondément liées. Mais avec Hâshim, un autre élément va prendre une importance considérable : le commerce à longue distance.

Une année de faim

Les traditions anciennes racontent qu’une période difficile frappe La Mecque. La sécheresse et la pénurie rendent la vie particulièrement dure. C’est dans ce contexte qu’apparaît l’histoire qui donnera à ‘Amr son célèbre surnom. Les récits rapportent qu’il fait préparer du pain, puis le brise ou l’émiette dans un bouillon avec de la viande afin de préparer du tharîd, plat constitué notamment de pain imbibé.

Le verbe arabe utilisé pour briser le pain est lié à la racine : هشم : hashama « briser », « émietter ». ‘Amr devient alors connu sous le nom de :

Hâshim. Ibn Ishâq transmet explicitement cette explication et rappelle un ancien vers arabe célébrant « ‘Amr qui émietta le tharîd pour son peuple » pendant des années difficiles à La Mecque. (Islam Web) Des chroniques ultérieures donnent davantage de détails et racontent qu’il aurait fait venir des provisions depuis le nord avant de préparer cette nourriture. Ces précisions appartiennent à la tradition historique et ne sont pas établies par un hadith authentique. (Wikisource)

Mais le noyau de la mémoire historique est clair : le nom Hâshim reste associé au fait de nourrir.

Un surnom qui deviendra le nom d’une famille entière

L’homme mourra. Mais son surnom survivra pendant plus de quinze siècles. Ses descendants seront appelés : Banû Hâshim : les fils de Hâshim.

Et plusieurs générations plus tard, Mohammad ﷺ naîtra précisément dans cette branche de Quraysh. C’est donc à cet homme dont le nom originel était ‘Amr que remonte le nom de la famille hâshimite. Mais avant cela, Hâshim va participer à une transformation économique beaucoup plus vaste de La Mecque.

Le problème de La Mecque est simple : elle doit aller chercher ailleurs ce qu’elle ne possède pas

La vallée ne produit pas suffisamment pour répondre à tous ses besoins. Les marchandises doivent arriver. Mais dans l’Arabie de cette époque, envoyer une caravane sur des centaines de kilomètres n’est pas comparable à envoyer aujourd’hui un camion d’une ville à une autre. Il n’existe pas d’État unique contrôlant toute la péninsule.

Les territoires sont traversés par différentes tribus. Il existe des alliances. Des rivalités. Des guerres.

Des zones d’influence. La sécurité dépend donc en grande partie de la capacité à négocier son passage. Une caravane transporte du capital. Des animaux.

Des marchandises. Des hommes. La perdre peut ruiner plusieurs familles. Quraysh a donc besoin de deux choses :

des destinations commerciales et des routes suffisamment sûres pour les atteindre.

Puis le Coran nous donne une information incontestable

Plusieurs générations plus tard, une courte sourate sera révélée. Quatre versets. Mais ils constituent l’un de nos témoignages les plus solides sur cette réalité économique de Quraysh.

لِإِيلَـٰفِ قُرَيْشٍ ۝إِۦلَـٰفِهِمْ رِحْلَةَ ٱلشِّتَآءِ وَٱلصَّيْفِ ۝

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah : « A cause de l'habitude des Quraysh, de leur habitude [concernant] les voyages d’hiver et d’été. » (Quran.com) Le Coran confirme donc directement quelque chose d’essentiel : Quraysh possédait un système régulier de voyages saisonniers.

Ce n’est pas une invention des chroniqueurs. Les voyages d’hiver et d’été sont établis par le Coran.

Où allaient-ils ?

Le Coran lui-même ne précise pas les destinations dans ces quatre versets. Ce sont les premiers exégètes qui donnent l’explication traditionnelle. Al-Tabarî rapporte notamment que le voyage d’hiver se faisait vers le Yémen, tandis que le voyage d’été conduisait vers le Shâm. Ibn Kathîr transmet la même explication : Quraysh voyageait vers le Yémen pendant l’hiver et vers le Shâm durant l’été pour le commerce. (Quran KSU)

Le mot Shâm doit être compris dans son sens historique large. Il ne désigne pas uniquement l’actuelle Syrie. Il renvoie à la grande région levantine située au nord de l’Arabie, comprenant selon les périodes différents territoires correspondant aujourd’hui notamment à la Syrie, la Jordanie, la Palestine et les régions voisines. La Mecque est désormais connectée à un axe immense :

Yémen ← La Mecque → Shâm

L’hiver vers le sud

Lorsque les conditions du nord deviennent plus difficiles, les caravanes peuvent se diriger vers le Yémen. Elles traversent l’ouest de la péninsule. Chaque étape implique : de l’eau,

des haltes, des relations avec les tribus, des animaux résistants, des hommes capables de gérer le voyage.

Puis les marchandises reviennent vers La Mecque.

L’été vers le nord

Durant l’autre grande saison commerciale, les caravanes se dirigent vers le Shâm. Elles remontent les routes du Hijaz. Elles peuvent traverser ou côtoyer les zones de Yathrib, puis poursuivre vers les territoires plus septentrionaux. Le voyage représente plusieurs semaines de déplacement selon la destination, les étapes et les conditions.

Et cette route va devenir capitale dans l’histoire familiale des descendants de Hâshim. Plus tard, Mohammad ﷺ lui-même voyagera vers le nord dans le cadre du commerce avant la Révélation. Mais nous sommes encore plusieurs générations avant lui.

Hâshim a-t-il créé les deux voyages ?

C’est ici que notre projet doit être très précis. Le Coran affirme : Quraysh pratiquait les voyages d’hiver et d’été. Les tafsîrs anciens expliquent :

le Yémen était associé au voyage d’hiver et le Shâm au voyage d’été. Ibn Ishâq affirme : Hâshim fut le premier à établir ou régulariser ces deux voyages pour Quraysh. (Islam Web) Mais le Coran ne nomme pas Hâshim dans la sourate Quraysh.

Et nous ne disposons pas d’un hadith authentique de Sahîh al-Bukhârî ou Sahîh Muslim disant :

« Hâshim créa les deux caravanes. »

Cette attribution appartient donc à la tradition historique de la Sîra. Elle est ancienne et importante. Mais elle doit être affichée comme telle.

L’Îlâf : beaucoup plus qu’une caravane

Le premier mot de la sourate a fait l’objet de plusieurs explications : إِيلاف : Îlâf Le sens renvoie notamment à l’habitude, la familiarité, la sécurité ou les arrangements permettant cette continuité. Les exégètes ne l’expliquent pas tous exactement de la même façon. Al-Tabarî expose plusieurs interprétations avant de retenir le sens général de l’habitude et de la faveur accordée à Quraysh. (Quran KSU)

Mais dans la tradition historique, le terme Îlâf devient également associé à un réseau d’accords permettant aux commerçants qurayshites de circuler. C’est ici que les frères de Hâshim apparaissent.

Quatre frères, plusieurs directions

Les sources historiques musulmanes attribuent à quatre fils de ‘Abd Manâf un système d’accords avec différentes puissances et régions : Hâshim ‘Abd Shams al-Muttalib

Nawfal Des traditions rapportées notamment par les commentateurs expliquent que chacun obtint des protections ou relations permettant aux commerçants de Quraysh de voyager vers différentes zones : le Shâm, le Yémen, l’Abyssinie et les territoires sous influence perse. (Quran KSU) Certains textes les surnomment même : al-Mujîrûn

ceux qui obtenaient ou accordaient une protection.

Mais attention aux détails diplomatiques

Les chroniques postérieures donnent parfois des récits extrêmement précis. Elles parlent de rencontres avec des rois. De permissions accordées par des souverains. D’accords avec les Byzantins, les Ghassanides, les Himyarites, les Perses ou l’Abyssinie.

Certaines vont jusqu’à identifier des souverains particuliers. Ces détails doivent être traités avec davantage de prudence que le simple fait que Quraysh entretenait des réseaux commerciaux régionaux. Les sources sont tardives par rapport aux événements et certaines chronologies sont difficiles à harmoniser. Une encyclopédie académique moderne consacrée à Hâshim retient néanmoins qu’il joua, avec ses frères, un rôle important dans l’élargissement des relations commerciales de Quraysh et dans la conclusion d’accords permettant une circulation plus sûre. (TDV İslâm Ansiklopedisi)

Notre expérience devra donc dire :

« Les chroniques attribuent à Hâshim et ses frères un réseau de pactes commerciaux. »

Et non :

« Nous possédons le traité diplomatique original signé par Hâshim avec tel empereur. »

Nous ne le possédons pas.

Le véritable capital de Quraysh : la Maison

Pourquoi des tribus accepteraient-elles de respecter davantage les caravanes de Quraysh ? Une partie de la réponse apparaît dans les tafsîrs de la sourate Quraysh. Ibn Kathîr explique que les voyageurs qurayshites bénéficiaient du prestige lié au fait d’être les habitants du Haram. Les autres peuples les reconnaissaient comme les gens du Sanctuaire et cette réputation contribuait à leur sécurité pendant leurs déplacements. (Quran KSU)

C’est capital. Quraysh transforme progressivement son prestige religieux en avantage diplomatique et économique. On pourrait presque résumer ainsi : La Kaaba attire les pèlerins.

Le service des pèlerins donne du prestige à Quraysh. Ce prestige facilite les relations avec les tribus. Ces relations sécurisent les caravanes. Les caravanes apportent les biens dont La Mecque a besoin.

Ces ressources permettent à leur tour de mieux accueillir les pèlerins. Un cercle se forme.

Le Coran relie directement commerce, sécurité et Maison sacrée

La sourate Quraysh ne se contente pas de mentionner les voyages. Elle rappelle immédiatement leur véritable origine.

فَلْيَعْبُدُوا۟ رَبَّ هَـٰذَا ٱلْبَيْتِ ۝ٱلَّذِىٓ أَطْعَمَهُم مِّن جُوعٍۢ وَءَامَنَهُم مِّنْ خَوْفٍۭ

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah : « Qu’ils adorent donc le Seigneur de cette Maison [...] qui les a nourris contre la faim et rassurés de la crainte ! » (Encyclopedia of the Noble Quran) Voilà le renversement fondamental. Quraysh pourrait regarder ses caravanes et penser :

notre intelligence commerciale nous nourrit. Elle pourrait regarder ses alliances et penser : notre puissance diplomatique nous protège. Le Coran lui dit :

regardez plus haut. La nourriture et la sécurité sont des bienfaits d’Allah. Et ces bienfaits doivent conduire à l’adoration du : Seigneur de cette Maison.

Pas de la Maison elle-même. Pas des idoles disposées autour d’elle. Pas des alliances. Pas de la richesse.

Du Seigneur de la Maison.

Le paradoxe devient encore plus fort

Rappelons l’Histoire 05. Quraysh vit dans un environnement où le polythéisme s’est développé. Des idoles sont associées au Sanctuaire. Le pèlerinage d’Ibrahim عليه السلام a été déformé.

Et pourtant Allah accorde à cette population : sécurité, nourriture, prestige,

voyages, commerce. La sourate Quraysh transforme précisément ces avantages en argument : puisque vous bénéficiez de cela, adorez donc le Seigneur de cette Maison.

Le commerce ne constitue donc pas la finalité du récit. Il devient un signe.

Les caravanes changent la société mecquoise

Avant leur développement, une partie importante de l’économie de La Mecque dépend naturellement de ce qui peut arriver localement ou pendant les saisons de rassemblement. Avec des voyages plus réguliers, le rapport au monde change. Les familles peuvent investir dans des expéditions commerciales. Les biens circulent.

Les informations circulent. Les voyageurs reviennent avec une connaissance plus large des régions environnantes. La Mecque entretient des relations plus régulières avec le Yémen et le Levant. Des membres de Quraysh connaissent des villes situées très loin du Haram.

L’horizon de la cité s’élargit. La petite vallée devient connectée à plusieurs espaces politiques et économiques.

Que transportaient exactement les caravanes ?

Ici encore, prudence. Il serait tentant de transformer chaque caravane qurayshite en immense convoi rempli d’épices indiennes, de soieries, d’or et de produits luxueux. Les sources ne permettent pas de décrire chaque chargement de cette manière. La nature exacte et surtout l’ampleur du commerce mecquois préislamique font l’objet de débats parmi les historiens modernes.

Certains anciens modèles ont présenté La Mecque comme un centre majeur du grand commerce international des produits de luxe ; cette vision a été fortement discutée. Des travaux plus récents reconnaissent bien des échanges avec les régions voisines tout en proposant une économie plus complexe et probablement moins caricaturale. (Cambridge) Pour notre récit, mieux vaut donc rester sur ce qui est solide : Quraysh commerçait. Les voyages saisonniers existaient.

Le Yémen et le Shâm sont les destinations traditionnellement associées aux deux grandes routes. Les réseaux de sécurité et d’alliance ont joué un rôle majeur. Nous n’avons pas besoin de transformer La Mecque en « Wall Street de l’Antiquité » pour rendre son histoire impressionnante.

Le pèlerinage et le commerce se rencontrent

Il serait également faux de réduire le Hajj à une activité économique. Le Sanctuaire précède ces caravanes de très loin dans notre récit. Le Hajj possède une origine religieuse liée à Ibrahim عليه السلام. Mais les rassemblements humains créent naturellement des échanges.

Lorsque des tribus venant de plusieurs régions se rencontrent : elles apportent leurs animaux, leurs produits, leurs nouvelles,

leurs relations. La proximité entre pèlerinage et commerce est d’ailleurs parfaitement compatible avec le Coran, qui permet explicitement au pèlerin de rechercher une grâce ou subsistance de son Seigneur durant le Hajj. Ainsi, la centralité religieuse de La Mecque et ses échanges économiques ne sont pas deux histoires séparées. Elles finissent par se renforcer mutuellement.

Hâshim continue pourtant à se définir par le service du Hajj

C’est ce qu’il ne faut pas perdre au milieu des caravanes. Ibn Ishâq ne présente pas Hâshim uniquement comme un commerçant. Il insiste sur la Rifâda et la Siqâya. Lorsque les pèlerins viennent, Hâshim demande aux Qurayshites de contribuer.

Les repas sont préparés. Les visiteurs pauvres sont nourris jusqu’à leur départ. (Islam Web) D’autres traditions historiques développent encore cette image et le décrivent faisant installer des récipients d’eau et nourrissant les pèlerins à différents moments du parcours. Ces détails sont plus tardifs mais cohérents avec la fonction qui lui est attribuée. (Wikisource) Nous voyons ainsi apparaître une caractéristique qui restera liée à sa famille :

le prestige par le service.

La richesse n’est pas gardée uniquement pour la famille

La Rifâda donne un rôle social à la richesse. Quraysh gagne davantage grâce aux échanges. Mais lorsqu’arrive le Hajj, une partie de cette richesse retourne vers les visiteurs de la Maison. Ce mécanisme sera transmis aux générations suivantes.

Et il deviendra l’une des sources du prestige de la famille de Hâshim. Ce n’est pas encore l’Islam. Nous sommes toujours dans une société marquée par le polythéisme. Mais certaines valeurs sociales : hospitalité, protection de l’hôte, nourriture des pèlerins, entretien de la Maison : possèdent déjà une immense importance.

Un voyage va changer la généalogie de La Mecque

Parmi les routes suivies par Hâshim se trouve celle du nord. Sur cette route se trouve une ville que notre histoire connaît encore sous son ancien nom : Yathrib. Des générations plus tard, elle deviendra :

Al-Madîna : Médine. Selon Ibn Ishâq/Ibn Hishâm, Hâshim y rencontre une femme appartenant aux Banû Najjâr : Salmâ bint ‘Amr. Elle appartient à une famille importante de Yathrib.

Les traditions insistent sur sa forte position familiale et rapportent qu’elle conservait une grande indépendance dans les conditions de son mariage. Hâshim l’épouse. (Islam Web) Cette union va produire un lien extraordinaire entre La Mecque et Yathrib.

Un enfant naît loin de La Mecque

De cette union naît un garçon. Son nom : Shayba. Selon la tradition, il aurait reçu ce nom en raison d’une mèche ou marque blanche visible dans ses cheveux à sa naissance.

Il grandit auprès de sa mère et des Banû Najjâr à Yathrib. À La Mecque, il est encore presque inconnu. Pourtant, ce garçon deviendra l’un des personnages les plus importants de toute l’histoire préislamique du Sanctuaire. Plus tard, il sera connu sous un autre nom :

‘Abd al-Muttalib. (Islam Web) Le grand-père de Mohammad ﷺ.

Mais Hâshim ne verra pas tout cela

Hâshim reprend la route. Encore le commerce. Encore le nord. Selon la tradition historique, il se rend vers le Shâm et meurt au cours de ce voyage à Gaza, en Palestine historique. Ibn Kathîr et d’autres chroniqueurs conservent cette localisation. (Islam Web)

Son fils Shayba est encore à Yathrib. La fonction de Hâshim à La Mecque doit être reprise par quelqu’un d’autre. Son frère al-Muttalib ibn ‘Abd Manâf assumera le rôle familial. Puis un jour, il apprendra que le fils de son frère grandit à Yathrib.

Il décidera d’aller le chercher. Et ce voyage produira l’un des noms les plus célèbres de toute l’histoire de Quraysh.

Le garçon que La Mecque prendra pour un esclave

Al-Muttalib arrivera à Yathrib. Il retrouvera Shayba. Après discussion avec sa mère, il ramènera le garçon vers La Mecque. Lorsque les habitants verront al-Muttalib entrer dans la ville accompagné de ce jeune homme inconnu, certains penseront qu’il s’agit de son serviteur.

Ils l’appelleront alors : ‘Abd al-Muttalib « le serviteur d’al-Muttalib ». Le nom restera.

Mais ce garçon n’est évidemment pas son esclave. Il est : Shayba ibn Hâshim. Et son retour à La Mecque va ouvrir une nouvelle époque. (Islam Web)

Et sous ses pieds dort encore Zamzam

Rappelons notre Histoire 04. Lorsque Jurhum a quitté La Mecque, le puits de Zamzam a disparu de la vie visible de la ville. Des générations sont passées. Qusayy est venu.

Puis ‘Abd Manâf. Puis Hâshim. Les pèlerins sont abreuvés avec d’autres ressources. La Siqâya existe toujours.

Mais la source de Hajar reste perdue. Le fils de Hâshim va hériter du service des pèlerins. Et un jour, selon les récits anciens, il recevra une indication étrange. Creuse ici.

Il creusera. Quraysh l’observera. Puis l’eau réapparaîtra. Zamzam sera retrouvée.

Pourquoi Hâshim est fondamental dans l’histoire du Hajj

Son importance se situe à plusieurs niveaux. Il hérite du système créé par Qusayy La Mecque est désormais organisée autour du Sanctuaire. Il renforce le service aux pèlerins

La Rifâda et la Siqâya deviennent au cœur du prestige de sa branche familiale. Il est associé à la solidarité pendant les périodes difficiles Son surnom lui-même conserve la mémoire du pain brisé pour nourrir. Il est associé par la Sîra à la régularisation des caravanes saisonnières

Quraysh étend considérablement son horizon commercial. Son époque est liée au développement de l’Îlâf des relations et protections qui facilitent les déplacements. Il relie La Mecque à Yathrib

par son mariage avec Salmâ bint ‘Amr. Il devient l’ancêtre des Banû Hâshim et donc un arrière-grand-père de Mohammad ﷺ.

De la Maison vers les routes du monde

Regardons encore une fois notre histoire depuis le début. Hajar cherchait de l’eau entre Safâ et Marwa. Jurhum avait trouvé La Mecque en suivant les oiseaux. Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام avaient élevé la Maison.

Qusayy avait rassemblé Quraysh autour d’elle. Hâshim fait maintenant quelque chose de différent : il ouvre des routes depuis la Maison vers l’extérieur. Vers le sud.

Vers le nord. Vers d’autres peuples. Vers d’autres marchés. Vers d’autres systèmes politiques.

La Mecque reste physiquement enfermée entre ses montagnes. Mais économiquement et humainement, elle commence à dépasser largement la vallée.

Et le Coran résumera toute cette histoire en quatre versets

Ce qui nécessiterait des dizaines de pages d’histoire tient finalement dans quelques mots : des voyages, une Maison, la nourriture,

la sécurité. Mais surtout une conclusion : tout cela doit conduire à Allah. La puissance de Quraysh ne vient pas uniquement des caravanes.

Sa place particulière ne vient pas uniquement de ses négociateurs. Au cœur du système se trouve toujours : la Maison d’Ibrahim عليه السلام. Et le Coran ramène Quraysh à l’essentiel :

adorez le Seigneur de cette Maison.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR LE CORAN Quraysh possédait une pratique régulière de voyages d’hiver et d’été. La sourate relie également leur nourriture et leur sécurité au bienfait d’Allah et leur ordonne d’adorer le Seigneur de la Kaaba. (Quran.com) EXPLICATION DES TAFSÎRS ANCIENS Al-Tabarî et Ibn Kathîr rapportent l'explication selon laquelle le voyage hivernal était effectué vers le Yémen et le voyage estival vers le Shâm pour le commerce. (Quran KSU)

TRADITION HISTORIQUE DE LA SÎRA Ibn Ishâq attribue à Hâshim le fait d’avoir institué ou régularisé les deux voyages saisonniers de Quraysh. Cette attribution n’apparaît pas explicitement dans la sourate Quraysh et ne repose pas sur un hadith des deux Sahîh. (Islam Web)

TRADITION HISTORIQUE FORTE Hâshim était chargé de la Rifâda et de la Siqâya et organisait la contribution de Quraysh pour nourrir les pèlerins pendant leur séjour. (Islam Web) ORIGINE DU NOM HÂSHIM Son nom était ‘Amr. La tradition explique son surnom Hâshim par le fait qu’il émiettait le pain afin de préparer de la nourriture, notamment du tharîd, pour les habitants ou les pèlerins pendant une période difficile. (Islam Web)

ÎLÂF ET ACCORDS COMMERCIAUX Les traditions historiques associent Hâshim et ses frères à un réseau de protections et d’accords facilitant le commerce de Quraysh dans plusieurs directions. Les détails exacts sur les souverains, dates et traités doivent cependant rester classés « histoire ancienne / tradition historiographique » et non « fait établi par le Coran ou un hadith authentique ». (Quran KSU) SÉCURITÉ DE QURAYSH Les tafsîrs mettent en relation la sécurité des caravanes avec le prestige des Qurayshites comme habitants du Haram. (Quran KSU)

HISTOIRE FAMILIALE Ibn Hishâm rapporte le mariage de Hâshim avec Salmâ bint ‘Amr des Banû Najjâr de Yathrib. Leur fils Shayba deviendra plus tard célèbre sous le nom de ‘Abd al-Muttalib. (Islam Web) MORT DE HÂSHIM Les chroniques musulmanes rapportent qu’Hâshim mourut à Gaza pendant un voyage vers le nord. (Islam Web)

PRUDENCE HISTORIQUE L’existence des échanges commerciaux de Quraysh et des voyages saisonniers est solidement documentée, mais les historiens modernes débattent de leur volume exact, de la nature précise des marchandises et de l’importance internationale de La Mecque. Nous ne devons donc pas embellir artificiellement les caravanes avec des affirmations non établies. (Cambridge)

Les routes de Quraysh s’étendaient désormais loin de La Mecque. Mais au cœur même de la ville, un ancien puits oublié allait bientôt refaire surface.

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Histoire 08

‘Abd al-Muttalib : la redécouverte de Zamzam et le fils sauvé par cent chameaux

Époque
quelques décennies avant la naissance de Mohammad ﷺ
Lieu principal
La Mecque, la Kaaba, l’ancien emplacement de Zamzam, puis les routes du Hijaz
Thème
retour de Shayba à La Mecque, ascension de ‘Abd al-Muttalib, redécouverte de Zamzam, conflit avec Quraysh, service des pèlerins, vœu des dix fils et tirage au sort qui désigne ‘Abdullâh, futur père de Mohammad ﷺ
Niveau de certitude
l’origine de Zamzam à l’époque de Hajar et Ismaïl عليه السلام est établie par Sahîh al-Bukhârî. En revanche, la redécouverte du puits par ‘Abd al-Muttalib, ses rêves, le conflit avec Quraysh et le vœu concernant ses fils proviennent principalement d’Ibn Ishâq/Ibn Hishâm et des chroniques anciennes. Ces récits sont fondamentaux dans la Sîra, mais ils ne doivent pas être présentés comme des hadiths de Sahîh al-Bukhârî ou Muslim. (Sunnah)

Pendant des générations, La Mecque avait oublié l’endroit exact où se trouvait Zamzam

Il faut revenir très loin en arrière. Hajar était seule avec Ismaïl عليه السلام. L’eau était apparue près de son enfant. Jurhum avait aperçu les oiseaux, découvert la source puis obtenu l’autorisation de s’installer dans la vallée.

Autour de Zamzam, La Mecque avait commencé à vivre. Tout cela appartient au récit authentique transmis par Ibn ‘Abbâs dans Sahîh al-Bukhârî. (Sunnah) Puis les siècles avaient passé. Jurhum avait dominé La Mecque.

Jurhum avait été expulsée. Khuza‘a avait pris le pouvoir. Qusayy avait rassemblé Quraysh. Hâshim avait organisé le service des pèlerins et développé les grandes routes commerciales.

Mais entre-temps, selon les traditions historiques mecquoises, Zamzam avait disparu. Le puits de Hajar et Ismaïl n’était plus utilisé. Son emplacement exact s’était perdu. La ville continuait pourtant à vivre.

Les pèlerins continuaient à venir. On les abreuvait grâce à d’autres ressources. Mais l’eau qui avait été à l’origine même du peuplement de la vallée n’était plus accessible. Puis arrive un homme qui ignore encore qu’il va la retrouver.

Il s’appelle d’abord Shayba

Dans l’Histoire 07, nous avons laissé Hâshim mourir au cours d’un voyage vers le nord. Son fils ne grandit pas à La Mecque. Il grandit à Yathrib, la future Médine, auprès de sa mère Salmâ bint ‘Amr et de sa famille des Banû Najjâr. Son nom est :

Shayba ibn Hâshim. Lorsqu’il atteint un certain âge, son oncle paternel al-Muttalib ibn ‘Abd Manâf part le chercher. Ibn Hishâm raconte qu’al-Muttalib insiste auprès de Salmâ : le fils de son frère appartient à une famille importante de Quraysh et doit retrouver son peuple et la ville de son père. Shayba refuse d’abord de quitter sa mère sans son accord.

Elle finit par accepter. L’enfant ou jeune garçon monte alors derrière son oncle sur une monture et prend la route de La Mecque. (Islam Web)

« Voici le serviteur d’al-Muttalib »

Lorsqu’al-Muttalib entre à La Mecque avec le jeune Shayba derrière lui, les habitants ne connaissent pas encore le garçon. Ils pensent qu’al-Muttalib vient d’acquérir un serviteur. Ils disent : ‘Abd al-Muttalib,

c’est-à-dire « le serviteur d’al-Muttalib ». Al-Muttalib les corrige : ce n’est pas son esclave. C’est le fils de son frère Hâshim. Mais le surnom reste.

Shayba ibn Hâshim devient dans l’histoire : ‘Abd al-Muttalib. (Islam Web) Et c’est sous ce nom qu’il sera connu pendant des siècles.

Le fils absent de Hâshim retrouve sa place

Le jeune homme ne reste pas éternellement dans l’ombre de son oncle. Avec le temps, il acquiert une position considérable parmi Quraysh. Après la disparition d’al-Muttalib, il devient associé aux responsabilités familiales liées notamment à la Siqâya et à la Rifâda : donner à boire et participer à la prise en charge des pèlerins. C’est une lourde responsabilité.

La Mecque reçoit périodiquement une population beaucoup plus importante que sa population permanente. Et l’eau est toujours une ressource difficile dans cette vallée. Dans cette fonction, la disparition de Zamzam prend donc une dimension particulièrement forte. L’homme chargé de servir l’eau aux pèlerins vit dans la ville même où la plus célèbre source de son histoire est enfouie quelque part sous le sol.

Il ne sait simplement pas encore où.

Une nuit près de la Kaaba

Le récit devient ici beaucoup plus mystérieux. Ibn Ishâq, transmis par Ibn Hishâm, rapporte que ‘Abd al-Muttalib dormait dans le Hijr, près de la Kaaba, lorsqu’il reçut en rêve l’ordre de creuser. Mais le premier rêve ne lui aurait pas immédiatement donné le nom de Zamzam. Une voix lui aurait d’abord ordonné de creuser ce qui est appelé dans le récit :

Tayyiba. Il demande ce que cela signifie. Le rêve s’arrête. La nuit suivante, l’ordre revient avec un autre nom :

Barra. Même question. Même silence. Puis une nouvelle nuit :

al-Madnûna. Et enfin : « Creuse Zamzam. » Cette séquence est rapportée dans la Sîra d’Ibn Hishâm. Il faut néanmoins la classer correctement : il s’agit d’un récit ancien de Sîra transmis avec une chaîne rapportée par Ibn Ishâq, pas d’un hadith présent dans les deux Sahîh. (Islam Web)

Zamzam.

Le nom devait immédiatement porter un poids immense. Ce n’était pas un puits inconnu. Dans la mémoire de La Mecque, Zamzam était liée à Ismaïl عليه السلام. À Hajar.

Aux origines de la vallée. À l’arrivée de Jurhum. Mais connaître le nom ne suffisait pas. Il fallait connaître l’endroit.

Selon le même récit, des indications lui sont alors données. Le lieu serait reconnaissable près d’un endroit fréquenté par des animaux, près d’une zone où un corbeau particulier viendrait picorer et à proximité d’une colonie de fourmis. Les différentes formulations transmises dans les sources ne sont pas parfaitement identiques, raison supplémentaire pour ne pas transformer chaque détail topographique en certitude absolue. (Islam Web)

Mais le message général est clair : ‘Abd al-Muttalib pense désormais savoir où creuser.

Et l’endroit pose immédiatement problème

Selon une version conservée par Ibn Hishâm, le lieu indiqué se trouve entre deux idoles appelées Isâf et Nâ’ila, auprès desquelles Quraysh pratiquait certains sacrifices. Le contraste avec l’origine de Zamzam est saisissant. L’eau liée à Hajar et Ismaïl عليه السلام est désormais enfouie sous un environnement religieux profondément marqué par le polythéisme. ‘Abd al-Muttalib arrive avec son outil.

À ses côtés se trouve son fils : al-Hârith. Et à ce moment-là, précise la tradition, al-Hârith est son seul fils capable de l’assister. (Islam Web)

Un homme et un seul fils face à Quraysh

‘Abd al-Muttalib commence à creuser. Les hommes de Quraysh comprennent ce qu’il fait. Ils protestent. Selon le récit, ils ne veulent pas qu’il creuse précisément à cet endroit, au milieu d’un espace associé à leurs pratiques religieuses.

‘Abd al-Muttalib demande alors à al-Hârith de se tenir auprès de lui et de le protéger pendant qu’il poursuit. La scène est importante pour ce qui suivra. Il est issu d’une famille prestigieuse. Il possède une responsabilité à La Mecque.

Mais lorsqu’un conflit éclate autour de Zamzam, il n’a qu’un seul fils à ses côtés. Il continue néanmoins. Puis quelque chose apparaît dans le sol. Une structure.

Une maçonnerie ancienne. Le récit dit qu’il prononce le takbîr lorsqu’il comprend qu’il a atteint ce qu’il cherchait. Quraysh comprend également que sa recherche n’était pas vaine. (Islam Web)

Le puits de Hajar réapparaît

Imaginez ce que représente ce moment pour La Mecque. Pendant des générations : rien. Les pèlerins passent.

Les responsables de la Siqâya trouvent d’autres moyens de fournir de l’eau. Les enfants grandissent sans boire au puits qui avait vu naître la ville. Puis le sol est ouvert. Et Zamzam revient dans l’histoire visible.

La source dont l’origine est authentiquement rattachée à Hajar et Ismaïl عليه السلام par Sahîh al-Bukhârî redevient accessible à l’époque de ‘Abd al-Muttalib selon la tradition de la Sîra. (Sunnah) Ce n’est donc pas la naissance de Zamzam. C’est sa redécouverte.

Quraysh réclame immédiatement sa part

À partir du moment où le puits est identifié, le problème change. Quraysh ne demande plus :

« Pourquoi creuses-tu ici ? »

Elle demande :

« À qui appartient Zamzam ? »

Selon Ibn Ishâq, plusieurs Qurayshites déclarent à ‘Abd al-Muttalib : c’est le puits de notre ancêtre Ismaïl. Nous descendons nous aussi de lui. Nous avons donc un droit dessus.

Partage-le avec nous. ‘Abd al-Muttalib refuse. Il considère que cette mission lui a été spécifiquement confiée. Le conflit devient suffisamment important pour qu’ils acceptent l’idée d’un arbitrage. (Islam Web)

Une étrange route vers le nord

Selon cette version du récit, les parties décident de consulter une devineresse de Banû Sa‘d ibn Hudhaym située vers les confins du Shâm. ‘Abd al-Muttalib part avec plusieurs hommes de Banû ‘Abd Manâf. D’autres clans de Quraysh envoient leurs représentants. Ils quittent donc La Mecque.

Le conflit concernant un puits les conduit à traverser une région où l’eau va justement devenir leur problème principal. Au milieu d’une zone désertique, la réserve du groupe de ‘Abd al-Muttalib s’épuise. Ils demandent de l’eau aux autres voyageurs. Ceux-ci refusent, craignant de mourir eux-mêmes s’ils partagent leurs réserves.

La situation devient grave. (Islam Web)

Ils commencent à préparer leurs propres tombes

La tradition rapporte une scène extrêmement dure. ‘Abd al-Muttalib demande à ses compagnons leur avis. Ils répondent qu’ils suivront sa décision. Il leur propose alors que chacun creuse dès maintenant sa propre fosse.

Ainsi, lorsqu’un homme mourra, ses compagnons pourront l’enterrer. Puis un autre mourra. Puis un autre. Jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul homme.

Il vaut mieux, raisonne-t-il dans le récit, qu’un seul corps reste sans sépulture plutôt que tous. Ils creusent donc. Puis attendent. Mais ‘Abd al-Muttalib change d’avis.

Attendre la mort sans tenter encore quelque chose lui semble être une forme de renoncement. Il leur ordonne de reprendre la route. Ils remontent sur leurs montures. (Islam Web)

Et l’eau jaillit sous la monture

Lorsque la monture de ‘Abd al-Muttalib se relève, la tradition rapporte qu’une source d’eau douce apparaît sous son sabot. ‘Abd al-Muttalib et ses compagnons exultent. Ils boivent. Ils remplissent leurs récipients.

Mais il fait ensuite quelque chose d’important : il appelle les Qurayshites qui avaient refusé de partager leur propre eau. Il les invite à venir boire à leur tour. Ils boivent.

Et selon Ibn Ishâq, cette scène met fin au conflit. Les représentants de Quraysh déclarent en substance que Celui qui vient de donner cette eau à ‘Abd al-Muttalib dans le désert est Celui qui lui a accordé Zamzam. Ils renoncent alors à l’arbitrage et retournent à La Mecque en reconnaissant son droit particulier sur la gestion du puits. (Islam Web) Encore une fois : nous sommes dans le récit historique de la Sîra, pas dans un hadith sahîh.

Mais narrativement, le parallèle est remarquable. Un conflit autour de l’eau de Zamzam est résolu… par l’apparition d’eau dans le désert.

Les traditions anciennes conservent une autre scène autour du puits

Ibn Hishâm rapporte également une tradition dans laquelle ‘Abd al-Muttalib trouve, en poursuivant ses fouilles, des objets enfouis dans le puits. Il s’agit notamment de deux gazelles en or, d’épées et de pièces d’armure qui auraient été enterrées à l’époque de Jurhum. Quraysh réclame alors une part de ces objets. Cette fois, selon le récit, ils conviennent d’utiliser les flèches de divination : certaines représentent la Kaaba, d’autres ‘Abd al-Muttalib et d’autres Quraysh.

Le tirage attribue les gazelles à la Kaaba, les armes et armures à ‘Abd al-Muttalib, et rien à Quraysh. Le récit poursuit en disant que l’or fut utilisé pour embellir la Maison et les épées pour sa porte. (Islam Web) Il est préférable de présenter cette scène comme une autre tradition attachée à la redécouverte de Zamzam, et non de forcer toutes les versions anciennes en une seule chronologie parfaitement certaine.

Une scène qui montre toute l’ambiguïté religieuse de La Mecque

Ce détail des flèches est très révélateur. ‘Abd al-Muttalib est associé au service de la Kaaba. Il invoque Allah dans plusieurs récits. Zamzam est considérée comme le puits d’Ismaïl.

Et pourtant, les décisions peuvent être prises au moyen des azlâm, les flèches divinatoires, dans un contexte où Hubal occupe une place à la Kaaba. Nous retrouvons exactement le monde religieux décrit dans l’Histoire 05 : des traces du monothéisme d’Ibrahim existent toujours, mais elles cohabitent avec des pratiques polythéistes.

L’Islam interdira ensuite explicitement ces flèches de divination. Le Coran les mentionne parmi les pratiques à abandonner en Al-Mâ’idah 5:90. (Quran.com) Cela nous interdit de transformer ‘Abd al-Muttalib en musulman au sens juridique postérieur ou en réformateur islamique avant l’Islam. Il appartient à la société religieuse de son époque.

Zamzam change la Siqâya

Une fois le puits retrouvé, le service de l’eau aux pèlerins change profondément. Selon Ibn Hishâm, ‘Abd al-Muttalib établit la Siqâya de Zamzam pour les pèlerins. (Islam Web) La source de Hajar retrouve donc exactement l’une de ses fonctions historiques les plus visibles : abreuver ceux qui viennent à la Maison.

Des générations auparavant, elle avait sauvé un nourrisson. Maintenant elle abreuve les pèlerins. Et des générations plus tard encore, Mohammad ﷺ boira lui-même de son eau près de la Kaaba, fait authentiquement rapporté dans Sahîh Muslim. (Sunnah) La continuité est exceptionnelle :

Hajar. Ismaïl. Jurhum. Disparition.

‘Abd al-Muttalib. Puis Mohammad ﷺ.

Mais la redécouverte laisse une blessure dans l’esprit de ‘Abd al-Muttalib

Le récit de Zamzam ne se termine pas avec l’eau. Pendant les travaux, ‘Abd al-Muttalib avait dû affronter Quraysh avec un seul fils, al-Hârith. Ibn Ishâq relie précisément cette faiblesse familiale à un vœu qui aura des conséquences immenses. Selon lui, ‘Abd al-Muttalib fait alors le vœu suivant :

si Allah lui donne dix fils, et si ces fils grandissent jusqu’à être capables de le défendre, il sacrifiera l’un d’eux auprès de la Kaaba. (Islam Web) C’est l’un des épisodes les plus célèbres de la Sîra préislamique.

Mais c’est aussi l’un de ceux qu’il faut raconter avec le plus de prudence. Nous ne possédons pas un hadith sahîh de Mohammad ﷺ établissant tous les détails de ce vœu. Il vient essentiellement d’Ibn Ishâq et de la tradition historique.

Les années passent

Le vœu pourrait presque être oublié. Mais les fils naissent. L’un après l’autre. Puis grandissent.

Finalement, ‘Abd al-Muttalib a les dix fils que le récit associe à son vœu. Les sources anciennes donnent parmi eux des noms qui vont devenir extrêmement célèbres : al-Hârith, al-Zubayr,

Abû Tâlib, Hamza, al-‘Abbâs, Abû Lahab,

et surtout : ‘Abdullâh. Le futur père de Mohammad ﷺ. (Wikisource) Lorsque les dix sont désormais assez grands pour constituer la force familiale qu’il avait souhaitée, ‘Abd al-Muttalib se souvient de son engagement.

Il réunit ses fils

Selon Ibn Ishâq, ‘Abd al-Muttalib explique à ses fils le vœu qu’il avait formulé. La tradition affirme qu’ils acceptent de se soumettre au procédé qui déterminera lequel d’entre eux sera choisi. Chaque fils inscrit son nom sur une flèche. Ils se rendent dans le contexte rituel où les flèches sont utilisées près de Hubal.

Le procédé reflète une nouvelle fois les pratiques religieuses de la Jâhiliyya. On consulte les flèches afin de déterminer le résultat. (Wikisource) Le tirage est effectué. Un nom apparaît.

‘Abdullâh.

Le fils qu’il ne voulait pas perdre

Dans les récits, ‘Abdullâh est présenté comme particulièrement aimé de son père. Et maintenant, le vœu désigne précisément celui-là. ‘Abd al-Muttalib se prépare à l’accomplir. Mais Quraysh réagit.

Des notables et des membres de sa famille s’opposent à l’idée. Ils comprennent aussi le précédent que cela pourrait créer. Si un homme aussi important que ‘Abd al-Muttalib sacrifie son fils après avoir formulé un vœu, d’autres pourraient reproduire ce comportement. Ils cherchent donc une solution.

Selon la tradition, on lui conseille de consulter une femme connue pour la divination ou l’arbitrage de ce type. (Islam Web) Nous sommes encore une fois dans la société préislamique : ce recours n’est évidemment pas présenté comme une pratique islamique légitime.

La question de la compensation

Le groupe finit par rencontrer cette devineresse, située selon le récit à Khaybar après un passage par Yathrib. Elle demande : quelle est actuellement chez vous la compensation pour une vie ? Ils répondent :

dix chameaux. Elle propose alors une procédure. Mettre d’un côté ‘Abdullâh. De l’autre, dix chameaux.

Tirer les flèches. Si ‘Abdullâh est désigné, ajouter dix chameaux. Puis recommencer. Et continuer jusqu’à ce que les flèches désignent finalement les chameaux. (Islam Web)

Ils retournent à La Mecque.

Dix chameaux contre ‘Abdullâh

Le premier tirage est effectué. ‘Abdullâh. On augmente. Vingt chameaux.

Nouveau tirage. ‘Abdullâh. Trente. Encore ‘Abdullâh.

Quarante. Puis cinquante. Puis soixante. Soixante-dix.

Quatre-vingts. Quatre-vingt-dix. À chaque fois, selon Ibn Hishâm : le résultat retombe sur le jeune homme. (Islam Web)

Puis ils atteignent : cent chameaux. Le tirage est effectué. Cette fois :

les chameaux.

‘Abd al-Muttalib ne s’arrête pas immédiatement

Les hommes présents considèrent que l’affaire est réglée. Mais selon le récit, ‘Abd al-Muttalib veut être certain. Il demande que le tirage soit répété. Une deuxième fois :

les chameaux. Une troisième fois : encore les chameaux. Il considère alors le résultat comme définitif.

Les cent chameaux sont sacrifiés. Et ‘Abdullâh est épargné. (Islam Web) Voilà comment, dans la tradition ancienne de la Sîra, le père de Mohammad ﷺ échappe à la mort avant même d’avoir fondé sa propre famille.

Attention : ce récit ne crée pas une règle religieuse pour nous

C’est un point essentiel. Cette histoire se déroule avant l’Islam, dans une société qui utilise les flèches divinatoires. Elle ne constitue pas une approbation islamique du vœu de sacrifier un enfant. Elle ne constitue pas non plus une approbation de la consultation d’une devineresse ou des azlâm.

Le Coran interdira explicitement les flèches divinatoires. (Quran.com) Ibn Kathîr rapporte d’ailleurs des discussions ultérieures autour de cette tradition et montre que les juristes n’en ont pas déduit qu’une personne formulant un tel vœu devrait réellement sacrifier un enfant. (Islam Web) Pour notre expérience, le lecteur doit donc comprendre : nous racontons une tradition historique de la Jâhiliyya, pas un modèle religieux à reproduire.

Cent chameaux : un détail devenu célèbre

Plusieurs ouvrages musulmans ultérieurs ont associé cet épisode à l’usage des cent chameaux comme montant de la diya, la compensation pour homicide. Mais là encore, il faut éviter les raccourcis. La tradition raconte bien le passage progressif de dix à cent chameaux dans le rachat de ‘Abdullâh. (Islam Web) Certains auteurs ultérieurs disent que cette quantité devint ensuite une référence chez les Arabes et fut conservée dans la législation islamique.

Mais notre projet n’a pas besoin d’affirmer un lien juridique de causalité plus fort que ce que les sources permettent. Ce qui nous intéresse historiquement est surtout : ‘Abdullâh survit.

Et soudain la généalogie de toute l’histoire tient à cet instant

Arrêtons-nous une seconde. Si l’on suit cette tradition : Hâshim a eu un fils appelé Shayba. Shayba est devenu ‘Abd al-Muttalib.

‘Abd al-Muttalib a eu dix fils. Le tirage en désigne un. Ce fils s’appelle : ‘Abdullâh.

Et quelques années plus tard, ‘Abdullâh deviendra le père de Mohammad ﷺ. Le chapitre a commencé avec un puits enterré. Il se termine avec un homme sauvé d’un sacrifice. Entre les deux, l’histoire du Sanctuaire se resserre progressivement autour de la génération qui précède directement la naissance de Mohammad ﷺ.

‘Abd al-Muttalib est désormais l’un des grands hommes de La Mecque

La redécouverte de Zamzam renforce considérablement sa position. Il est lié à la famille de Hâshim. Il sert les pèlerins. Il gère l’eau.

Il possède désormais une relation particulière avec le puits le plus prestigieux de la vallée. Les années passent. Son influence grandit. Et bientôt La Mecque va faire face à un danger infiniment plus grave qu’un conflit entre clans.

Un pouvoir extérieur va vouloir atteindre la Kaaba elle-même.

Une armée arrive du Yémen

Au sud de l’Arabie, les équilibres politiques ont profondément changé. Le Yémen est passé par des conflits impliquant notamment le royaume d’Aksoum. Un dirigeant nommé Abraha va émerger. Et selon la tradition islamique, une confrontation exceptionnelle va conduire son armée en direction de La Mecque.

Cette fois, la question n’est plus : qui contrôle le puits ? Qui possède la Siqâya ? À qui appartiennent les objets retrouvés ?

La question devient : la Kaaba va-t-elle être détruite ? La menace est telle que Quraysh ne dispose pas de la force nécessaire pour arrêter l’armée. Et celui qui se retrouve face à cette crise est encore une fois :

‘Abd al-Muttalib.

Avant Abraha, regardons le chemin parcouru par Zamzam

L’histoire de l’eau est presque devenue le fil secret de toute La Mecque. Hajar cherche de l’eau. Zamzam apparaît. Jurhum suit les oiseaux.

Une communauté naît. Le puits disparaît. Des générations passent. ‘Abd al-Muttalib reçoit l’indication de creuser.

Il retrouve Zamzam. Quraysh conteste. Puis la source redevient celle qui abreuve les pèlerins. Des siècles plus tard, Mohammad ﷺ lui-même boira de cette eau près de la Maison. (Sunnah)

Le puits n’est donc pas seulement un détail géographique. Il relie plusieurs époques de notre histoire.

Et surtout : La Mecque approche d’un tournant

Jusqu’ici, nos personnages étaient séparés de Mohammad ﷺ par de nombreuses générations. Ibrahim. Ismaïl. Jurhum.

Khuza‘a. Qusayy. Hâshim. Désormais, nous sommes arrivés à :

son grand-père. Et dans ce chapitre apparaît : son père. L’Histoire du Hajj entre donc progressivement dans une période pour laquelle les événements vont devenir beaucoup plus nombreux, beaucoup plus documentés et directement liés à la Sîra de Mohammad ﷺ.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

Le point le plus important est de ne pas mélanger les niveaux de certitude. L’origine de Zamzam auprès de Hajar et Ismaïl عليه السلام est authentiquement établie dans Sahîh al-Bukhârî. (Sunnah) En revanche, les rêves de ‘Abd al-Muttalib, les indications données pour retrouver le puits, son creusement avec al-Hârith, le conflit avec Quraysh, le voyage vers un arbitrage, la source apparaissant dans le désert, les objets retrouvés dans Zamzam et le vœu de sacrifier l’un de ses dix fils sont essentiellement transmis par Ibn Ishâq/Ibn Hishâm et les chroniqueurs qui les reprennent. (Islam Web)

La tradition ancienne présente ‘Abdullâh, futur père de Mohammad ﷺ, comme le fils désigné par les flèches, puis racheté par cent chameaux après des tirages successifs. (Islam Web) Enfin, l’utilisation des flèches divinatoires appartient au contexte religieux préislamique ; le Coran les interdira explicitement. (Quran.com)

Zamzam avait été retrouvée. Peu après, La Mecque allait connaître une menace si spectaculaire que toute une année resterait associée à son souvenir.

VOIR LES SOURCES

Histoire 09

L’Année de l’Éléphant : Abraha marche sur La Mecque et la Kaaba est protégée

Époque
quelques décennies après la redécouverte de Zamzam, dans l’année de naissance de Mohammad ﷺ selon la tradition islamique
Lieu principal
Yémen, routes occidentales de l’Arabie, Tâ’if, al-Mughammis et La Mecque
Thème
rivalité autour du pèlerinage, expédition d’Abraha, incapacité de Quraysh à défendre militairement La Mecque, protection de la Kaaba et naissance de Mohammad ﷺ durant l’« Année de l’Éléphant »
Niveau de certitude
le cœur de l’événement est directement établi par le Coran, qui mentionne les « gens de l’Éléphant », l’échec de leur projet, les oiseaux envoyés contre eux et les pierres de sijjîl. Un hadith authentique de Sahîh al-Bukhârî confirme également la mémoire de l’éléphant retenu à La Mecque. L’identification de l’expédition à Abraha, la cathédrale de San‘â’, la rencontre avec ‘Abd al-Muttalib, les deux cents chameaux, le nom de l’éléphant et le détail de l’itinéraire proviennent principalement d’Ibn Ishâq/Ibn Hishâm et des historiens anciens. Enfin, des inscriptions contemporaines confirment indépendamment l’existence historique d’Abraha et ses campagnes militaires en Arabie, sans raconter explicitement l’attaque de la Kaaba. (Quran.com)

Une menace venue de beaucoup plus loin que les rivalités de Quraysh

Jusqu’ici, les luttes autour de La Mecque étaient essentiellement arabes. Jurhum avait dominé la vallée. Khuza‘a l’avait remplacée. Qusayy avait imposé Quraysh.

Les clans s’étaient disputé les différentes fonctions liées à la Kaaba. Mais personne n’avait encore fait peser sur le Sanctuaire une menace comparable à celle qui approche désormais. Cette fois, l’ennemi ne vient pas d’un clan voisin. Il vient du Yémen.

À la tête d’un véritable pouvoir politique. Avec une armée. Et avec un animal suffisamment inhabituel dans les guerres du Hijaz pour que l’événement entier finisse par prendre son nom : l’Éléphant.

Qui était Abraha ?

Contrairement à plusieurs personnages des traditions les plus anciennes de La Mecque, Abraha est un personnage dont l’existence historique est indépendamment attestée. Au VIe siècle, le royaume de Himyar au Yémen est passé sous domination aksoumite, venue de la Corne de l’Afrique. Abraha, d’origine liée à cette présence aksoumite, finit par s'imposer comme souverain du Yémen. Des inscriptions sudarabiques contemporaines portent son nom.

Une inscription de Ma’rib datée de 547 et une autre trouvée à Murayghân, en actuelle Arabie saoudite, datée de 552, documentent notamment son pouvoir et ses campagnes dans l’intérieur de l’Arabie. L'inscription de 552 montre même qu’il mena une importante opération contre des tribus de l’Arabie centrale. (Persée) C’est un élément particulièrement intéressant pour notre expérience. Nous ne sommes plus seulement devant un nom conservé plusieurs siècles plus tard dans la Sîra.

Abraha a réellement régné. Il a réellement conduit des armées vers le nord de l’Arabie. Mais il faut immédiatement ajouter la limite : les inscriptions aujourd’hui connues ne racontent pas explicitement l’épisode de la Kaaba.

Elles constituent donc une confirmation indépendante du contexte et du personnage, pas une seconde version complète de la sourate Al-Fîl. (Cambridge University Press)

Un roi chrétien au Yémen

Abraha gouverne un royaume dans lequel le christianisme joue alors un rôle politique et religieux important. Les données épigraphiques confirment cette orientation chrétienne de son régime. Les sources islamiques ajoutent un épisode directement lié à notre histoire. Selon Ibn Ishâq, Abraha fait construire à San‘â’ une immense église connue dans les textes arabes sous le nom d’al-Qullays.

Il veut en faire un édifice prestigieux. Et surtout, selon la Sîra, il annonce son intention de détourner vers ce sanctuaire le pèlerinage que les Arabes accomplissent à La Mecque. Ibn Kathîr reprend longuement cette tradition. (Islam Web) Les travaux historiques modernes confirment qu’Abraha fit effectivement édifier à San‘â’ une grande église qu’il voulait placer au centre de sa politique religieuse en Arabie. Cela renforce le contexte général transmis par les textes musulmans, même si tous les détails du récit d’Ibn Ishâq ne sont pas vérifiables indépendamment. (Persée)

La rivalité n’est donc plus seulement commerciale. Elle touche au centre religieux de l’Arabie.

Peut-on détourner les Arabes de la Kaaba ?

Pour comprendre la décision attribuée à Abraha, il faut mesurer ce qu’est devenue La Mecque. La vallée n’est pas la plus fertile d’Arabie. Elle n’est pas la capitale d’un immense empire. Elle ne possède pas la richesse agricole du Yémen.

Et pourtant : les tribus viennent. Elles accomplissent le pèlerinage. Elles respectent le Haram.

Elles font le tawaf autour de la Kaaba. Même déformé par le polythéisme, le pèlerinage hérité d’Ibrahim عليه السلام continue d’attirer les hommes. C’est précisément ce prestige qu’une construction monumentale ne suffit pas nécessairement à reproduire. Selon Ibn Ishâq, lorsque les Arabes apprennent qu’Abraha souhaite détourner leur pèlerinage, la nouvelle provoque une forte hostilité.

Puis survient l’incident qui, dans la Sîra, déclenche l’expédition.

La profanation d’al-Qullays

Ibn Ishâq raconte qu’un homme de Kinâna, appartenant donc à une population liée au monde mecquois, se rend à l’église d’Abraha et la profane. Les récits donnent une description volontairement humiliante de cette profanation. Lorsqu’Abraha apprend ce qui s’est produit, il entre dans une grande colère. On lui explique que l’auteur venait du peuple lié à la Maison vers laquelle les Arabes accomplissent le pèlerinage.

Abraha fait alors un serment : il ira jusqu’à La Mecque et détruira la Kaaba. (Islam Web) Il faut être très clair ici : le Coran ne raconte pas cette profanation.

Il ne cite même pas Abraha par son nom. Cette séquence appartient à la Sîra d’Ibn Ishâq et à la tradition historiographique musulmane. Le fait coranique certain est plus sobre : un groupe associé à l’Éléphant a dirigé un projet contre lequel Allah est intervenu.

Une armée se met en marche

Abraha prépare alors son expédition. Il ne s’agit pas d’une petite troupe venant simplement provoquer Quraysh. La tradition décrit une armée suffisamment puissante pour traverser une grande partie de l’ouest de l’Arabie et vaincre les groupes qui tentent de l’arrêter. Et parmi les moyens militaires utilisés se trouve au moins un éléphant.

Ibn Ishâq donne au principal animal le nom de : Mahmûd. (Islam Web) Des traditions ultérieures parlent parfois de plusieurs éléphants et donnent différents nombres. Nous ne devons pas fixer arbitrairement un chiffre.

Le Coran lui-même emploie l'expression :

أَصْحَابِ الْفِيلِ : les gens de l’Éléphant

sans préciser le nombre d’animaux. Pour notre récit, cela suffit.

La nouvelle traverse l’Arabie

Une armée étrangère marche vers la Kaaba. Pour les tribus arabes, ce n’est pas une information ordinaire. Même celles qui pratiquent le polythéisme considèrent la Maison comme sacrée. Certains groupes comprennent donc qu’il faut tenter d’arrêter Abraha avant qu’il n’atteigne La Mecque.

Selon Ibn Ishâq, un chef yéménite appelé Dhû Nafar rassemble des hommes pour lui résister. Le combat a lieu. Abraha l’emporte. Dhû Nafar est capturé.

Abraha envisage de le tuer, mais le prisonnier le convainc de le garder en vie. (Islam Web) L’armée continue.

Une deuxième résistance

Plus au nord, dans le territoire de Khath‘am, un autre homme tente d’arrêter l’expédition : Nufayl ibn Habîb al-Khath‘amî. Il rassemble notamment des hommes de Shahrân et Nâhis. Ils combattent.

Eux aussi sont vaincus. Nufayl est capturé. Selon la Sîra, lorsqu’Abraha menace de le faire tuer, Nufayl propose de devenir son guide dans les terres arabes. Abraha accepte.

L’homme qui avait tenté de bloquer l’armée va donc désormais avancer avec elle. (Islam Web) Cette présence de Nufayl deviendra importante au moment même où l’éléphant sera dirigé vers La Mecque.

Puis l’armée arrive près de Tâ’if

Le trajet rapproche désormais Abraha du Hijaz central. À Tâ’if, les hommes de Thaqîf comprennent le danger. Mais leur situation est particulière. Eux aussi possèdent un sanctuaire important :

celui associé à al-Lât. Selon la tradition d’Ibn Ishâq, ils craignent qu’Abraha ne détruise leur propre temple en pensant qu’il s’agit de celui qu’il recherche. Ils viennent donc au-devant de lui. Ils lui expliquent en substance :

ce n’est pas notre sanctuaire que tu cherches. La Maison que tu veux atteindre se trouve à La Mecque. Et ils lui fournissent un guide : Abû Righâl. (Islam Web) Le contraste est dur.

Plusieurs Arabes avaient tenté d’arrêter l’armée pour défendre la Kaaba. Thaqîf choisit au contraire de protéger son propre sanctuaire et d’indiquer la route menant vers La Mecque. Selon la Sîra, Abû Righâl meurt avant l’arrivée à La Mecque, à al-Mughammis, et sa mémoire restera particulièrement négative parmi les Arabes. Ces détails appartiennent cependant toujours au récit historique d’Ibn Ishâq.

L’armée est maintenant aux portes de La Mecque

Abraha établit son camp à al-Mughammis, dans la région proche de La Mecque. À ce stade, l’objectif est directement accessible. Des unités de l’armée effectuent des raids dans les environs et s’emparent des biens et des troupeaux des habitants. Parmi les animaux capturés se trouvent, selon Ibn Ishâq :

deux cents chameaux appartenant à ‘Abd al-Muttalib. (Islam Web) Nous retrouvons donc le personnage de l’Histoire 08. Le jeune homme revenu autrefois de Yathrib. Celui qui avait retrouvé Zamzam.

Celui qui servait les pèlerins. Celui dont le fils ‘Abdullâh avait échappé au sacrifice dans la tradition de la Sîra. Il est désormais l’un des principaux notables de La Mecque. Et devant lui se trouve une armée que Quraysh n’est pas en mesure de vaincre militairement.

Abraha veut parler au chef de La Mecque

Selon Ibn Ishâq, Abraha ne souhaite pas initialement engager une guerre contre les habitants si ceux-ci ne s’opposent pas à lui. Son objectif déclaré est la Kaaba. Il envoie un messager demander qui est le principal notable de La Mecque. On lui désigne :

‘Abd al-Muttalib ibn Hâshim. Le messager lui explique l’intention d’Abraha. ‘Abd al-Muttalib répond, selon le récit, que les Mecquois ne possèdent pas la force nécessaire pour le combattre et qu’ils ne cherchent pas une confrontation militaire. Mais il affirme que la Maison est :

la Maison sacrée d’Allah et la Maison d’Ibrahim عليه السلام. Si Allah souhaite la protéger, Il la protégera. (Islam Web) Puis ‘Abd al-Muttalib part rencontrer Abraha.

La rencontre de deux hommes que tout oppose

Ibn Hishâm raconte qu’en voyant ‘Abd al-Muttalib, Abraha est frappé par son apparence, sa dignité et sa prestance. Il refuse, selon le récit, de le faire asseoir simplement sous lui comme un sujet ordinaire. Mais il ne souhaite pas non plus le faire asseoir avec lui sur son trône devant les soldats abyssins. Il descend donc et s’assoit avec lui sur un tapis.

Un interprète sert d’intermédiaire. Abraha demande : Que veux-tu ? On pourrait s’attendre à ce que ‘Abd al-Muttalib supplie immédiatement pour la Kaaba.

Il ne le fait pas. Il demande : que ses deux cents chameaux lui soient rendus. (Islam Web)

Abraha ne comprend pas

La réaction rapportée est immédiate. Abraha explique qu’il avait été impressionné par ‘Abd al-Muttalib lorsqu’il l’avait vu entrer. Mais sa demande vient, selon lui, de faire chuter cette estime. Comment cet homme peut-il venir parler de deux cents chameaux alors qu’une Maison représentant sa religion et celle de ses ancêtres est sur le point d’être détruite ?

Pourquoi ne demande-t-il rien pour elle ? La réponse attribuée à ‘Abd al-Muttalib est devenue l’une des phrases les plus célèbres de la Sîra. Son sens est : je suis responsable de mes chameaux ; quant à la Maison, elle possède un Seigneur qui la protégera. (Islam Web)

Abraha lui répond que la Maison ne pourra pas lui résister. ‘Abd al-Muttalib ne cherche pas à prolonger l’argument. Il lui laisse l’affaire. Et Abraha lui restitue ses chameaux. (Islam Web)

Que signifie réellement la demande des chameaux ?

Cette scène est parfois racontée trop rapidement, au point de donner l’impression que ‘Abd al-Muttalib ne se souciait pas de la Kaaba. La suite du récit montre exactement le contraire. Il comprend simplement que Quraysh ne peut pas arrêter cette armée par la force. Demander à Abraha de respecter la Maison après qu’il a parcouru des centaines de kilomètres précisément pour la détruire aurait probablement été inutile.

Les chameaux, en revanche, lui appartiennent et Abraha peut les restituer. Quant à la Kaaba : l’affaire dépasse désormais les capacités militaires des Mecquois. Après avoir récupéré ses animaux, ‘Abd al-Muttalib retourne immédiatement vers le Sanctuaire. (Islam Web)

Devant la porte de la Kaaba

Selon Ibn Ishâq, ‘Abd al-Muttalib rejoint la Maison avec plusieurs hommes de Quraysh. Il saisit l’anneau de la porte de la Kaaba. Ils invoquent Allah. Ils demandent Son secours contre Abraha et son armée. (Islam Web)

La Sîra conserve plusieurs vers attribués à ‘Abd al-Muttalib à cet instant. Le sens général est simple : un homme protège normalement ce qui lui appartient ; Allah est donc invoqué afin qu’Il protège Son Sanctuaire.

Puis ‘Abd al-Muttalib lâche l’anneau de la porte. Il ne rassemble pas une armée. Il ne prépare pas un combat de rue. Il donne aux habitants une instruction :

quitter La Mecque.

La ville se vide

Les Mecquois se retirent vers les montagnes entourant la vallée. Hommes. Femmes. Familles.

Ils cherchent des hauteurs où ils pourront observer ce qui va se produire sans se trouver sur le passage de l’armée. Imaginez cette scène. La Maison se trouve au fond de la vallée. Autour d’elle :

une ville presque abandonnée. Les habitants qui ont bâti leur existence autour de ce Sanctuaire sont maintenant sur les hauteurs. Ils voient probablement les mouvements du camp d’Abraha. Ils savent que le lendemain peut être le dernier jour de la Kaaba telle qu’ils la connaissent.

Et ils ne peuvent rien faire. Aucune armée qurayshite ne descend. Aucune coalition suffisamment puissante n’arrive. La Maison semble sans défense humaine.

(Islam Web)

Le lendemain matin

Abraha donne l’ordre de se préparer. Son armée se met en formation. L’éléphant est amené. Dans la tradition d’Ibn Ishâq, son nom est Mahmûd.

L’objectif est désormais clair : entrer dans La Mecque, atteindre la Kaaba, la démolir,

puis retourner au Yémen. (Islam Web) Tout ce qui pouvait humainement précéder l’attaque a été accompli. La route est ouverte. Quraysh s’est retirée.

L’armée est prête. Il ne reste qu’à avancer. Et c’est précisément là que quelque chose se produit.

L’éléphant refuse La Mecque

Selon Ibn Ishâq, Nufayl ibn Habîb : celui qui avait combattu Abraha puis avait été contraint de servir de guide : s’approche de l’éléphant. Il lui prend l’oreille. Et lui dit en substance : reste là, ou retourne d’où tu viens : tu es dans la terre sacrée d’Allah.

Puis il s’éloigne rapidement vers les montagnes. (Islam Web) L’éléphant s’immobilise. Les hommes tentent de le faire avancer. Il refuse.

Ils le frappent. Il refuse encore. Selon la Sîra, lorsqu’ils le dirigent vers une autre direction, il se lève. Vers le Yémen :

il avance. Vers le Shâm : il avance. Vers l’est :

il avance. Mais lorsqu’on le tourne de nouveau vers La Mecque : il s’arrête. (Islam Web)

Ce détail n’est pas seulement une tradition de la Sîra

C’est ici que nous disposons d’un élément particulièrement important. Des années plus tard, en 6 H, Mohammad ﷺ se dirige vers La Mecque lors de l’épisode d’al-Hudaybiyya. Sa chamelle, al-Qaswâ’, s’arrête soudainement. Des compagnons pensent qu’elle refuse simplement d’avancer.

Mohammad ﷺ les corrige et prononce une phrase remarquable :

« Mais Celui qui a retenu l’Éléphant l’a retenue. »

Ce propos est rapporté dans Sahîh al-Bukhârî. (Sahih al-Bukhari) Voilà un point essentiel pour notre classification des sources. Le nom Mahmûd et les détails concernant Nufayl viennent de la Sîra. Mais le fait qu’Allah ait retenu l’éléphant à La Mecque est explicitement évoqué par Mohammad ﷺ dans un hadith authentique.

Puis le ciel change

C’est maintenant que le Coran prend directement le relais. Nous n’avons plus besoin de dépendre d’Ibn Ishâq pour le cœur de ce qui va se produire. Une sourate entière sera révélée à propos de l’événement :

سُورَةُ الْفِيلِ

SOURATE AL-FÎL : L’ÉLÉPHANT Allah dit :

أَلَمْ تَرَ كَيْفَ فَعَلَ رَبُّكَ بِأَصْحَـٰبِ ٱلْفِيلِ ۝

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah : « N’as-tu pas vu comment ton Seigneur a agi envers les gens de l’Eléphant ? » (Quran.com) La sourate ne commence pas par Abraha. Elle ne commence pas par Quraysh.

Elle commence par : ton Seigneur.

« N’a-t-Il pas rendu leur ruse complètement vaine ? »

Le deuxième verset dit :

أَلَمْ يَجْعَلْ كَيْدَهُمْ فِى تَضْلِيلٍۢ ۝

« N’a-t-Il pas rendu leur ruse complètement vaine ? »: traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) Le mot important est ici leur kayd : leur dessein, leur projet,

leur stratégie. Tout avait pourtant été préparé. Une armée. Un itinéraire.

Des victoires contre les résistances rencontrées. Un camp près de La Mecque. L’évacuation des habitants. Et malgré cela :

le projet n’aboutit pas.

Les oiseaux arrivent

Le troisième verset :

وَأَرْسَلَ عَلَيْهِمْ طَيْرًا أَبَابِيلَ ۝

« et envoyé sur eux des oiseaux par volées »: traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) Le terme abâbîl décrit des groupes ou volées successives. Le Coran ne donne pas leur espèce précise. Il ne décrit pas leur couleur.

Il ne précise pas leur nombre. Il ne nous autorise donc pas à produire une pseudo-reconstitution zoologique présentée comme certaine. Ce que nous pouvons affirmer : Allah envoya contre eux des oiseaux en groupes.

Les pierres

Le quatrième verset poursuit :

تَرْمِيهِم بِحِجَارَةٍۢ مِّن سِجِّيلٍۢ ۝

« qui leur lançaient des pierres d’argile »: traduction Muhammad Hamidullah. (Encyclopedia of the Noble Quran) Le Coran donne donc directement la nature de l’action : les oiseaux lancent sur les gens de l’Éléphant des pierres de sijjîl. Les exégètes ont longuement commenté ce terme, généralement compris comme une matière d’argile durcie ou cuite.

Mais là encore, il faut s’arrêter là où le texte s’arrête. Ibn Ishâq ajoute que chaque oiseau aurait transporté trois petites pierres : une dans le bec et deux dans les pattes : comparables en taille à de petits grains. (Islam Web) C’est un détail de la Sîra. Pas une précision donnée par la sourate elle-même.

Dans notre expérience, les deux ne doivent donc jamais être affichés avec le même badge de certitude.

Une armée transformée en « paille mâchée »

Le dernier verset donne le résultat :

فَجَعَلَهُمْ كَعَصْفٍۢ مَّأْكُولٍۭ ۝

« Et Il les a rendus semblables à une paille mâchée. »: traduction Muhammad Hamidullah. (Encyclopedia of the Noble Quran) L’image est extrêmement forte. Une armée organisée, avec ses chefs,

ses soldats, son éléphant, son objectif, sa puissance,

est comparée à la fin à quelque chose de déchiqueté, consommé, dispersé. Le récit coranique tient en cinq versets. Mais il renverse entièrement le rapport de force. La Mecque n’avait pas l’armée nécessaire pour défendre la Maison.

Elle n’en eut finalement pas besoin.

Que se passe-t-il pour Abraha ?

Le Coran ne raconte pas son destin individuel. Il faut donc revenir aux traditions historiques. Ibn Ishâq raconte que les survivants prennent la fuite en cherchant la route du Yémen. L’armée se désagrège.

Abraha lui-même aurait été atteint. Sa santé se serait progressivement détériorée pendant la retraite et il serait finalement mort après son retour au Yémen. Ibn Kathîr reprend ce récit. (Islam Web) Ces détails appartiennent à la Sîra. Ce qui est certain par le Coran est le résultat général :

le projet des gens de l’Éléphant fut détruit.

Et La Mecque ?

La Kaaba est toujours là. Lorsque les habitants redescendent des montagnes, le scénario qu’ils redoutaient ne s’est pas produit. Aucune armée qurayshite n’a remporté une grande bataille. Quraysh ne peut pas présenter la victoire comme le résultat de sa puissance militaire.

La protection du Sanctuaire prend donc une signification religieuse immense. Et cet événement va renforcer encore davantage le prestige de la Maison parmi les Arabes. La Kaaba que l’on voulait détruire apparaît désormais comme une Maison qu’Allah a protégée contre une armée étrangère.

Le prestige de Quraysh en sort renforcé

Il existe ici un lien particulièrement intéressant avec la sourate que nous avons étudiée dans l’Histoire 07 : Sourate Quraysh. La sourate Al-Fîl raconte la destruction des gens de l’Éléphant. La sourate suivante dans l’ordre du Mushaf rappelle à Quraysh :

ses voyages d’hiver et d’été, sa nourriture, sa sécurité, puis lui ordonne d’adorer :

رَبَّ هَـٰذَا ٱلْبَيْتِ

« le Seigneur de cette Maison ». Les exégètes ont naturellement observé la proximité thématique entre les deux sourates. La Maison est protégée. Quraysh bénéficie de sécurité et de subsistance.

Mais la conclusion n’est pas :

« Quraysh est donc invincible. »

La conclusion est :

« Qu’ils adorent donc le Seigneur de cette Maison. »

(Quran.com)

Une ironie historique extraordinaire

Il existe ici un paradoxe majeur. Allah protège la Kaaba. Mais les hommes qui vivent autour d’elle sont encore polythéistes. Hubal et d’autres idoles sont encore présents dans leur univers religieux.

Le Hajj est encore déformé. La Talbiyah n’a pas encore retrouvé sa pureté. Certains rites sont encore altérés. Pourtant :

la Maison elle-même est protégée. Cela montre que la protection de la Kaaba ne constitue pas une validation de toutes les pratiques de Quraysh. Quelques décennies plus tard, Mohammad ﷺ viendra précisément supprimer les idoles autour de cette même Maison.

Le Coran rappelle l’événement à des Mecquois qui le connaissent

La formulation :

« N’as-tu pas vu comment ton Seigneur a agi… »

ne signifie pas nécessairement que Mohammad ﷺ aurait personnellement observé l’événement avec ses propres yeux. En arabe coranique, cette formulation peut inviter à considérer un fait connu ou certain. Et l’événement semble avoir constitué un élément suffisamment célèbre de la mémoire mecquoise pour devenir un repère chronologique. Ce point est particulièrement important parce que Mohammad ﷺ va naître précisément dans cette période.

L’Année de l’Éléphant devient un repère

Les Arabes ne disposaient pas encore du calendrier hégirien. Les événements importants pouvaient servir de repères pour situer une naissance ou un souvenir. L’expédition de l’Éléphant fut suffisamment marquante pour que l’on parle de : ‘Âm al-Fîl : l’Année de l’Éléphant.

Et nous disposons ici d’une tradition hadithique particulièrement intéressante. Dans Jâmi‘ at-Tirmidhî 3619, Qays ibn Makhrama rapporte :

« Moi et le Messager d’Allah ﷺ sommes nés l’Année de l’Éléphant. »

At-Tirmidhî qualifie le récit de hasan gharîb ; la classification affichée par Darussalam le donne comme sahîh. (Sunnah) Nous pouvons donc établir avec une base hadithique que : Mohammad ﷺ est né durant l’Année de l’Éléphant.

Était-ce exactement 570 ?

C’est ici que nous devons éviter une fausse précision. Dans de nombreuses chronologies modernes, l’Année de l’Éléphant est placée vers : 570 ou 571 de l’ère chrétienne. C’est devenu la datation conventionnelle de la naissance de Mohammad ﷺ.

Mais la conversion exacte vers notre calendrier moderne n’est pas parfaitement assurée. La chronologie des dernières années du règne d’Abraha elle-même continue d’être étudiée à partir des inscriptions sudarabiques. Des travaux épigraphiques situent ses grandes campagnes documentées dans les années 540-550 et son règne jusque vers le milieu du VIe siècle ; les détails absolus de la chronologie traditionnelle et archéologique ne s’emboîtent donc pas toujours avec une précision parfaite. (Cambridge University Press)

La formule la plus rigoureuse pour notre projet est donc :

« L’événement est traditionnellement situé vers 570 de l’ère chrétienne et correspond, dans les sources islamiques, à l’année de naissance de Mohammad ﷺ. »

Pas besoin de prétendre connaître le jour exact de l'expédition.

Ce que l’archéologie confirme… et ce qu’elle ne confirme pas

Cette histoire constitue un excellent exemple de la méthode que doit suivre notre expérience. Les inscriptions contemporaines confirment : Abraha a réellement existé. Il a réellement régné au Yémen.

Son pouvoir était chrétien. Il a réellement conduit d’importantes campagnes militaires dans l’Arabie intérieure. Il fit édifier une grande église à San‘â’ dans le cadre de sa politique religieuse. (Persée) Elles ne donnent pas actuellement :

un texte d’Abraha disant :

« J’ai marché sur La Mecque avec un éléphant pour détruire la Kaaba. »

La célèbre inscription de Murayghân datée de 552 raconte une campagne victorieuse dans l’Arabie centrale ; elle ne mentionne ni La Mecque ni la Kaaba. (Cambridge University Press) Cela ne permet donc ni d’utiliser cette inscription comme « preuve archéologique directe de l’Éléphant », ni de prétendre qu’elle invalide automatiquement le récit coranique. Ce sont simplement des ensembles documentaires différents.

Le Coran reste notre source fondamentale pour l’événement

C’est important pour la future interface. Lorsque le lecteur ouvre la fiche « Que savons-nous réellement ? », il doit voir immédiatement : CORAN : niveau maximal de certitude religieuse Il y eut les gens de l’Éléphant.

Ils avaient un projet hostile. Allah rendit leur projet vain. Il envoya contre eux des oiseaux par volées. Ces oiseaux lancèrent des pierres de sijjîl.

L’armée fut anéantie au point d’être comparée à une paille mâchée. (Quran.com) HADITH AUTHENTIQUE Mohammad ﷺ fera plus tard explicitement référence à Celui qui retint l’Éléphant de La Mecque, confirmant cet élément majeur de l’événement. (Sahih al-Bukhari) Un récit de Jâmi‘ at-Tirmidhî situe également sa naissance dans l’Année de l’Éléphant. (Sunnah)

SÎRA / HISTOIRE ANCIENNE Abraha. Al-Qullays. La profanation de l’église.

Dhû Nafar. Nufayl. Abû Righâl. Les deux cents chameaux.

La rencontre avec ‘Abd al-Muttalib. Le nom Mahmûd. Les directions dans lesquelles l’éléphant acceptait ou refusait d’avancer. Le détail de la retraite d’Abraha.

Tout cela appartient principalement à la tradition historiographique conservée par Ibn Ishâq/Ibn Hishâm, puis reprise par Ibn Kathîr et d’autres. (Islam Web) HISTOIRE / ÉPIGRAPHIE Des inscriptions contemporaines confirment historiquement Abraha et ses campagnes, mais pas chaque détail de l’expédition mecquoise telle que la raconte la Sîra. (Persée) C’est exactement cette distinction qui donnera de la crédibilité à notre projet.

Un sanctuaire sans soldats

Revenons maintenant à la scène elle-même. C’est probablement ce qu’elle possède de plus saisissant. Quraysh possédait : des hommes,

des alliances, de la richesse, des caravanes, des institutions,

des chefs. Mais face à l’armée d’Abraha : tout cela devenait insuffisant. La ville est évacuée.

Les habitants regardent depuis les montagnes. La Kaaba reste seule au fond de la vallée. Et pourtant elle n’est pas détruite. C’est précisément le contraire de ce que l’on aurait attendu d’un rapport de force purement militaire.

La Maison d’Ibrahim traverse encore une époque

Rappelons tout ce qu’elle a déjà traversé dans notre récit. Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام ont élevé ses fondations. Le pèlerinage a été proclamé. Jurhum a gouverné.

Khuza‘a a gouverné. Le polythéisme s’est développé. Qusayy a réorganisé La Mecque. Hâshim a développé le service des pèlerins et les caravanes.

‘Abd al-Muttalib a retrouvé Zamzam. Et maintenant : une armée étrangère vient physiquement détruire la Maison. Elle échoue.

La Kaaba survivra donc suffisamment longtemps pour assister à une transformation beaucoup plus importante encore. Car dans cette même année, selon les sources islamiques : un enfant naît à La Mecque.

‘Abdullâh ne verra pas son fils grandir

Rappelons le chapitre précédent. ‘Abdullâh, fils de ‘Abd al-Muttalib, avait échappé au sacrifice selon la tradition de la Sîra. Il épouse ensuite Âmina bint Wahb, issue de Banû Zuhra. Mais ‘Abdullâh meurt alors que son fils n’est pas encore né, selon la version la plus répandue des sources de Sîra.

Âmina porte donc un enfant qui naîtra sans avoir connu son père. Cet enfant appartient à : Quraysh, Banû Hâshim,

la descendance d’Ismaïl selon la généalogie traditionnelle arabe. Son grand-père est l’homme qui avait retrouvé Zamzam. Et il naît dans l’année que les Arabes associent désormais à la destruction des gens de l’Éléphant. Son nom sera :

Mohammad ﷺ La prochaine grande phase de notre histoire vient de commencer.

L’Année de l’Éléphant n’est donc pas seulement la fin d’une invasion

Elle constitue un pont entre deux mondes. D’un côté : l’ancienne histoire de La Mecque. Les tribus.

Les idoles. Les caravanes. La puissance de Quraysh. Les traditions héritées d’Ibrahim mais profondément modifiées.

De l’autre : la génération de Mohammad ﷺ. Dans quelques décennies, le même homme qui naît dans l’Année de l’Éléphant entrera dans cette Kaaba. Il verra les idoles qui l’entourent.

Il appellera Quraysh au Tawhîd. Il sera chassé de sa ville. Puis il y reviendra. Et la Maison qu’Allah avait protégée contre l’armée de l’Éléphant sera finalement purifiée des idoles.

Une phrase de Mohammad ﷺ reliera encore les deux époques

Des décennies après l’Éléphant, lors d’al-Hudaybiyya, les compagnons disent que sa chamelle s’est arrêtée. Mohammad ﷺ ne voit pas simplement une monture immobile. Il fait immédiatement le rapprochement avec l’histoire du Sanctuaire : Celui qui avait retenu l’Éléphant l’a retenue. (Sahih al-Bukhari)

C’est remarquable. L’Année de l’Éléphant n’est donc pas seulement une vieille légende racontée avant l’Islam. Mohammad ﷺ lui-même mobilise cet événement pour comprendre ce qui se passe alors qu’il s’approche de La Mecque. La mémoire de l’Éléphant appartient pleinement à l’histoire islamique du Haram.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI DIRECTEMENT PAR LE CORAN Allah évoque les gens de l’Éléphant, déclare avoir rendu leur projet vain, envoyé contre eux des oiseaux par volées lançant des pierres de sijjîl, puis les avoir rendus semblables à une paille mâchée. C’est le noyau absolument fondamental de l’Histoire 09. (Quran.com)

ÉTABLI PAR UN HADITH AUTHENTIQUE Lors d’al-Hudaybiyya, Mohammad ﷺ fait explicitement référence à Allah comme Celui qui a retenu l’Éléphant de La Mecque. Ce hadith de Sahîh al-Bukhârî constitue une confirmation importante de cet aspect de l’événement. (Sahih al-Bukhari)

ÉTABLI PAR JÂMI‘ AT-TIRMIDHÎ Un récit transmis par Qays ibn Makhrama affirme que lui et Mohammad ﷺ sont nés l’Année de l’Éléphant. At-Tirmidhî le qualifie de hasan gharîb et la classification Darussalam indiquée par Sunnah.com est sahîh. (Sunnah) CONFIRMÉ INDÉPENDAMMENT PAR L’HISTOIRE Abraha est un personnage historique attesté par des inscriptions contemporaines du VIe siècle. Son régime au Yémen et ses campagnes militaires dans l’Arabie intérieure sont documentés épigraphiquement. (Persée)

TRADITION HISTORIQUE DE LA SÎRA L’identification détaillée des gens de l’Éléphant avec l’armée d’Abraha, la construction d’al-Qullays, la volonté de détourner le pèlerinage, la profanation de l’église et la décision de détruire la Kaaba sont rapportées principalement par Ibn Ishâq/Ibn Hishâm. (Islam Web)

TRADITION HISTORIQUE DE LA SÎRA Les tentatives de résistance de Dhû Nafar et Nufayl, le passage par Tâ’if, Abû Righâl et le camp d’al-Mughammis appartiennent également à cette tradition historique. (Islam Web)

TRADITION HISTORIQUE DE LA SÎRA La saisie de deux cents chameaux de ‘Abd al-Muttalib et sa célèbre rencontre avec Abraha sont rapportées par Ibn Hishâm. (Islam Web) À NE PAS EXAGÉRER Le Coran ne donne :

ni le nom d’Abraha, ni le nom de l’éléphant, ni son nombre, ni le nombre de pierres transportées par chaque oiseau,

ni l’espèce des oiseaux, ni le détail du décès d’Abraha. Ces éléments doivent donc rester séparés du texte coranique certain.

PRUDENCE SUR LA DATE L’événement est traditionnellement situé autour de 570 de l’ère chrétienne, mais la datation absolue précise demeure discutée. Ce que nous pouvons affirmer avec davantage de sécurité dans notre cadre islamique est qu’il s’agit de l’Année de l’Éléphant et de l’année de naissance de Mohammad ﷺ. (Sunnah)

L’armée de l’Éléphant n’avait pas détruit la Maison. Quelques décennies plus tard, ce sont les Quraysh eux-mêmes qui allaient devoir la reconstruire, et un jeune homme nommé Mohammad ﷺ allait jouer un rôle décisif dans un moment de crise.

VOIR LES SOURCES

Histoire 10

La reconstruction de la Kaaba : quand Quraysh faillit s’entretuer pour Hajar al-Aswad et que Mohammad ﷺ évita la guerre

Époque
environ cinq ans avant le début de la Révélation, lorsque Mohammad ﷺ avait autour de trente-cinq ans selon la chronologie d’Ibn Ishâq
Datation approximative
vers 605 de l’ère chrétienne
Lieu principal
La Mecque, autour de la Kaaba
Thème
fragilisation de la Maison, reconstruction par Quraysh, modification de ses dimensions, participation de Mohammad ﷺ, conflit autour de Hajar al-Aswad et arbitrage qui évite un affrontement entre les clans
Niveau de certitude
plusieurs éléments majeurs sont établis par des hadiths authentiques : Mohammad ﷺ participa au transport des pierres ; Quraysh reconstruisit la Kaaba en réduisant sa superficie faute de moyens ; une partie du Hijr resta hors des murs ; la porte fut élevée. Le récit détaillé du chantier et surtout de l’arbitrage autour de Hajar al-Aswad est principalement transmis par Ibn Ishâq/Ibn Hishâm, avec des récits parallèles dans d’autres sources anciennes, dont le Musnad d’Ahmad. (Sunnah)

La Kaaba qu’avait connue Ibrahim n’était déjà plus exactement la même

Des siècles auparavant, Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام avaient élevé les fondations de la Maison. Le Coran conserve leur invocation :

وَإِذْ يَرْفَعُ إِبْرَاهِيمُ ٱلْقَوَاعِدَ مِنَ ٱلْبَيْتِ وَإِسْمَاعِيلُ رَبَّنَا تَقَبَّلْ مِنَّآ إِنَّكَ أَنتَ ٱلسَّمِيعُ ٱلْعَلِيمُ

« Et quand Abraham et Ismaël élevaient les assises de la Maison : “Ô notre Seigneur ! Accepte ceci de notre part ! Car c’est Toi l’Audient, l’Omniscient.” »: Coran, Al-Baqara, 2:127, traduction Muhammad Hamidullah. (Encyclopedia of the Noble Quran) Depuis cette construction, la Maison avait traversé les générations. Jurhum. Khuza‘a.

Qusayy. Hâshim. ‘Abd al-Muttalib. L’Année de l’Éléphant.

Et désormais la génération de Mohammad ﷺ. Mais les murs n’étaient pas éternels. Le bâtiment que Quraysh avait devant elle nécessitait une intervention importante.

La menace ne vient plus d’une armée

L’Histoire 09 nous avait laissé devant une Kaaba menacée par Abraha. Cette fois, aucun général n’arrive du Yémen. Aucun éléphant. Aucune armée.

Le danger est beaucoup plus ordinaire : le temps, l’eau et la fragilité du bâtiment. Les traditions historiques rapportées par Ibn Ishâq décrivent alors la Kaaba comme une construction relativement basse, faite de pierres, sans véritable toiture protectrice. Quraysh souhaitait depuis quelque temps la relever et la couvrir. Les chroniques évoquent également des dégâts causés par les torrents traversant la vallée ainsi que le vol de biens conservés à l’intérieur de la Maison. (Wikisource)

D’autres traditions parlent aussi d’un incendie ayant fragilisé la structure. Il est probablement plus prudent de ne pas chercher un unique événement déclencheur : les sources anciennes évoquent plusieurs facteurs qui ont pu se cumuler : fragilité des murs, torrents, absence de toiture, sécurité du trésor de la Kaaba et éventuellement dommages liés à un incendie. (Islam Web) Une chose est certaine : Quraysh décide de reconstruire.

Mais toucher à la Kaaba effraie même les hommes qui vivent autour d’elle

La décision paraît rationnelle. Le bâtiment est fragile. Il faut intervenir. Pourtant, lorsqu’arrive le moment de démolir les murs existants, l’assurance disparaît.

Car il ne s’agit pas d’une maison ordinaire. Même dans cette société marquée par le polythéisme, Quraysh possède une crainte profonde du Haram. Ces hommes peuvent avoir installé des pratiques étrangères au Tawhîd d’Ibrahim. Ils peuvent invoquer des idoles.

Ils peuvent utiliser des flèches divinatoires. Mais ils savent toujours que la Kaaba est une Maison sacrée. Et désormais il faudrait prendre une pioche… et frapper ses murs.

Une histoire de serpent conservée dans la Sîra

Ibn Ishâq raconte un épisode particulièrement étrange précédant la reconstruction. Un puits situé à l’intérieur de la Kaaba servait, selon le récit, à conserver certains biens offerts à la Maison. Une grande créature : décrite comme un serpent : aurait pris l’habitude d’apparaître près de cette zone et effrayait ceux qui s’en approchaient. Puis un jour, un grand oiseau aurait saisi l’animal et l’aurait emporté.

Quraysh aurait interprété cet événement comme un signe lui permettant enfin d’entreprendre les travaux. (Wikisource) Il faut classer correctement cette séquence : c’est un récit de Sîra. Nous ne disposons pas d’un hadith de Sahîh al-Bukhârî ou Muslim établissant cet épisode.

Il peut donc être raconté dans notre expérience comme tradition historique ancienne, pas comme fait religieux certain.

Puis arrive une opportunité inattendue : un navire fait naufrage

Construire un toit pose un problème matériel. Dans le Hijaz, obtenir de grandes pièces de bois utilisables pour une structure importante n’est pas nécessairement simple. Selon Ibn Ishâq, un navire appartenant à un marchand venu du monde romain ou byzantin s’échoue ou se brise près de la côte, dans la région de Jeddah. Quraysh récupère ou achète alors son bois afin de l’utiliser pour la toiture de la Kaaba.

Les traditions mentionnent également la présence à La Mecque d’un charpentier copte capable de travailler ce matériau. (Wikisource) L’histoire est saisissante. Une Maison située dans une vallée d’Arabie va être reconstruite en partie grâce à du bois provenant d’un navire venu de l’extérieur. Les routes commerciales développées par Quraysh l’ont déjà connectée à un monde beaucoup plus vaste.

Même le chantier de la Kaaba porte désormais la trace de ces échanges.

Mais Quraysh impose une règle extraordinaire : pas d’argent impur

Avant de commencer les travaux, une décision est rapportée dans la Sîra. Un notable de Quraysh avertit les clans : pour reconstruire la Maison, ils ne doivent utiliser que des biens considérés par eux comme licites et propres. Ibn Ishâq rapporte notamment qu’ils excluent de cette dépense :

les revenus de la prostitution, les profits usuraires, et les biens obtenus par injustice. (dorar.net) Les sources divergent sur l’homme ayant prononcé précisément cette recommandation : certaines traditions l’attribuent à Abû Wahb ibn ‘Amr, d’autres à al-Walîd ibn al-Mughîra.

Nous ne devons donc pas fixer le nom avec certitude. Mais le principe transmis est particulièrement intéressant : Quraysh veut reconstruire la Kaaba uniquement avec une richesse qu’elle considère comme propre. Et cette décision aura une conséquence architecturale majeure.

Parce que l’argent va manquer.

Une Maison sacrée… mais pas assez d’argent « propre » pour reconstruire toute sa superficie

Les fonds réunis ne suffisent finalement pas. Et ce point, contrairement à de nombreux détails de la Sîra, est solidement confirmé par des hadiths authentiques. Des années plus tard, ‘Â’isha رضي الله عنها demandera à Mohammad ﷺ pourquoi la partie entourée par le mur du Hijr n’avait pas été intégrée dans le bâtiment. Il répondra :

Quraysh n’avait pas eu suffisamment de moyens financiers. Le même hadith explique également pourquoi la porte de la Kaaba avait été placée au-dessus du niveau du sol : Quraysh voulait pouvoir laisser entrer qui elle souhaitait et empêcher qui elle souhaitait d’entrer. (Sunnah) C’est une information capitale pour comprendre la Kaaba actuelle.

La forme que nous connaissons aujourd’hui porte encore la trace de cette décision

Quraysh ne reconstruit pas la Maison sur l’intégralité des fondations associées à Ibrahim عليه السلام. Mohammad ﷺ le dira explicitement à ‘Â’isha رضي الله عنها : Quraysh a réduit l’édifice par rapport aux fondations d’Ibrahim. (Sunnah) Une autre version authentique fournit encore davantage de détails.

Mohammad ﷺ explique que, s’il avait décidé de reconstruire lui-même la Kaaba, il aurait notamment : réintégré environ six coudées du côté du Hijr, ramené les portes au niveau du sol, et donné à la Maison deux portes : une à l’est et une à l’ouest. (Sunnah)

Autrement dit : lorsque le pèlerin regarde aujourd’hui le petit mur arrondi situé à côté de la Kaaba, il ne regarde pas simplement un élément décoratif extérieur. Il regarde un espace directement lié à l’histoire de la reconstruction qurayshite.

Pourquoi Mohammad ﷺ ne corrigera-t-il pas immédiatement cette architecture après la conquête ?

Des années plus tard, lorsque La Mecque deviendra musulmane, ‘Â’isha رضي الله عنها posera naturellement la question : pourquoi ne pas remettre la Kaaba sur les fondations d’Ibrahim ? Mohammad ﷺ répondra qu’il aurait aimé le faire. Mais les Qurayshites viennent tout juste de quitter la Jâhiliyya et d’entrer dans l’Islam.

Détruire immédiatement le bâtiment qu’ils ont toujours connu pourrait troubler leurs cœurs. Il préfère donc laisser l’architecture telle quelle plutôt que provoquer une difficulté religieuse et sociale inutile chez de nouveaux musulmans. (Sunnah) Ce détail révèle une chose remarquable : la forme actuelle de la Kaaba n’est pas seulement le résultat de choix architecturaux.

Elle porte aussi la trace d’une décision de sagesse prise par Mohammad ﷺ après l’avènement de l’Islam.

Mais revenons au chantier

Nous sommes encore plusieurs années avant la Révélation. Mohammad ﷺ n’est pas encore prophète. Il vit parmi Quraysh. Il commerce.

Il est marié à Khadîja رضي الله عنها. Il est connu dans sa société. Selon la chronologie célèbre d’Ibn Ishâq, il a environ trente-cinq ans. (dorar.net) Et lorsque les clans commencent à reconstruire la Maison :

Mohammad ﷺ participe au chantier. Cette fois, nous possédons un récit authentique extrêmement clair.

Mohammad ﷺ porte lui-même les pierres

Jâbir ibn ‘Abdillâh رضي الله عنه rapporte dans Sahîh al-Bukhârî que, lors de la construction de la Kaaba, Mohammad ﷺ et al-‘Abbâs transportaient des pierres. (Sunnah) Il n’est pas simplement un spectateur. Il ne se tient pas à distance pendant que les autres travaillent. Il porte les matériaux.

Des décennies plus tard, ce détail restera suffisamment connu pour apparaître dans un hadith authentique.

Une scène très personnelle pendant le transport

Les hommes transportent les pierres sur leurs épaules. Al-‘Abbâs suggère à Mohammad ﷺ de placer son vêtement autour de ses épaules afin de se protéger du poids des pierres. Le récit de Sahîh al-Bukhârî rapporte qu’au moment où son vêtement se déplace de manière à exposer son corps, Mohammad ﷺ tombe au sol, les yeux tournés vers le ciel, puis demande immédiatement qu’on lui rende son vêtement et se recouvre. (Sunnah) L’épisode appartient bien à Sahîh al-Bukhârî 1582.

Il apporte une confirmation directe de sa participation physique à la reconstruction de la Maison avant la Révélation. (Sunnah)

Chaque clan reçoit une partie de la Kaaba

La tradition d’Ibn Ishâq raconte que Quraysh répartit le chantier. Les différents clans prennent en charge différents secteurs de la Maison. Banû ‘Abd Manâf et Zuhra travaillent notamment sur une zone. Banû Makhzûm et leurs alliés sur une autre.

D’autres secteurs reviennent à Banû Jumah, Banû Sahm, Banû ‘Abd ad-Dâr, Banû Asad et Banû ‘Adî. (dorar.net) La logique est intelligente. Si chaque grande branche participe : personne ne pourra dire plus tard :

« Cette Maison est l’œuvre d’un seul clan. »

Tous contribuent. La reconstruction devient une œuvre collective de Quraysh. Mais cette organisation ne va pas jusqu’au bout. Car un élément particulier ne peut être placé qu’une seule fois.

Hajar al-Aswad

Le chantier avance. Les murs montent. Puis les bâtisseurs atteignent l’endroit du Rukn, le coin dans lequel doit être replacée Hajar al-Aswad : la Pierre Noire. Pour comprendre pourquoi la tension devient immédiatement immense, il faut comprendre le statut de cette pierre.

Mohammad ﷺ enseignera plus tard que Hajar al-Aswad est descendue du Paradis. Jâmi‘ at-Tirmidhî rapporte d’après Ibn ‘Abbâs qu’elle était plus blanche que le lait avant d’être noircie par les fautes des fils d’Adam ; at-Tirmidhî qualifie le hadith de hasan sahîh. (Sunnah) Placer cette pierre dans la Kaaba représente donc un honneur sans comparaison avec le fait de poser une pierre ordinaire du mur. Et chaque clan veut cet honneur.

« Ce sera nous. »

Les clans commencent à discuter. Chacun estime mériter le privilège de replacer Hajar al-Aswad. Le travail qui jusque-là réunissait Quraysh devient soudain une source de division. Personne ne veut céder.

Car celui qui posera la Pierre Noire ne remportera pas simplement une victoire pour une journée. L’honneur restera associé à sa tribu pendant des générations. Selon Ibn Ishâq, le désaccord devient de plus en plus grave. (Islam Web) Les discussions se transforment en confrontation.

Puis la confrontation devient suffisamment sérieuse pour que certains se préparent réellement au combat.

Un bassin rempli de sang

La Sîra conserve alors l’un des épisodes les plus dramatiques de toute cette reconstruction. Selon Ibn Ishâq, les Banû ‘Abd ad-Dâr apportent un récipient rempli de sang. Ils concluent avec Banû ‘Adî ibn Ka‘b un pacte de résistance jusqu’à la mort. Les hommes plongent leurs mains dans le sang afin de sceller leur engagement.

Cette coalition sera associée dans la tradition au nom : La‘aqat ad-Dam : ceux qui léchèrent ou contractèrent par le sang. (dorar.net) Nous sommes à quelques mètres de la Kaaba. Des hommes reconstruisent la Maison sacrée.

Et ils sont maintenant prêts à verser leur propre sang pour décider qui aura l’honneur de replacer une pierre sacrée. Le paradoxe est immense.

Quatre ou cinq jours de crise

Selon Ibn Ishâq, Quraysh reste dans cette situation pendant quatre ou cinq nuits. La reconstruction est bloquée. Les alliances se tendent. Les clans restent sur leurs positions.

Le danger d’un affrontement fratricide devient réel. (Islam Web) Il faut imaginer les conséquences si le combat commence. Ce ne serait pas seulement une dispute autour d’une pierre. Dans une société tribale où chaque mort peut entraîner une vengeance, quelques hommes tués peuvent provoquer :

un cycle de représailles, des alliances, des contre-alliances, et potentiellement des années de conflit entre les grandes familles de Quraysh.

La reconstruction de la Kaaba pourrait finir par fracturer la société qui venait justement de s’unir pour la rebâtir. Il faut trouver une solution.

Le plus âgé propose un arbitrage

La tradition rapporte alors qu’Abû Umayya ibn al-Mughîra al-Makhzûmî, présenté dans ce récit comme l’un des hommes les plus âgés de Quraysh présents, propose une idée simple. Ils ne parviennent pas à choisir entre eux. Alors : que le premier homme qui entrera dans le Sanctuaire décide.

Les clans acceptent. (Islam Web) Ils attendent. À cet instant, personne ne sait qui va apparaître. Un chef puissant ?

Un homme d’un clan rival ? Quelqu’un dont le jugement provoquera immédiatement de nouvelles accusations ? Ils ont pourtant accepté la règle. Le prochain homme qui entrera sera leur arbitre.

Un homme apparaît

Les regards se tournent vers l’entrée. Quelqu’un avance. Quraysh le reconnaît. Ce n’est pas encore un prophète.

Aucun verset ne lui a encore été révélé. Jibrîl عليه السلام n’est pas encore venu à lui dans la grotte de Hirâ’. Il est simplement Mohammad ibn ‘Abdillâh. Mais lorsqu’ils le voient, la réaction rapportée par Ibn Ishâq est immédiate :

« Voici al-Amîn. Nous l’acceptons. Voici Mohammad. » (Islam Web) Al-Amîn. L’homme digne de confiance. Ils ne savent pas encore ce que sa vie deviendra.

Mais ils connaissent déjà son caractère. Et surtout : les clans acceptent son jugement avant même de savoir ce qu’il va décider.

Cette réputation ne naît pas ce jour-là

C’est un détail essentiel. Quraysh ne le surnomme pas soudain « al-Amîn » parce qu’il va résoudre le problème de la Pierre Noire. Le récit montre au contraire qu’ils se réjouissent parce qu’ils le connaissent déjà ainsi. Sa réputation précède son arbitrage.

C’est précisément pour cela qu’il peut intervenir. Une société entière, divisée à cet instant, considère que cet homme possède suffisamment d’intégrité pour être accepté par tous les camps. La tradition de la Pierre Noire est d’ailleurs également rapportée par une voie dans le Musnad d’Ahmad ; al-Haythamî indique que les transmetteurs correspondent aux hommes du Sahîh à l’exception de Hilâl ibn Khabbâb, qu’il considère digne de confiance. (dorar.net)

Ainsi, même si le récit détaillé est surtout célèbre par Ibn Ishâq, son noyau possède plusieurs voies anciennes de transmission.

Mohammad ﷺ écoute le problème

Les hommes lui expliquent la situation. Chaque clan veut poser Hajar al-Aswad. Aucun ne veut renoncer. La guerre menace.

Mohammad ﷺ ne choisit pourtant pas simplement un clan. Il ne dit pas : Banû Hâshim la placeront. Ce choix aurait immédiatement favorisé sa propre famille.

Il ne choisit pas non plus le clan le plus puissant. Il ne tire pas une flèche. Il ne propose pas un combat. Il demande :

qu’on lui apporte une pièce de tissu. (Islam Web) À première vue, personne ne sait encore ce qu’il veut en faire.

Il étend le tissu au sol

Le tissu est apporté. Mohammad ﷺ le déploie. Puis il prend Hajar al-Aswad de ses propres mains et la place au centre du tissu. (Islam Web) La solution devient alors évidente.

Il demande aux différents clans de prendre chacun une partie ou un côté du tissu. Ils s’approchent. Les représentants saisissent les bords. Puis :

ils soulèvent tous ensemble.

L’honneur que chacun voulait garder pour lui devient un honneur partagé

Quelques instants auparavant : chaque clan voulait empêcher les autres de participer. Maintenant : tous participent.

La Pierre Noire monte progressivement vers son emplacement. Personne n’est humilié. Personne n’est exclu. Aucun clan n’obtient seul la gloire.

Mais aucun clan ne la perd non plus. Mohammad ﷺ n’a pas décidé quel clan devait vaincre. Il a supprimé la nécessité même d’avoir un vainqueur et un vaincu. C’est ce qui rend son arbitrage particulièrement remarquable.

Puis Mohammad ﷺ accomplit lui-même le dernier geste

Lorsque le tissu atteint la hauteur nécessaire, l’étape collective s’arrête. Il reste à placer précisément Hajar al-Aswad dans son emplacement. Mohammad ﷺ la reprend alors de ses propres mains. Et la replace lui-même dans le coin de la Kaaba.

Le chantier peut reprendre. (Islam Web) Le conflit est terminé. Pas une épée n’a été utilisée. Pas un homme n’a été tué.

Pas un clan n’a été humilié. Une pièce de tissu a suffi à éviter une guerre.

Cinq ans plus tard, tout changera

Selon la chronologie traditionnelle d’Ibn Ishâq, Mohammad ﷺ a autour de trente-cinq ans lorsqu’il arbitre cette crise. La Révélation commence lorsqu’il atteint environ quarante ans. Nous sommes donc quelques années avant Hirâ’. (dorar.net) À cet instant, Quraysh dit :

« Al-Amîn. Nous sommes satisfaits de lui. »

Quelques années plus tard, lorsqu’il leur annoncera : qu’Allah est Unique, que les idoles ne doivent pas être adorées, que la résurrection est réelle,

et qu’il est le Messager d’Allah, une grande partie des mêmes notables se retournera contre lui. Ce contraste donnera une force extraordinaire aux événements suivants. Ils lui faisaient suffisamment confiance pour lui confier une affaire susceptible de provoquer une guerre.

Puis certains l’accuseront de mensonge lorsqu’il leur transmettra la Révélation.

Mais la Kaaba qui sort de ce chantier n’est plus exactement celle d’Ibrahim

C’est probablement l’élément architectural le plus important à retenir. Lorsque Quraysh termine la construction, elle a créé une Kaaba solide et élevée. Mais faute de moyens suffisants, elle n’a pas inclus toute la superficie correspondant aux fondations d’Ibrahim عليه السلام. Mohammad ﷺ le confirmera explicitement après sa mission prophétique. (Sunnah)

Cela signifie qu’à partir de cette reconstruction : une partie de l’espace sacré de la Maison se trouve hors des murs visibles.

Le Hijr : dehors architecturalement, lié à l’intérieur historiquement

‘Â’isha رضي الله عنها demandera un jour à Mohammad ﷺ si le mur arrondi situé à côté de la Kaaba fait partie de la Maison. Il répond : oui. Lorsqu’elle demande pourquoi Quraysh ne l’a pas intégré au bâtiment, il répond que leurs moyens furent insuffisants. (Sunnah)

Une autre version dans Sahîh Muslim mentionne précisément six coudées du côté du Hijr que Mohammad ﷺ aurait réintégrées s’il avait reconstruit la Maison selon le plan souhaité. (Sunnah) Pour le pèlerin contemporain, ce détail est immense. La forme visuelle du bâtiment ne raconte pas à elle seule toute l’histoire de ses fondations.

La porte elle aussi raconte Quraysh

Pourquoi l’entrée de la Kaaba est-elle élevée au-dessus du sol ? ‘Â’isha رضي الله عنها posa également cette question. Mohammad ﷺ répondit que Quraysh avait choisi cette disposition afin de contrôler l’accès : laisser entrer ceux qu’elle souhaitait,

et empêcher les autres d’entrer. (Sunnah) Mohammad ﷺ aurait préféré une porte au niveau du sol. Et même deux accès dans certaines versions authentiques : un pour entrer,

un autre pour sortir. (Sunnah) Ainsi, même la hauteur de la porte actuelle possède une histoire politique.

La reconstruction de Quraysh devient donc une couche visible de l’histoire

Lorsque nous regardons la Kaaba aujourd’hui, nous regardons un bâtiment ayant connu plusieurs reconstructions successives. Mais certaines caractéristiques essentielles remontent directement aux décisions prises par Quraysh à l’époque de Mohammad ﷺ : réduction du périmètre bâti, exclusion d’une partie du Hijr,

élévation de la porte, et organisation générale de l’édifice qui sera ensuite modifiée à plusieurs reprises sans effacer totalement cet héritage. (Sunnah) Plus tard, ‘Abdullâh ibn az-Zubayr reconstruira même la Kaaba en s’appuyant sur ce qu’il avait appris de ‘Â’isha concernant le souhait de Mohammad ﷺ. Puis une autre intervention reviendra en partie au plan qurayshite.

Ce sera une autre histoire.

Pourquoi Hajar al-Aswad provoquait-elle une telle compétition ?

Pour Quraysh, replacer la Pierre Noire ne constituait pas simplement un acte de maçonnerie. C’était un privilège religieux et tribal. Et l’Islam lui-même confirmera ensuite une place particulière à Hajar al-Aswad, tout en rappelant qu’elle n’est pas adorée. Elle est un élément du rite.

Elle marque notamment le secteur où commence et se termine chaque tour du tawaf. Et Mohammad ﷺ la touchera et l’embrassera dans sa pratique du pèlerinage. Le récit attribué à Ibn ‘Abbâs dans Jâmi‘ at-Tirmidhî affirme qu’elle descendit du Paradis. (Sunnah) Mais aucun musulman ne lui attribue un pouvoir indépendant d’Allah.

Cette distinction sera parfaitement exprimée plus tard par ‘Umar ibn al-Khattâb رضي الله عنه lorsqu’il rappellera qu’elle n’est qu’une pierre qui ne peut d’elle-même ni nuire ni profiter, et qu’il l’embrasse uniquement parce qu’il a vu Mohammad ﷺ le faire.

Une reconstruction réalisée par des polythéistes… mais respectée par Mohammad ﷺ

Il existe ici un autre paradoxe. La Kaaba de Quraysh est construite dans une société encore polythéiste. Et pourtant Mohammad ﷺ ne la détruira pas dès que l’Islam l’emportera à La Mecque. Pourquoi ?

Parce qu’un projet correct peut parfois être abandonné momentanément lorsqu’il provoque un dommage plus grand. Mohammad ﷺ sait que le plan de Quraysh n’est pas conforme à l’intégralité des fondations d’Ibrahim. Il possède le pouvoir de le changer après la conquête. Mais il choisit de ne pas le faire parce que les gens viennent tout juste d’abandonner la Jâhiliyya. (Sunnah)

La stabilité de leur foi compte davantage que la correction immédiate de quelques mètres d’architecture.

Le premier grand rôle public de Mohammad ﷺ dans l’histoire de la Kaaba

Jusqu’à présent, Mohammad ﷺ apparaissait surtout à l’extrémité de notre chronologie. Son grand-père avait retrouvé Zamzam. Son père ‘Abdullâh avait été sauvé selon la tradition de la Sîra. Il était né l’Année de l’Éléphant.

Mais avec la reconstruction de la Kaaba, il intervient désormais personnellement dans l’histoire physique du Sanctuaire. Il porte les pierres. Puis il règle le conflit de Hajar al-Aswad. Quelques années plus tard, son lien avec la Maison prendra une dimension infiniment plus importante.

Car il recevra la Révélation.

Pourtant le Sanctuaire reste rempli de contradictions

La Kaaba vient d’être reconstruite avec soin. Quraysh a même refusé, selon la Sîra, d’utiliser une richesse considérée comme moralement douteuse pour la rebâtir. Les clans ont failli se battre pour avoir l’honneur de replacer Hajar al-Aswad. Ils respectent la Maison.

Ils la servent. Ils en sont fiers. Et pourtant : les idoles restent présentes.

Le pèlerinage reste déformé. La Talbiyah contient encore des formulations de shirk. Les Hums de Quraysh ont développé des règles particulières. Certains pèlerins accomplissent le tawaf nus.

Le sanctuaire est honoré… mais la religion d’Ibrahim n’a pas encore été pleinement restaurée. C’est l’un des paradoxes centraux de l’histoire préislamique de La Mecque.

La Kaaba est reconstruite. Mais son véritable retour au Tawhîd reste à venir.

Mohammad ﷺ a replacé Hajar al-Aswad. Puis il reprend sa vie. Rien, extérieurement, n’annonce encore ce qui va se produire quelques années plus tard. Il ne commande pas Quraysh.

Il ne possède pas d’armée. Il ne dirige pas le Hajj. Il n’est pas encore suivi par une communauté. Puis il commence à rechercher davantage la solitude.

Il se retire régulièrement loin de l’agitation de La Mecque. Dans une montagne située au nord-est de la ville. Jabal an-Nûr. Et dans cette montagne :

une petite grotte. Hirâ’. Un jour, alors qu’il s’y trouve seul, un ordre lui sera adressé : اقْرَأْ

« Lis. » La période des anciennes histoires de La Mecque touche alors à sa fin. L’histoire de la Révélation commence. Mais pour notre parcours consacré spécifiquement au Hajj, il faudra comprendre auparavant à quoi ressemblait réellement le pèlerinage au moment où Mohammad ﷺ reçut sa mission.

Car beaucoup de rites d’Ibrahim existaient encore. Mais ils étaient profondément déformés.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Mohammad ﷺ participa personnellement à la reconstruction de la Kaaba et transporta des pierres avec al-‘Abbâs. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ ET SAHÎH MUSLIM Quraysh ne reconstruisit pas la Kaaba sur l’intégralité des fondations associées à Ibrahim عليه السلام. Mohammad ﷺ en informa clairement ‘Â’isha رضي الله عنها. (Sunnah)

ÉTABLI PAR DES HADITHS AUTHENTIQUES Quraysh manqua de moyens financiers pour intégrer tout l’espace souhaité ; une partie du secteur du Hijr resta donc hors des murs. Sahîh Muslim mentionne notamment six coudées que Mohammad ﷺ aurait réintégrées lors d’une reconstruction. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ / MUSLIM La porte fut élevée afin que Quraysh puisse contrôler qui pouvait entrer dans la Kaaba. Mohammad ﷺ aurait préféré la ramener au niveau du sol. (Sunnah)

ÉTABLI PAR DES SOURCES DE SÎRA ANCIENNES Selon Ibn Ishâq, Mohammad ﷺ avait environ trente-cinq ans, soit approximativement cinq ans avant la Révélation, lorsque cette reconstruction eut lieu. (dorar.net)

TRADITION HISTORIQUE DE LA SÎRA Les causes détaillées de la reconstruction : murs bas, absence de toiture, torrents, vol du trésor de la Maison, navire échoué fournissant le bois et présence d’un charpentier copte : sont rapportées principalement par Ibn Ishâq et les historiens qui le reprennent. (Wikisource)

TRADITION HISTORIQUE DE LA SÎRA Quraysh décida de n’utiliser dans le chantier que de l’argent considéré comme licite, en excluant notamment usure, prostitution et biens acquis injustement. Cette règle est rapportée par Ibn Ishâq ; l’identité précise de celui qui la proposa varie selon les traditions. (dorar.net) LE CONFLIT DE HAJAR AL-ASWAD Ibn Ishâq rapporte que les clans se disputèrent l’honneur de remettre Hajar al-Aswad en place, au point de préparer le combat. Banû ‘Abd ad-Dâr et certains alliés auraient même scellé un pacte dans un récipient de sang. La crise dura plusieurs jours. (Islam Web)

L’ARBITRAGE DE MOHAMMAD ﷺ Les clans acceptèrent de confier l’affaire au premier homme entrant dans le Sanctuaire. Mohammad ﷺ apparut. Ils le reconnurent comme al-Amîn et acceptèrent son arbitrage. Il plaça Hajar al-Aswad sur un tissu, fit participer les clans à son élévation, puis remit lui-même la pierre à son emplacement. Le récit est célèbre chez Ibn Ishâq et possède également des voies anciennes en dehors de la Sîra. (Islam Web)

STATUT DE HAJAR AL-ASWAD Un hadith rapporté par Ibn ‘Abbâs et qualifié hasan sahîh par at-Tirmidhî affirme que Hajar al-Aswad descendit du Paradis. (Sunnah)

La Kaaba avait été reconstruite et un conflit évité. Pourtant, autour d’elle, le pèlerinage restait marqué par des pratiques très éloignées du monothéisme d’Ibrahim عليه السلام.

VOIR LES SOURCES

Histoire 11

Le Hajj de la Jâhiliyya : les rites d’Ibrahim qui avaient survécu… et ceux que les hommes avaient déformés

Époque
dernières décennies avant la Révélation et premières années de l’Islam
Lieu principal
La Mecque, la Kaaba, Safâ et Marwa, Mina, Muzdalifah et ‘Arafat
Thème
état réel du pèlerinage avant l’Islam, survivance de rites anciens, privilèges des Hums, abandon de ‘Arafat par Quraysh, tawaf sans vêtements, Talbiyah polythéiste, marchés du Hajj et manipulation des mois sacrés
Niveau de certitude
plusieurs pratiques majeures sont exceptionnellement bien documentées par Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim, notamment les Hums, ‘Arafat, le tawaf sans vêtements et la Talbiyah polythéiste. Les règles supplémentaires attribuées aux Hums proviennent surtout d’Ibn Ishâq/Ibn Hishâm. Le Coran corrige directement plusieurs de ces déformations.

Le Hajj n’avait jamais disparu

Lorsque Mohammad ﷺ grandit à La Mecque, les Arabes ne découvrent pas le pèlerinage pour la première fois. La Kaaba est là. Les pèlerins viennent. Ils accomplissent le tawaf.

Ils connaissent Mina. Ils connaissent Muzdalifah. Ils connaissent ‘Arafat. Ils accomplissent des sacrifices.

Ils prononcent une Talbiyah. Ils connaissent Safâ et Marwa. Ils parlent encore d’Ibrahim عليه السلام. Autrement dit :

l’ancienne structure du pèlerinage n’avait pas été entièrement effacée. C’est précisément ce qui rend cette époque fascinante. Le Hajj de la Jâhiliyya n’était pas un nouveau pèlerinage totalement différent de celui d’Ibrahim. C’était plutôt un héritage ancien dont certaines parties avaient survécu et dans lequel des générations avaient introduit des croyances, des privilèges et des pratiques nouvelles.

Le résultat était un mélange. Du vrai et du faux. Des rites authentiques et des inventions. Le souvenir d’Ibrahim عليه السلام…

et le polythéisme.

La Kaaba était toujours immensément respectée

Il ne faut jamais imaginer les Qurayshites de cette époque comme des hommes méprisant la Kaaba. C’est exactement le contraire. Ils en étaient fiers. Ils la reconstruisirent.

Ils dépensaient pour elle. Ils nourrissaient les pèlerins. Ils les abreuvaient. Ils se disputèrent presque jusqu’au sang pour obtenir l’honneur de replacer Hajar al-Aswad.

Ils considéraient le Haram comme un territoire exceptionnel. Mais cette vénération du Sanctuaire n’avait pas empêché la religion autour de lui d’être profondément altérée. Et l’une des déformations les plus intéressantes va précisément naître d’un excès de sentiment de supériorité religieuse.

Les Hums : « Nous sommes les gens du Haram »

Quraysh développe progressivement une conception particulière de son propre statut. Ses membres vivent auprès de la Kaaba. Ils gardent la Maison. Ils servent les pèlerins.

Ils se considèrent comme les descendants et héritiers du monde d’Ibrahim et d’Ismaïl. De là naît un groupe religieux appelé :

الْحُمْس : AL-HUMS

Le terme renvoie à une idée de rigueur, de ferveur ou de dureté dans la religion. Sahîh al-Bukhârî identifie clairement les Hums à Quraysh et à ceux qui leur étaient rattachés par cette tradition. (Sunnah) Ibn Ishâq explique leur raisonnement. Ils auraient dit en substance :

nous sommes les habitants du Haram, les gardiens de la Maison et les gens d’Allah ; nous ne devons donc pas agir exactement comme les autres Arabes. (Islam Web) À première vue, cela peut sembler être une marque de respect envers le Sanctuaire. Mais cette logique va les conduire à modifier un rite fondamental du Hajj.

Le problème : ‘Arafat se trouve hors du Haram

Le territoire sacré de La Mecque possède des limites géographiques. Or ‘Arafat se situe en dehors de ces limites du Haram. Et les Hums développent un raisonnement : nous sommes les gens du Sanctuaire.

Nous ne devons donc pas quitter le Haram pendant le pèlerinage pour aller dans un territoire extérieur. Résultat : Quraysh cesse de se rendre à ‘Arafat comme les autres pèlerins. Pourtant, selon les traditions anciennes, ils savaient que ‘Arafat appartenait aux rites du Hajj. Ibn Ishâq dit explicitement qu’ils reconnaissaient cette place de ‘Arafat mais qu’ils la délaissaient à cause de leur conception particulière de leur statut. (Islam Web)

C’est exactement le type de transformation que nous avons vu apparaître dans les chapitres précédents : une pratique n’est pas nécessairement abandonnée parce qu’on ne la connaît plus. Elle peut être abandonnée parce qu’on réinterprète la religion selon ses propres idées.

Deux pèlerinages se retrouvent presque superposés

Imaginez le 9 Dhul-Hijjah dans la Jâhiliyya. La majorité des Arabes se dirige vers : ‘Arafat. Ils y stationnent.

Puis ils quittent ‘Arafat en direction de Muzdalifah. Mais Quraysh et les Hums ne les accompagnent pas jusque-là. Ils restent à : Muzdalifah.

Cette différence est authentiquement rapportée par ‘Â’isha رضي الله عنها. Sahîh al-Bukhârî rapporte que les autres Arabes stationnaient à ‘Arafat tandis que les Hums restaient à Muzdalifah. (Sunnah) Sahîh Muslim rapporte la même réalité. (Sunnah) Nous possédons donc ici une information extrêmement solide.

Ce n’est pas simplement une tradition tardive de la Sîra. Quraysh avait réellement modifié le parcours de ‘Arafat.

Puis un verset détruit ce privilège

L’Islam ne crée pas un nouveau lieu pour remplacer celui des autres Arabes. Il fait exactement l’inverse. Il renvoie Quraysh là où elle aurait dû se trouver. Allah dit :

ثُمَّ أَفِيضُوا۟ مِنْ حَيْثُ أَفَاضَ ٱلنَّاسُ وَٱسْتَغْفِرُوا۟ ٱللَّهَ

« Ensuite, déferlez par où les gens déferlent, et demandez pardon à Allah. »: Al-Baqara, 2:199, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) ‘Â’isha رضي الله عنها explique explicitement que ce verset concerne les Hums. Ils restaient à Muzdalifah. Allah leur ordonne désormais d’aller à ‘Arafat comme les autres pèlerins. (Sunnah)

La correction est particulièrement forte. Quraysh disait :

« Nous sommes différents des autres. »

Le Coran répond : allez d’où les gens déferlent. Le Hajj efface précisément ce privilège inventé.

‘Arafat retrouve ainsi sa place centrale

Plus tard, Mohammad ﷺ montrera définitivement la place de ‘Arafat dans le pèlerinage. Il quittera Mina le 9 Dhul-Hijjah. Il se rendra dans la région de ‘Arafat. Il y stationnera jusqu’au coucher du soleil avant de partir vers Muzdalifah.

Et les textes prophétiques donneront à cette station une importance telle qu’un hadith authentifié résume : « Le Hajj, c’est ‘Arafat. » (Sunnah) Autrement dit : le lieu que l’aristocratie religieuse mecquoise avait cessé de fréquenter devient de nouveau incontournable.

Mais les Hums n’avaient pas seulement modifié ‘Arafat

Selon Ibn Ishâq, cette logique de « rigueur religieuse » finit par produire tout un ensemble de règles. Certaines concernaient les Hums eux-mêmes. Lorsqu’ils étaient en état d’ihram, ils auraient décidé notamment de ne pas préparer certains produits laitiers de manière habituelle, de ne pas faire fondre certaines graisses et de ne pas entrer sous certains types de tentes faites de poils. Puis ils étendirent leurs exigences aux pèlerins venant de l’extérieur du Haram. (Islam Web)

Ces détails viennent d’Ibn Ishâq. Nous devons donc les classer : Sîra / tradition historique ancienne. Mais ils montrent très bien comment fonctionne une innovation religieuse.

Une première règle apparaît. Puis une deuxième. Puis on augmente encore la rigueur. Et finalement une communauté impose ses propres normes à ceux qui viennent accomplir le pèlerinage.

Puis apparaît une règle beaucoup plus grave : les vêtements

Selon Ibn Ishâq, les Hums finissent par affirmer qu’un pèlerin venant de l’extérieur ne doit pas accomplir son premier tawaf dans les vêtements qu’il a portés en dehors du Haram. Pourquoi ? Parce que ces vêtements ont été utilisés dans le monde profane et, dans leur logique, ne seraient pas suffisamment dignes du Sanctuaire. Le pèlerin doit donc effectuer le tawaf avec :

des vêtements fournis par les Hums. (Islam Web) Cette pratique donne à Quraysh une nouvelle forme de privilège. Elle ne contrôle plus seulement : la Maison,

l’eau, la nourriture, les fonctions politiques. Elle contrôle aussi les conditions vestimentaires du premier tawaf de certains visiteurs.

Et si le pèlerin ne trouve pas de vêtements des Hums ?

C’est ici que la pratique devient particulièrement choquante. Sahîh al-Bukhârî confirme authentiquement que les Hums fournissaient des vêtements : les hommes aux hommes, les femmes aux femmes.

Et ceux qui ne recevaient pas de vêtements accomplissaient alors le tawaf nus. (Sunnah) Sahîh Muslim rapporte également cette pratique. (Sunnah) Voilà donc un élément sur lequel nous ne dépendons pas uniquement d’Ibn Ishâq. Le tawaf nu de certains pèlerins pendant la Jâhiliyya est historiquement établi par les recueils authentiques.

Pourquoi enlever ses vêtements pour tourner autour de la Kaaba ?

Les chroniques anciennes nous donnent la logique attribuée à ces pèlerins. Ils considéraient que les vêtements dans lesquels ils avaient commis leurs fautes ne devaient pas être portés autour de la Maison sacrée. S’ils ne pouvaient obtenir un vêtement des Hums, certains préféraient donc se dévêtir. Et selon Ibn Ishâq, celui qui refusait de faire le tawaf nu et utilisait tout de même ses propres vêtements devait ensuite les abandonner après le tawaf : ni lui ni personne d’autre ne devait les réutiliser. (Islam Web)

Encore une fois : une idée peut sembler naître d’une volonté de respecter la Kaaba… et conduire à une pratique qu’Allah n’a jamais prescrite.

Hommes et femmes pouvaient être concernés

Le hadith de Sahîh al-Bukhârî est explicite : le système des vêtements concernait les hommes comme les femmes. (Sunnah) Les récits historiques anciens mentionnent donc aussi des femmes confrontées à cette situation. Il faut cependant éviter d’en faire un spectacle sensationnaliste. Le point essentiel n’est pas la nudité en elle-même.

Le point essentiel est la fabrication d’une règle religieuse sans révélation. Des hommes avaient décidé : ces vêtements sont acceptables. Ceux-là ne le sont pas.

Cette catégorie de personnes peut entrer ainsi. Cette autre catégorie doit faire autrement. Puis ces conventions avaient acquis la force d’une coutume sacrée.

La coutume durera jusqu’aux dernières années avant le Hajj d’Adieu

La pratique ne disparaît pas immédiatement lorsque Mohammad ﷺ commence sa mission. Pendant des années, les polythéistes continuent encore à participer au pèlerinage. Puis, en 9 H, l’année précédant le Hajj d’Adieu, Mohammad ﷺ désigne Abû Bakr رضي الله عنه pour conduire le Hajj. Des proclamations publiques sont faites à Mina.

Abû Hurayra رضي الله عنه rapporte dans Sahîh al-Bukhârî : après cette année, aucun polythéiste ne devra accomplir le Hajj et personne ne devra plus faire le tawaf nu. (Sunnah) Ce hadith est une preuve particulièrement importante. Il confirme que la pratique dont parlent les traditions préislamiques existait encore suffisamment récemment pour devoir être publiquement abolie.

Une autre déformation se trouvait dans les paroles mêmes du pèlerin

Le pèlerinage d’Ibrahim était un appel à Allah. La Talbiyah en exprime le sens : le pèlerin répond à l’appel. Il se présente devant son Seigneur.

Or les Arabes préislamiques avaient conservé une Talbiyah. Ils prononçaient même une phrase parfaitement monothéiste au départ. Sahîh Muslim rapporte qu’ils disaient :

لَبَّيْكَ لَا شَرِيكَ لَكَ

« Me voici à Ton service, Tu n’as pas d’associé. »

Si la formule s’arrêtait là, elle serait parfaitement conforme au Tawhîd. Et Mohammad ﷺ, en les entendant, voulait précisément qu’ils s’arrêtent à cette phrase. Mais ils continuaient. (Sunnah)

Puis ils ajoutaient l’associé qu’ils venaient de nier

Le hadith authentique poursuit. Après avoir dit :

« Tu n’as pas d’associé »

ils ajoutaient en substance : sauf un associé qui T’appartient, que Tu maîtrises ainsi que ce qu’il possède. Et Ibn ‘Abbâs précise qu’ils prononçaient cela en effectuant le tawaf autour de la Kaaba. (Sunnah) Cette formule résume toute la Jâhiliyya mecquoise.

La vérité est encore visible. Puis une addition humaine vient la corrompre. Ils commencent par nier tout associé à Allah. Puis ils introduisent immédiatement une exception.

Le Hajj était donc encore reconnaissable… mais théologiquement transformé

Voilà pourquoi il serait faux de dire :

« Les Arabes avaient oublié le Hajj. »

Ils ne l’avaient pas oublié. Ils connaissaient : le voyage, la Kaaba,

le tawaf, la Talbiyah, ‘Arafat, Muzdalifah,

Mina, les sacrifices, Safâ et Marwa. Mais le pèlerinage n’est pas seulement une géographie.

Vous pouvez parcourir exactement les mêmes kilomètres… et donner aux actes un sens totalement différent. Le centre du Hajj est l’adoration d’Allah seul. Or c’est précisément ce centre qui avait été atteint.

Safâ et Marwa : même les rites authentiques pouvaient devenir suspects à cause de la Jâhiliyya

L’histoire de Safâ et Marwa montre un problème encore différent. Nous savons par l’Histoire 02 que le parcours est profondément lié à Hajar. Mais avant l’Islam, les pratiques polythéistes avaient tellement contaminé certains rites que des musulmans hésitèrent ensuite à les conserver. ‘Â’isha رضي الله عنها explique dans Sahîh al-Bukhârî que certains Ansâr, avant leur Islam, entraient en état rituel en relation avec l’idole Manât, située vers al-Mushallal.

Dans ce contexte, ils s’abstenaient du parcours entre Safâ et Marwa. Après leur conversion, ils demandèrent ce qu’ils devaient faire. (Sunnah) Le Coran révéla alors :

إِنَّ ٱلصَّفَا وَٱلْمَرْوَةَ مِن شَعَآئِرِ ٱللَّهِ

« As-Safâ et Al Marwah sont vraiment parmi les lieux sacrés d’Allah. »: Al-Baqara, 2:158, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) Le rite n’était donc pas supprimé. Il était rendu à son véritable statut.

C’est une distinction essentielle : l’Islam ne détruit pas tout ce qui existait avant lui

C’est peut-être la meilleure manière de comprendre la restauration du Hajj. Mohammad ﷺ ne dit pas : tout ce que les Arabes ont fait avant l’Islam est faux, recommençons entièrement. Ce serait historiquement incorrect.

L’Islam distingue. Ce qui appartient au rite authentique est conservé. La Kaaba. Le tawaf.

Safâ et Marwa. ‘Arafat. Muzdalifah. Mina.

Les sacrifices. Ce qui a été déformé est corrigé. Quraysh retourne à ‘Arafat. Ce qui relève du shirk est supprimé.

Les idoles et la Talbiyah polythéiste. Ce qui a été inventé par les hommes est aboli. Le tawaf nu et les privilèges religieux artificiels. C’est donc véritablement une restauration.

Le Hajj était également une immense saison sociale et commerciale

Le pèlerinage n’était pas uniquement constitué des rites. Les tribus parcouraient de longues distances pour rejoindre le Hijaz. Les rassemblements créaient naturellement : du commerce,

des négociations, des rencontres politiques, de la poésie, des accords,

des discussions tribales. Plusieurs marchés préislamiques étaient associés à cette période. Et ici encore, nous possédons une preuve authentique. Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما rapporte que :

‘Ukâz, Majanna et Dhû al-Majâz étaient des marchés de la Jâhiliyya. (Sunnah) Ils constituent donc une partie importante du monde qui entourait le Hajj.

Les premiers musulmans vont même hésiter à commercer pendant le pèlerinage

Lorsque l’Islam arrive, certains pensent qu’il serait peut-être désormais contraire à la piété de continuer le commerce pendant la saison du Hajj. Le Coran corrige cette idée. Allah dit :

لَيْسَ عَلَيْكُمْ جُنَاحٌ أَن تَبْتَغُوا۟ فَضْلًۭا مِّن رَّبِّكُمْ

« Ce n’est pas un péché que d’aller en quête de quelque grâce de votre Seigneur. »: Al-Baqara, 2:198, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) Ibn ‘Abbâs rattache explicitement ce verset aux marchés de la saison du Hajj. (Sunnah) Voilà encore une correction très fine. L’Islam ne transforme pas le Hajj en foire commerciale.

Mais il ne prétend pas non plus que toute transaction légitime est incompatible avec le pèlerinage.

Imaginez donc une saison du Hajj avant l’Islam

Des groupes arrivent depuis plusieurs régions. Les caravanes convergent. Certains passent par les marchés. Les poètes et orateurs rencontrent d’autres tribus.

Les commerçants achètent et vendent. Les animaux destinés aux sacrifices arrivent. Des pèlerins se mettent en état d’ihram. Puis ils prennent la direction de La Mecque.

Certains portent des vêtements fournis par les Hums. D’autres ne peuvent en obtenir. Des idoles occupent une place dans le paysage religieux. La Talbiyah résonne.

On entend le nom d’Allah… puis celui d’associés. Certains font le sa‘i. D’autres, liés à certaines pratiques autour de Manât, l’évitent.

Les non-Hums partent vers ‘Arafat. Quraysh reste à Muzdalifah. Tout semble familier. Et pourtant presque chaque étape révèle une transformation.

Même le calendrier sacré avait été manipulé

La déformation ne concernait pas seulement les déplacements du Hajj. Les Arabes connaissaient également les mois sacrés. Allah rappelle que l’année compte douze mois et que quatre d’entre eux sont sacrés. Mais certaines tribus développèrent une pratique appelée :

النَّسِيء : AN-NASÎ’

Il s’agissait d’un système permettant de déplacer ou différer la sacralité d’un mois lorsque les nécessités tribales, notamment la guerre, rendaient les interdictions gênantes. Le Coran condamne directement cette pratique :

إِنَّمَا ٱلنَّسِىٓءُ زِيَادَةٌۭ فِى ٱلْكُفْرِ

Le report ou déplacement des mois sacrés est qualifié d’augmentation dans la mécréance. (Quran.com) Les exégètes expliquent qu’ils pouvaient permettre une année ce qu’Allah avait déclaré sacré, puis compenser ailleurs afin de conserver extérieurement le nombre de quatre mois sacrés. (Quran.com) Encore une fois : le nombre demeure.

Mais l’ordre divin est manipulé.

Ils conservaient la forme… tout en changeant la règle

Le Nasî’ ressemble beaucoup aux autres transformations que nous avons rencontrées. Ils ne disent pas :

« Supprimons les quatre mois sacrés. »

Ils veulent continuer à en compter quatre. Mais ils se donnent le pouvoir de décider lesquels seront réellement traités comme sacrés selon leurs intérêts. Le résultat est exactement la logique que le Coran condamne : maintenir extérieurement une structure religieuse tout en changeant son contenu.

Lors du Hajj d’Adieu, Mohammad ﷺ fermera définitivement cette parenthèse

Plus tard, pendant son dernier Hajj, Mohammad ﷺ prononcera un discours dans lequel il rappellera que le temps est revenu à l’ordre établi par Allah : l’année comporte douze mois, dont quatre sont sacrés : Dhul-Qa‘da,

Dhul-Hijjah, Muharram, et Rajab. (Sunnah) Ce rappel prend beaucoup plus de sens lorsqu’on connaît le Nasî’.

Il ne s’agit pas simplement d’un cours sur le calendrier. C’est la fin d’une pratique humaine qui avait déplacé la sacralité des mois selon les intérêts tribaux.

Un Hajj de privilèges

Nous pouvons désormais comprendre le problème plus profondément. À l’origine, le Hajj rassemble. Un même Seigneur. Une même Maison.

Un même parcours. Mais dans la Jâhiliyya, des hiérarchies religieuses s’étaient progressivement formées. Les Hums possèdent un statut différent. Ils ne vont pas à ‘Arafat.

Ils fournissent les vêtements. Certains pèlerins dépendent d’eux pour accomplir correctement le tawaf selon les normes qu’ils ont inventées. Le Sanctuaire qui devait rassembler les hommes devient ainsi aussi un lieu où Quraysh affirme sa position privilégiée.

Le Coran va casser cette logique étape par étape

Regardons les corrections. Les Hums restent à Muzdalifah ? « Déferlez par où les gens déferlent. » (Quran.com) Safâ et Marwa ont été contaminées dans l’esprit des gens par les pratiques de la Jâhiliyya ?

Allah affirme qu’elles font partie de Ses rites. (Quran.com) Les mois sacrés sont déplacés selon les intérêts humains ? Le Nasî’ est condamné. (Quran.com) Les hommes pensent que commercer pendant le Hajj est nécessairement incompatible avec la piété ?

Le commerce licite reste permis. (Sunnah) Les polythéistes accomplissent encore le Hajj et certains font le tawaf nus ? En 9 H, cela prend fin publiquement. (Sunnah) Ce n’est donc pas une seule réforme.

C’est une restauration progressive de chaque partie du pèlerinage.

Et au centre de tout : le Tawhîd

La réforme la plus importante ne concerne pourtant : ni les vêtements, ni ‘Arafat, ni le commerce,

ni le calendrier. Elle concerne : pour qui accomplit-on le Hajj ? Les Arabes avaient conservé le nom d’Allah.

Mais ils Lui associaient d’autres êtres. C’est pourquoi leur Talbiyah constitue peut-être l’image la plus parfaite de leur situation. Ils disaient :

« Tu n’as pas d’associé… »

Puis ils ajoutaient leur associé. L’Islam retire simplement l’ajout. Et Mohammad ﷺ prononcera :

لَبَّيْكَ اللَّهُمَّ لَبَّيْكَ، لَبَّيْكَ لَا شَرِيكَ لَكَ لَبَّيْكَ

Sahîh Muslim rapporte la Talbiyah de Mohammad ﷺ affirmant sans exception qu’Allah n’a aucun associé. (Sunnah) Cette fois : aucune correction après la phrase. Aucune exception.

Aucun intermédiaire.

La géographie reste presque la même. Le sens redevient entièrement différent.

Voilà peut-être l’idée centrale de cette Histoire 11. Le pèlerin musulman ne reçoit pas nécessairement de nouveaux lieux. Il retourne souvent vers des lieux que les Arabes connaissaient déjà : Kaaba.

Safâ. Marwa. Mina. ‘Arafat.

Muzdalifah. Mais ces lieux sont purifiés de ce que les générations leur avaient ajouté. Le même trajet reprend son sens originel.

Une scène résume tout : ‘Arafat

Quraysh était fière d’être le peuple de la Kaaba. Cette proximité avait fini par lui donner le sentiment qu’elle ne devait pas faire exactement comme les autres. Puis Mohammad ﷺ arrive. Il appartient lui-même à Quraysh.

Il est Banû Hâshim. Sa famille possède un immense prestige lié à la Maison. S’il avait voulu conserver un privilège qurayshite, personne n’aurait été mieux placé que lui. Mais le jour de ‘Arafat :

il sort du Haram avec tout le monde. Il se tient à ‘Arafat. Puis il quitte ‘Arafat après le coucher du soleil. La noblesse n’autorise aucune autre route.

Et la dernière grande suppression viendra juste avant son propre Hajj

En 9 H, Abû Bakr رضي الله عنه conduit le pèlerinage. À Mina, des messagers proclament : plus de Hajj polythéiste après cette année. Plus de tawaf nu. (Sunnah)

L’année suivante : 10 H. La scène a changé. Les anciennes pratiques publiques de la Jâhiliyya ont été écartées.

La Maison a été débarrassée des idoles depuis la conquête de La Mecque. Le Hajj est désormais prêt à être montré dans sa forme islamique complète. Et Mohammad ﷺ va venir personnellement l’accomplir. Mais avant d’arriver à ce dernier pèlerinage, il reste à raconter comment la Kaaba fut purifiée du polythéisme.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR DES HADITHS AUTHENTIQUES : LES HUMS ET ‘ARAFAT Quraysh et les Hums restaient à Muzdalifah pendant que les autres Arabes allaient à ‘Arafat. ‘Â’isha رضي الله عنها rattache directement la révélation de 2:199 à la correction de cette pratique. (Sunnah)

ÉTABLI PAR LE CORAN Allah ordonne : « Ensuite, déferlez par où les gens déferlent », supprimant le privilège que les Hums s’étaient attribué. (Quran.com)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ ET MUSLIM : LE TAWAF NU Certains pèlerins accomplissaient le tawaf nus lorsqu’ils ne pouvaient obtenir les vêtements fournis par les Hums. Les hommes des Hums fournissaient les hommes et les femmes fournissaient les femmes. (Sunnah)

TRADITION HISTORIQUE D’IBN ISHÂQ Les Hums développèrent d’autres règles : restrictions concernant certains aliments et abris, interdiction aux visiteurs de consommer certaines provisions venues de l’extérieur et obligation traditionnelle d’utiliser leurs vêtements pour le premier tawaf. Ces détails appartiennent à la Sîra et ne doivent pas être présentés au même niveau que Sahîh al-Bukhârî. (Islam Web)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : LA TALBIYAH DÉFORMÉE Les polythéistes disaient d’abord qu’Allah n’avait aucun associé puis ajoutaient une exception introduisant un associé. Ils prononçaient cette formule pendant le tawaf. (Sunnah)

ÉTABLI PAR LE CORAN ET SAHÎH AL-BUKHÂRÎ : SAFÂ ET MARWA Certaines pratiques de la Jâhiliyya avaient créé une hésitation autour de Safâ et Marwa. Allah confirma qu’ils appartenaient à Ses rites et Mohammad ﷺ conserva le Sa‘i. (Quran.com)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ : LES MARCHÉS DU HAJJ ‘Ukâz, Majanna et Dhû al-Majâz étaient des marchés préislamiques liés à la saison. Le Coran confirma ensuite qu’il n’y avait pas de faute à rechercher une subsistance licite durant le pèlerinage. (Sunnah)

ÉTABLI PAR LE CORAN : LE NASÎ’ Les polythéistes modifiaient la sacralité des mois selon un système de report ; le Coran condamna cette pratique en 9:37. (Quran.com)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Lors du Hajj précédant le Hajj d’Adieu, il fut annoncé publiquement qu’après cette année aucun polythéiste ne ferait le Hajj et personne ne ferait plus le tawaf nu. (Sunnah)

Le Hajj continuait d’attirer les tribus d’Arabie, mais ses rites avaient été profondément déformés. Puis vint le jour où Mohammad ﷺ entra à La Mecque et où l’ordre ancien commença réellement à disparaître.

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Histoire 12

La conquête de La Mecque : Mohammad ﷺ revient dans sa ville et la Kaaba est purifiée des idoles

Époque
Ramadan de l’an 8 de l’Hégire
Datation approximative
janvier 630 de l’ère chrétienne
Lieu principal
Médine, route vers La Mecque, Marr az-Zahrân, La Mecque, Safâ et la Kaaba
Thème
rupture du traité d’al-Hudaybiyya, marche de dix mille musulmans, retour de Mohammad ﷺ dans sa ville natale, chute du pouvoir polythéiste de Quraysh, destruction des idoles autour de la Kaaba et restauration du Sanctuaire au Tawhîd
Niveau de certitude
une grande partie de cette histoire est exceptionnellement bien documentée par Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim. Les circonstances détaillées de la rupture du traité : attaque de Khuza‘a par Banû Bakr et participation de Quraysh : sont surtout développées par Ibn Ishâq/Ibn Hishâm. Il faut conserver cette distinction.

Huit années auparavant, Mohammad ﷺ quittait La Mecque comme un homme traqué

Pour comprendre ce jour, il faut se souvenir de la dernière fois où Mohammad ﷺ avait quitté sa ville pour y établir sa vie. Il avait grandi auprès de la Kaaba. Il avait participé à sa reconstruction. Quraysh l’avait surnommé al-Amîn avant la Révélation.

Puis il avait annoncé le Tawhîd. Et les relations avaient basculé. Les persécutions s’étaient intensifiées. Ses compagnons avaient souffert.

Certains avaient émigré. Finalement, Mohammad ﷺ avait quitté La Mecque pour Médine. Ce départ n’avait rien d’un triomphe humain. Il abandonnait :

sa ville, sa Maison sacrée, les lieux de son enfance, et la Kaaba autour de laquelle se dressaient encore des idoles.

Huit années plus tard, la situation est totalement différente. Mohammad ﷺ revient. Mais cette fois : avec environ dix mille musulmans.

Sahîh al-Bukhârî rapporte explicitement qu’il quitta Médine en direction de La Mecque avec dix mille hommes, durant Ramadan de l’an 8 H. (Sunnah)

Pourtant cette conquête commence par un traité de paix

Le point de départ immédiat n’est pas une volonté soudaine de prendre La Mecque. Deux années auparavant, Mohammad ﷺ et Quraysh avaient signé le célèbre traité d’al-Hudaybiyya. À première vue, certains musulmans l’avaient trouvé difficile. Mais il établissait notamment une trêve permettant aux deux camps et à leurs alliés de vivre sans guerre ouverte.

Les tribus arabes pouvaient choisir leur alliance. Dans la tradition d’Ibn Ishâq : Khuza‘a entre dans l’alliance de Mohammad ﷺ. Banû Bakr entre dans celle de Quraysh. (Islamweb)

Or Khuza‘a et Banû Bakr avaient une ancienne rivalité. La trêve ne supprime pas la mémoire des anciens conflits. Elle les suspend.

Une attaque de nuit brise l’équilibre

Selon Ibn Ishâq, des membres de Banû Bakr décident finalement de profiter de la situation pour attaquer Khuza‘a. L’attaque se produit près d’un point d’eau appelé al-Watîr. Ils surprennent leurs adversaires de nuit. Le récit affirme surtout que Quraysh fournit des armes à Banû Bakr et que certains Qurayshites participent discrètement aux combats. (Islamweb)

Le problème n’est donc plus seulement : Banû Bakr contre Khuza‘a. Si Quraysh soutient militairement une attaque contre une tribu placée sous l’alliance de Mohammad ﷺ, elle compromet le traité d’al-Hudaybiyya. Ibn Ishâq présente précisément cet événement comme l’une des causes directes de la conquête de La Mecque. (Islamweb)

Khuza‘a demande secours

Des hommes de Khuza‘a prennent alors la route de Médine. Parmi eux, la Sîra mentionne ‘Amr ibn Sâlim al-Khuzâ‘î. Il se présente devant Mohammad ﷺ et lui expose ce qui vient de se produire. Le sens de sa demande est simple :

Khuza‘a était liée à toi. Le pacte a été violé. Viens à notre secours. À partir de cet instant, la crise change de dimension. Ce n’est plus une simple vengeance tribale. C’est une question de pacte.

Et Mohammad ﷺ prépare désormais une expédition vers La Mecque. (Islamweb)

Quraysh comprend trop tard le danger

Les traditions de la Sîra racontent que Quraysh réalise rapidement la gravité de ce qui vient de se produire. Abû Sufyân se rendrait même à Médine afin de tenter de renouveler ou renforcer l’accord. Mais la situation a changé. Les préparatifs commencent.

Mohammad ﷺ souhaite autant que possible préserver le secret de la destination afin d’éviter que Quraysh n’ait le temps de mobiliser une vaste résistance. Puis l’armée quitte Médine. Cette fois, nous retrouvons un terrain documentaire beaucoup plus solide : Ibn ‘Abbâs rapporte dans Sahîh al-Bukhârî que Mohammad ﷺ partit pendant Ramadan avec dix mille musulmans. (Sunnah)

Une armée immense sur les routes du Hijaz

Dix mille hommes représentent une force considérable dans le contexte de l’Arabie du VIIe siècle. Mais cette armée n’est plus seulement composée des premiers musulmans qui avaient fui La Mecque. Elle rassemble : des Muhâjirûn,

des Ansâr, et des contingents provenant de plusieurs tribus désormais alliées à l’Islam. Les années ont transformé le rapport de force. Lors de l’Hégire :

quelques musulmans quittaient discrètement La Mecque. Lors de Badr : la communauté musulmane restait encore relativement petite. À Hudaybiyya :

elle avait négocié avec Quraysh. Désormais : dix mille hommes marchent vers La Mecque. Le changement est immense.

Ramadan sur la route

Le voyage se déroule pendant Ramadan. Sahîh al-Bukhârî précise que Mohammad ﷺ et ses compagnons jeûnaient au début du trajet. Lorsqu’ils atteignirent al-Kadîd, un point d’eau situé entre ‘Usfân et Qudayd, Mohammad ﷺ rompit son jeûne, et les compagnons firent de même. (Sunnah) Ce détail paraît secondaire face à la conquête.

Mais il est précieux historiquement. Il donne au voyage une réalité concrète : ce n’est pas seulement une flèche sur une carte. C’est une armée voyageant sous la chaleur du Hijaz, durant Ramadan, progressant de point d’eau en point d’eau.

Puis les musulmans arrivent à Marr az-Zahrân

À proximité de La Mecque se trouve Marr az-Zahrân, généralement identifié à la vallée aujourd’hui appelée Wâdî Fâtima. L’armée musulmane y établit son camp. La nuit tombe. Et de très nombreux feux apparaissent.

Sahîh al-Bukhârî raconte que trois hommes sortent de La Mecque à la recherche d’informations : Abû Sufyân ibn Harb, Hakîm ibn Hizâm, Budayl ibn Warqâ’.

Lorsqu’ils approchent, ils aperçoivent les feux du camp. Abû Sufyân est frappé par leur nombre. Le hadith rapporte qu’il les compare aux feux de ‘Arafat. (Sunnah) Cette comparaison est intéressante.

Depuis des générations, les Mecquois connaissent l’image de milliers de feux allumés pendant les grands rassemblements. Mais cette fois, il ne s’agit pas du Hajj. Une armée est devant La Mecque.

Abû Sufyân est capturé

Les gardes musulmans repèrent les trois hommes. Ils les arrêtent. Ils sont conduits devant Mohammad ﷺ. Sahîh al-Bukhârî rapporte ensuite explicitement :

Abû Sufyân embrasse l’Islam. (Sunnah) L’homme qui avait été pendant des années l’un des grands dirigeants de l’opposition mecquoise se trouve désormais devant celui qu’il avait combattu. Badr. Uhud.

Les Coalisés. Les années de confrontation. Tout cela appartient maintenant au passé.

Mohammad ﷺ veut qu’il voie l’armée

Il demande ensuite à al-‘Abbâs رضي الله عنه de retenir Abû Sufyân dans un endroit d’où il pourra observer les contingents musulmans défiler. Les tribus passent l’une après l’autre. Ghifâr. Juhayna.

Sulaym. D’autres groupes. Abû Sufyân demande à chaque fois :

« Qui sont ceux-là ? »

Puis apparaissent les Ansâr, conduits dans le récit de Bukhârî par Sa‘d ibn ‘Ubâda رضي الله عنه. Enfin passe le groupe dans lequel se trouve Mohammad ﷺ lui-même. (Sunnah) L’image est très forte : Quraysh avait autrefois cru pouvoir isoler Mohammad ﷺ.

Huit années après l’Hégire, son ancien adversaire regarde défiler devant lui une grande partie de l’Arabie désormais mobilisée autour de lui.

Une parole dangereuse est immédiatement corrigée

Lorsque Sa‘d ibn ‘Ubâda passe devant Abû Sufyân, Sahîh al-Bukhârî lui attribue une parole de guerre laissant entendre que ce jour serait celui du grand affrontement et que La Mecque serait prise par la force. Abû Sufyân rapporte cette parole à Mohammad ﷺ. La réaction est importante. Mohammad ﷺ la rejette.

Il affirme au contraire que ce sera un jour où Allah honorera la Kaaba. (Sunnah) Ce détail doit apparaître dans notre histoire. Le but n’est pas de transformer la conquête en destruction de La Mecque. La Maison doit être honorée.

Le Sanctuaire doit être purifié. La domination polythéiste doit prendre fin. Mais La Mecque elle-même n’est pas destinée à être rasée.

La sécurité est annoncée

Sahîh Muslim rapporte ensuite une annonce importante. Mohammad ﷺ proclame que seront en sécurité : celui qui entre dans la maison d’Abû Sufyân, celui qui dépose ses armes,

et celui qui ferme sa porte. (Sunnah) Cela permet à une grande partie des habitants d’éviter tout affrontement. L’armée est immense. Mais l’objectif est clairement de réduire la résistance plutôt que de transformer la ville en champ de bataille général.

Les habitants rentrent chez eux. Les portes se ferment. La Mecque attend.

Les forces musulmanes sont réparties

L’entrée n’est pas improvisée. Sahîh Muslim rapporte que plusieurs commandements sont distribués. Khâlid ibn al-Walîd رضي الله عنه commande notamment une aile. az-Zubayr ibn al-‘Awwâm رضي الله عنه en commande une autre.

Abû ‘Ubayda رضي الله عنه dirige un autre groupe. (Sunnah) Sahîh al-Bukhârî conserve également des détails sur les directions d’entrée dans la ville. (Sunnah) La majorité de l’opération se déroule sans grande bataille. Une résistance armée se produit toutefois dans le secteur où avance Khâlid.

Il y aura donc bien des morts. Il serait historiquement faux de raconter :

« La conquête s’est faite absolument sans aucun combat. »

Elle fut remarquablement limitée en violence compte tenu de la taille de la force engagée, mais pas totalement dépourvue d’affrontements. (Sunnah)

Mohammad ﷺ entre dans la ville qu’il avait quittée huit ans plus tôt

Sahîh al-Bukhârî rapporte qu’il entra par la partie haute de La Mecque, accompagné notamment d’Usâma ibn Zayd, Bilâl et ‘Uthmân ibn Talha. (Sunnah) Un autre hadith authentique précise qu’il entra ce jour-là avec un casque sur la tête, ce qui confirme qu’il ne se présentait pas comme un pèlerin en état d’ihram mais dans le contexte d’une opération militaire. (Sunnah) C’est une scène complètement différente de l’Hégire. Il ne se cache plus.

Il ne fuit plus. L’armée musulmane contrôle les accès. Mais surtout : la Kaaba est devant lui.

La Maison qu’il n’avait jamais cessé d’aimer

Pendant les années médinoises, les musulmans s’étaient tournés vers La Mecque pour leurs prières. Ils y étaient venus pour la Omra d’al-Qadâ’. Ils avaient signé Hudaybiyya. Mais le Sanctuaire restait politiquement sous contrôle polythéiste.

Désormais, cela prend fin. Mohammad ﷺ approche de Hajar al-Aswad. Sahîh Muslim rapporte qu’il touche ou embrasse la Pierre, puis accomplit le tawaf autour de la Maison. (Sunnah) Mais ce tawaf est différent de tous ceux que nous avons décrits dans l’Histoire 11.

Car autour de lui se trouvent encore les symboles du polythéisme que l’Islam est venu abolir.

360 idoles autour de la Kaaba

Cette information est parfaitement authentique. ‘Abdullâh ibn Mas‘ûd رضي الله عنه rapporte dans Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim qu’il y avait : 360 IDOLES autour de la Kaaba lorsque Mohammad ﷺ entra à La Mecque. (Sunnah)

Ce chiffre est impressionnant. La Maison bâtie pour le Tawhîd avait fini par être littéralement entourée de représentations cultuelles. L’histoire commencée avec ‘Amr ibn Luhayy atteint ici son terme. Des générations avaient introduit des idoles.

Des tribus en avaient adopté. Le Sanctuaire était devenu le centre religieux d’un système polythéiste complexe. Et maintenant : Mohammad ﷺ se tient au milieu de ces idoles.

Il ne prononce pas un discours compliqué

Il tient un bâton ou un objet semblable dans la main. Puis il commence à frapper ou pousser les idoles. Et il récite :

وَقُلْ جَآءَ ٱلْحَقُّ وَزَهَقَ ٱلْبَـٰطِلُ ۚ إِنَّ ٱلْبَـٰطِلَ كَانَ زَهُوقًۭا

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah : « Et dis : “La Vérité est venue et l’Erreur a disparu. Car l’Erreur est destinée à disparaître.” »: Coran, Al-Isrâ’, 17:81. (Quran.com) Sahîh al-Bukhârî rapporte directement que Mohammad ﷺ prononçait ce verset en faisant tomber les idoles. (Sunnah)

Un verset révélé à La Mecque devient réalité devant la Kaaba

Le verset d’Al-Isrâ’ avait été révélé avant cette conquête. À l’époque : les musulmans étaient faibles. Le polythéisme dominait encore La Mecque.

La Kaaba était entourée d’idoles. Mohammad ﷺ était combattu par son propre peuple. Puis, des années plus tard : il récite le même verset au moment où les idoles tombent physiquement autour de la Maison. (Quran.com)

Le contraste est extrêmement puissant pour notre narration. Il ne dit pas :

« Ma victoire est arrivée. »

Il dit :

« La Vérité est venue. »

La purification n’est pas uniquement extérieure

Il reste encore des objets à l’intérieur de la Kaaba. Sahîh al-Bukhârî rapporte que Mohammad ﷺ refuse d’entrer dans la Maison tant que des représentations cultuelles y sont présentes. Il ordonne donc qu’elles soient retirées. (Sunnah) Parmi les représentations sorties, le hadith mentionne des images d’Ibrahim et d’Ismaïl عليهما السلام représentés tenant des flèches divinatoires.

La réaction de Mohammad ﷺ est claire : il condamne cette représentation et rappelle qu’Ibrahim et Ismaïl n’utilisaient pas ces pratiques divinatoires. (Sunnah) Ce moment relie directement plusieurs de nos chapitres.

Souvenez-vous de l’Histoire 08

‘Abd al-Muttalib et Quraysh avaient recours aux flèches divinatoires dans certaines traditions préislamiques. Dans l’Histoire 11, nous avons vu un pèlerinage où l’héritage d’Ibrahim coexistait avec des inventions. Et maintenant : on a même attribué symboliquement à Ibrahim et Ismaïl eux-mêmes une pratique appartenant à la Jâhiliyya.

C’est une falsification de leur mémoire. Mohammad ﷺ ne se contente donc pas de retirer des statues. Il restaure également le récit d’Ibrahim. La religion d’Ibrahim n’était pas celle des azlâm.

Elle était celle du Tawhîd.

Puis Mohammad ﷺ entre dans la Kaaba

Après l’évacuation des représentations, ‘Uthmân ibn Talha apporte la clé. Sahîh al-Bukhârî rapporte que Mohammad ﷺ entre dans la Maison accompagné de : Usâma ibn Zayd, Bilâl,

‘Uthmân ibn Talha. (Sunnah) La porte se ferme. Ils restent un certain temps à l’intérieur. Selon le récit d’Ibn ‘Umar transmis par Bilâl, Mohammad ﷺ accomplit également une prière à l’intérieur de la Kaaba entre deux piliers. (Sunnah)

D’autres chaînes rapportent des détails différents concernant la prière à l’intérieur ce jour-là, et les savants ont étudié ces variantes. Pour notre narration historique, le point incontestable est : il entre dans une Kaaba désormais débarrassée de ses idoles.

La clé de la Kaaba

‘Uthmân ibn Talha appartient à la famille chargée traditionnellement de la garde et de la clé de la Maison. Le simple fait que ce soit lui qui apporte et utilise la clé est confirmé par plusieurs hadiths authentiques. (Sunnah) La conquête ne signifie donc pas que toutes les anciennes fonctions de La Mecque sont arbitrairement détruites. Certaines responsabilités historiques sont conservées.

C’est un autre principe important dans la restauration de Mohammad ﷺ : tout ce qui existe avant l’Islam n’est pas automatiquement supprimé. Ce qui est incompatible avec le Tawhîd disparaît. Ce qui peut continuer légitimement demeure.

Une Maison sans idoles

Essayons de mesurer le changement. Depuis des générations : le pèlerin entrait dans La Mecque en voyant des symboles associés à différentes divinités. Il accomplissait le tawaf au milieu d’un environnement polythéiste.

Des représentations occupaient même l’intérieur de la Maison. Puis en quelques heures : ce monde disparaît. La Kaaba reste.

Hajar al-Aswad reste. Le tawaf reste. Safâ et Marwa restent. Zamzam reste.

Mais les idoles : disparaissent. C’est exactement la logique que nous avons suivie depuis l’Histoire 11. L’Islam ne détruit pas le Hajj.

Il retire ce qui l’avait déformé.

Mohammad ﷺ monte ensuite à Safâ

Sahîh Muslim rapporte qu’après le tawaf, Mohammad ﷺ se rend à Safâ. Il monte suffisamment haut pour voir la Kaaba. Puis il lève les mains. Il loue Allah.

Et il invoque. (Sunnah) L’image relie directement notre récit à Hajar. Des siècles auparavant : Hajar montait Safâ pour chercher quelqu’un dans une vallée vide.

Aujourd’hui : Mohammad ﷺ se tient à Safâ après la purification de la Maison. La géographie est identique. Mais l’histoire a parcouru des siècles.

Les Ansâr ont soudain peur de le perdre

Un détail extraordinaire apparaît dans Sahîh Muslim. Les Ansâr observent Mohammad ﷺ au milieu de sa ville natale. La Mecque est conquise. Quraysh vient de perdre sa domination hostile.

Le Sanctuaire est entre les mains des musulmans. Et une inquiétude leur vient : va-t-il rester à La Mecque ? Après tout :

c’est sa ville. Sa tribu. La Kaaba. Les lieux de son enfance.

Les Ansâr commencent à craindre que le retour victorieux signifie la fin de son installation à Médine. Mohammad ﷺ apprend leur inquiétude. Sa réponse est catégorique : il rappelle qu’il a émigré vers Allah et vers eux.

Puis il affirme qu’il vivra avec eux et mourra avec eux. (Sunnah) Et c’est exactement ce qui se produira. Il ne transforme pas La Mecque reconquise en nouvelle capitale politique personnelle. Il retourne à Médine.

Une conquête, mais pas une vengeance générale

L’histoire populaire de la conquête est souvent résumée par une formule générale attribuée à Mohammad ﷺ du type :

« Allez, vous êtes libres. »

Cette formule est extrêmement célèbre dans la Sîra, mais ses voies de transmission n’ont pas le même niveau d’authenticité que les grands récits de Bukhârî et Muslim. Il faut donc être prudent dans notre projet. Nous n’avons pas besoin de cette phrase pour établir le caractère largement contenu de la conquête. Nous possédons déjà un élément authentique très clair :

Mohammad ﷺ garantit la sécurité à ceux qui : entrent chez Abû Sufyân, déposent leurs armes, ou ferment leur porte. (Sunnah)

Et nous savons que la majorité de La Mecque n’est pas massacrée.

Mais il ne faut pas non plus transformer l’événement en pacifisme absolu

Quelques individus restent expressément recherchés pour des actes graves. Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim rapportent notamment le cas d’Ibn Khatal, qui s’était réfugié en s’agrippant aux tentures de la Kaaba et dont Mohammad ﷺ ordonna l’exécution. (Sunnah) Ce détail est important pour la rigueur historique. La conquête n’est ni :

un massacre général, ni : une amnistie juridiquement absolue accordée sans exception à chaque individu. La réalité est plus précise.

La très grande majorité bénéficie d’une sécurité. Mais quelques personnes font l’objet de décisions particulières pour des faits spécifiques.

Et la sainteté de La Mecque reste intacte

Le fait qu’une armée musulmane entre dans La Mecque ne signifie pas que le Haram perd son caractère sacré. Au contraire. Mohammad ﷺ rappellera que la permission de combattre dans La Mecque ne lui fut accordée que pour une période limitée ce jour-là, et que son caractère sacré demeure. C’est fondamental.

La conquête ne transforme pas le Haram en territoire ordinaire. Elle vise à restaurer son véritable statut.

Le résultat religieux est beaucoup plus important que le résultat militaire

Si nous racontons cette histoire uniquement comme : « Mohammad ﷺ avait dix mille soldats et Quraysh perdit la guerre », nous passons à côté du cœur du chapitre. L’événement militaire est important.

Mais pour l’Histoire du Hajj, ce qui compte surtout est ce qui se produit devant la Kaaba. Depuis ‘Amr ibn Luhayy : les idoles avaient progressivement envahi l’univers religieux de La Mecque. Depuis plusieurs générations :

le Hajj combinait rites d’Ibrahim et pratiques de shirk. Et désormais : le centre du pèlerinage est débarrassé du polythéisme matériel.

Le Hajj n’est pourtant pas encore totalement purifié

Voilà un détail essentiel. La conquête a lieu en 8 H. Mais les anciennes pratiques du pèlerinage ne disparaissent pas toutes le même jour. Des polythéistes continuent encore à participer au Hajj suivant.

Le tawaf nu n’est pas encore publiquement interdit à tous lors de cette conquête elle-même. C’est en 9 H, lors du Hajj dirigé par Abû Bakr رضي الله عنه, qu’il sera proclamé : plus de Hajj pour les polythéistes après cette année, et plus de tawaf nu.

Ainsi : 8 H la Kaaba est purifiée des idoles. 9 H

les dernières grandes pratiques publiques du pèlerinage polythéiste sont interdites. 10 H Mohammad ﷺ accomplit son Hajj d’Adieu et montre aux musulmans le pèlerinage restauré dans sa forme complète. Cette progression est fondamentale pour notre chronologie.

Des siècles de transformation sont annulés en deux années

Regardons la vitesse du changement. Pendant des générations : le polythéisme s’installe. Les Hums inventent des privilèges.

La Talbiyah est modifiée. Le tawaf nu existe. Les mois sacrés sont manipulés. Des idoles encerclent la Kaaba.

Puis : 8 H : destruction des idoles. 9 H : fin officielle du Hajj polythéiste et du tawaf nu. 10 H : Hajj d’Adieu de Mohammad ﷺ.

En deux ou trois saisons de pèlerinage, un système déformé pendant des siècles est presque entièrement démantelé.

Et Quraysh elle-même bascule

La tribu qui avait résisté au message devient progressivement musulmane. Les hommes qui défendaient les idoles voient celles-ci tomber. Certains anciens adversaires deviendront même des figures importantes de l’histoire islamique. Abû Sufyân.

‘Ikrima ibn Abî Jahl. Suhayl ibn ‘Amr. Et beaucoup d’autres. La conquête ne signifie donc pas simplement la disparition d’une population.

Elle signifie la transformation religieuse de cette population.

Sourate An-Nasr résumera le résultat

Allah dit :

إِذَا جَآءَ نَصْرُ ٱللَّهِ وَٱلْفَتْحُ ۝وَرَأَيْتَ ٱلنَّاسَ يَدْخُلُونَ فِى دِينِ ٱللَّهِ أَفْوَاجًۭا ۝

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah : « Lorsque vient le secours d’Allah ainsi que la victoire, et que tu vois les gens entrer en foule dans la religion d’Allah… » (Quran.com) Les exégètes ont traditionnellement relié al-Fath dans cette sourate à la conquête de La Mecque. Après la chute du principal centre de résistance qurayshite, l’Arabie entre dans une nouvelle phase.

Les délégations se multiplient. Les conversions augmentent. La Mecque n’est plus le centre politique de l’opposition au message.

Mais Mohammad ﷺ ne transforme pas le succès en glorification personnelle

La suite de la sourate est fondamentale :

فَسَبِّحْ بِحَمْدِ رَبِّكَ وَٱسْتَغْفِرْهُ

« alors, par la louange, célèbre la gloire de ton Seigneur et implore Son pardon. »: An-Nasr 110:3, traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com) La victoire mène à : la glorification d’Allah, la louange,

et la demande de pardon. Pas à l’exaltation personnelle.

Le contraste avec Abraha est saisissant

Rappelons l’Histoire 09. Abraha venait vers La Mecque avec une armée. Son objectif, selon la tradition islamique : détruire la Kaaba.

L’armée échoua. Maintenant Mohammad ﷺ arrive lui aussi avec une immense force. Mais son objectif est exactement inverse. Il ne détruit pas la Maison.

Il détruit ce qui l’entoure et contredit sa vocation. Abraha est associé dans la mémoire islamique à la menace contre le Sanctuaire. Mohammad ﷺ est celui qui le rend à son orientation première.

Le contraste avec Qusayy est tout aussi important

Qusayy avait repris La Mecque. Il avait organisé Quraysh. Il avait renforcé le service des pèlerins. Mais il n’avait pas supprimé le polythéisme.

Mohammad ﷺ accomplit désormais ce qu’aucun dirigeant mecquois depuis des générations n’avait accompli : la Kaaba cesse d’être un sanctuaire entouré d’idoles. L’organisation politique avait changé plusieurs fois. Le fondement religieux change enfin.

Le projet d’Ibrahim réapparaît

Lorsque nous avons raconté la construction de la Kaaba, le Coran avait présenté l’ordre donné à Ibrahim : ne rien associer à Allah et purifier la Maison pour ceux qui accomplissent le tawaf et la prière.

Des siècles plus tard, la Maison avait été remplie et entourée de symboles polythéistes. La conquête de 8 H referme donc un immense arc historique.

Ibrahim عليه السلام :

Tawhîd. Puis : Jurhum. Khuza‘a.

‘Amr ibn Luhayy. Idoles. Hums. Talbiyah déformée.

Et finalement : Mohammad ﷺ. La Vérité est venue et l’erreur a disparu.

Le pèlerin qui viendra ensuite ne verra plus la même Kaaba

Avant 8 H : le pèlerin pouvait voir les idoles. Après 8 H : elles ont disparu.

Avant 9 H : les polythéistes participent encore au pèlerinage. Après l’annonce de 9 H : cela prend fin.

Puis en 10 H : le pèlerinage islamique est montré publiquement par Mohammad ﷺ lui-même. Nous sommes donc maintenant à seulement deux chapitres d’un moment essentiel : le Hajj d’Adieu.

Mais avant cela, il faut raconter l’année 9 H. Car c’est cette année qui coupe définitivement le dernier lien entre le Hajj et le système religieux de la Jâhiliyya.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Mohammad ﷺ quitta Médine pour La Mecque en Ramadan de l’an 8 H avec dix mille musulmans. (Sunnah)

TRADITION HISTORIQUE FORTE DE LA SÎRA La cause immédiate du conflit fut l’attaque de Khuza‘a, alliée de Mohammad ﷺ, par Banû Bakr, alliée de Quraysh. Ibn Ishâq affirme que Quraysh fournit des armes et que certains de ses hommes participèrent à l’attaque, constituant une rupture du cadre établi par Hudaybiyya. (Islamweb)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ À Marr az-Zahrân, Abû Sufyân, Hakîm ibn Hizâm et Budayl ibn Warqâ’ sortirent rechercher des informations. Ils virent l’immense camp musulman ; Abû Sufyân fut conduit devant Mohammad ﷺ et embrassa l’Islam. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM Mohammad ﷺ accorda une sécurité à ceux qui entraient dans la maison d’Abû Sufyân, déposaient leurs armes ou fermaient leur porte. (Sunnah) À NE PAS DIRE La conquête ne fut pas totalement dépourvue de combat. Des affrontements limités eurent lieu, notamment dans le secteur de Khâlid ibn al-Walîd. Il est donc plus juste de parler d’une conquête avec violence très limitée, et non d’une entrée absolument sans aucun combat. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ ET MUSLIM Mohammad ﷺ entra à La Mecque dans un contexte militaire et portait notamment un casque selon le récit authentique d’Anas. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ ET MUSLIM Il y avait 360 idoles autour de la Kaaba. Mohammad ﷺ les faisait tomber ou les frappait avec un bâton en récitant notamment Coran 17:81 : « La Vérité est venue et l’Erreur a disparu. » (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Mohammad ﷺ refusa d’entrer dans la Kaaba avant le retrait des représentations cultuelles se trouvant à l’intérieur. Des images d’Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام avec des flèches divinatoires furent sorties, et Mohammad ﷺ rejeta explicitement cette attribution mensongère. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Il entra ensuite dans la Kaaba avec Usâma ibn Zayd, Bilâl et ‘Uthmân ibn Talha. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM Après le tawaf, Mohammad ﷺ monta sur Safâ, regarda vers la Kaaba, leva les mains et invoqua Allah. (Sunnah) CHRONOLOGIE ESSENTIELLE 8 H : conquête de La Mecque et destruction des idoles autour de la Kaaba.

9 H : annonce que les polythéistes ne feront plus le Hajj après cette année et disparition du tawaf nu. 10 H : Hajj d’Adieu de Mohammad ﷺ. Cette chronologie montre que la restauration complète du Hajj se fait par étapes.

La Kaaba avait été débarrassée des idoles. Pourtant, une dernière rupture devait encore être proclamée avant que le pèlerinage ne retrouve pleinement son cadre islamique.

VOIR LES SOURCES

Histoire 13

Le Hajj de l’an 9 : Abû Bakr dirige le pèlerinage, ‘Alî proclame At-Tawbah et le Hajj polythéiste prend fin

Époque
Dhul-Hijjah de l’an 9 de l’Hégire
Datation approximative
631 de l’ère chrétienne
Lieu principal
La Mecque, ‘Arafat et surtout Mina
Thème
premier grand Hajj après la conquête de La Mecque, direction du pèlerinage confiée à Abû Bakr رضي الله عنه, proclamation publique de Sourate At-Tawbah par ‘Alî رضي الله عنه, respect des pactes encore valides, interdiction définitive du Hajj polythéiste et du tawaf nu
Niveau de certitude
le cœur du récit est très solidement établi par Sahîh al-Bukhârî, notamment la direction du Hajj par Abû Bakr, l’envoi de ‘Alî avec Bara’ah, la proclamation à Mina et les deux grandes annonces. Les versets 9:1-4 et 9:28 donnent directement le cadre coranique. Certains détails supplémentaires transmis par les ouvrages de Sîra ou des chaînes plus faibles doivent rester secondaires.

La Kaaba a été purifiée… mais le Hajj n’est pas encore totalement séparé de la Jâhiliyya

Nous avons laissé La Mecque en l’an 8 H. Mohammad ﷺ était revenu dans sa ville. Les 360 idoles autour de la Kaaba avaient été renversées. Les représentations cultuelles présentes à l’intérieur de la Maison avaient été retirées.

La Kaaba avait retrouvé son orientation première : l’adoration d’Allah seul. Mais cela ne signifie pas qu’en quelques heures toutes les anciennes pratiques du pèlerinage avaient disparu de toute l’Arabie. Des tribus polythéistes existaient encore.

Des pactes existaient encore. Des Arabes qui n’avaient pas encore embrassé l’Islam continuaient à connaître et à pratiquer le Hajj. Le vieux monde n’avait donc pas entièrement disparu. La Maison avait été purifiée en 8 H.

Il restait désormais à purifier la saison du pèlerinage elle-même. Et cette étape va se dérouler l’année suivante.

Un Hajj extrêmement particulier

Nous sommes en l’an 9 H. C’est une année de transition. Le pouvoir polythéiste de Quraysh sur La Mecque a disparu. Mais certains polythéistes viennent encore accomplir le Hajj.

Les musulmans sont également présents. Pour la dernière fois, le pèlerinage va donc réunir dans les mêmes lieux des populations appartenant encore à deux systèmes religieux qui ne pourront plus coexister ainsi l’année suivante. Et ce Hajj ne sera pas dirigé personnellement par Mohammad ﷺ. Il choisit un homme pour conduire les pèlerins :

Abû Bakr as-Siddîq رضي الله عنه Ce point est explicitement établi par Sahîh al-Bukhârî. Abû Hurayra رضي الله عنه parle du Hajj « dans lequel le Messager d’Allah ﷺ avait nommé Abû Bakr chef des pèlerins », l’année précédant le Hajj d’Adieu. (Sunnah)

Pourquoi Mohammad ﷺ ne dirige-t-il pas lui-même ce Hajj ?

Nous devons être rigoureux. Les textes authentiques que nous utilisons ici établissent clairement que Mohammad ﷺ confia le Hajj à Abû Bakr, mais ils ne nous donnent pas dans ces récits une phrase prophétique disant :

« Je n’accomplis pas le Hajj cette année pour telle raison précise. »

Plusieurs explications seront données par les savants et les historiens. Mais pour notre projet, mieux vaut ne pas transformer une explication ultérieure en certitude prophétique. Le fait historique certain est : 9 H : Abû Bakr dirige le Hajj.

10 H : Mohammad ﷺ accomplira personnellement son Hajj d’Adieu.

Abû Bakr part donc avec les pèlerins

Imaginez le changement. Quelques années auparavant, Abû Bakr رضي الله عنه avait quitté La Mecque avec Mohammad ﷺ lors de l’Hégire. Ils étaient recherchés. Ils s’étaient cachés dans la grotte de Thawr.

Désormais, Abû Bakr revient vers La Mecque non comme fugitif… mais comme : Amîr al-Hajj : dirigeant du pèlerinage désigné par Mohammad ﷺ. Il doit organiser les rites.

Conduire les musulmans. Expliquer les étapes. Et maintenir l’ordre durant une saison encore extraordinairement complexe. Car tous les pèlerins présents ne sont pas encore musulmans.

Puis une révélation change complètement la portée de ce Hajj

Après le départ d’Abû Bakr, des versets de Sourate At-Tawbah, également appelée Bara’ah, doivent être rendus publics. Le premier mot est déjà extrêmement fort :

بَرَآءَةٌۭ

Bara’ah. Désaveu. Rupture d’engagement dans les cas concernés. Le début de la sourate proclame :

بَرَآءَةٌۭ مِّنَ ٱللَّهِ وَرَسُولِهِۦٓ إِلَى ٱلَّذِينَ عَـٰهَدتُّم مِّنَ ٱلْمُشْرِكِينَ

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah : « Désaveu de la part d’Allah et de Son Messager à l’égard des polythéistes avec qui vous avez conclu un pacte. »: At-Tawbah, 9:1. (Quran.com) Puis vient l’annonce d’un délai de quatre mois dans le verset suivant. (Quran.com) Mais il faut immédiatement expliquer quelque chose d’essentiel.

Non : le Coran n’ordonne pas de trahir indistinctement tous les pactes

Si nous nous arrêtions aux deux premiers versets, nous risquerions de raconter l’histoire de manière fausse. Le verset 9:4 ajoute immédiatement une exception capitale. Allah parle des polythéistes qui avaient respecté leur traité, n’avaient rien diminué de leurs engagements et n’avaient soutenu personne contre les musulmans. À leur sujet, Allah ordonne :

فَأَتِمُّوٓا۟ إِلَيْهِمْ عَهْدَهُمْ إِلَىٰ مُدَّتِهِمْ

Traduction Muhammad Hamidullah : « respectez pleinement le pacte conclu avec eux jusqu’au terme convenu. » (Quran.com) C’est fondamental. Le délai de quatre mois ne doit donc pas être raconté comme une annulation arbitraire de tous les traités sans distinction.

Les engagements loyalement respectés doivent aller jusqu’à leur terme. La rupture concerne les situations visées par le texte, dans un contexte où plusieurs pactes avaient été violés ou étaient arrivés à une nouvelle phase. Cette précision change complètement la compréhension de l’épisode.

La proclamation doit être publique

Ces dispositions ne peuvent pas rester connues uniquement à Médine. Les tribus doivent être informées. Et quel meilleur endroit que le Hajj ? Toutes les grandes routes convergent.

Des tribus de différentes régions sont présentes. À Mina, une proclamation peut être entendue puis retransmise dans toute l’Arabie. Mohammad ﷺ envoie donc : ‘Alî ibn Abî Tâlib رضي الله عنه

avec la mission de proclamer Bara’ah. Sahîh al-Bukhârî est extrêmement clair : Abû Bakr est déjà chef du Hajj, puis Mohammad ﷺ envoie ‘Alî après lui et lui ordonne de proclamer Sourate Bara’ah. (Sunnah) Ce détail nous permet d’éviter une erreur fréquente :

‘Alî ne remplace pas Abû Bakr comme chef du pèlerinage. Abû Bakr demeure le responsable du Hajj. ‘Alî reçoit une mission particulière : proclamer la révélation et ses nouvelles dispositions.

Pourquoi ‘Alî ?

Un récit de Jâmi‘ at-Tirmidhî, jugé hasan, rapporte qu’après avoir initialement confié la proclamation à Abû Bakr, Mohammad ﷺ indiqua qu’une annonce de cette nature devait être transmise par un homme de sa famille, puis confia Bara’ah à ‘Alî رضي الله عنه. (Sunnah) Ce récit donne une explication traditionnelle importante à son envoi. Mais notre base la plus forte reste Sahîh al-Bukhârî : Abû Bakr dirige.

‘Alî rejoint la mission. Bara’ah est proclamée. (Sunnah)

Le pèlerinage continue normalement sous la direction d’Abû Bakr

Il ne faut pas imaginer que l’arrivée de ‘Alî suspend le Hajj. Abû Bakr continue à exercer la responsabilité que Mohammad ﷺ lui a confiée. Il conduit les rites. Les pèlerins avancent dans le parcours.

‘Arafat. Muzdalifah. Mina. Les sacrifices.

La lapidation. Mais parallèlement au déroulement des rites se produit maintenant quelque chose de nouveau : une déclaration publique annonce que cette coexistence entre Hajj islamique et Hajj polythéiste arrive à son terme.

Mina, 10 Dhul-Hijjah

Nous arrivons au Jour du Sacrifice : Yawm an-Nahr. Mina est remplie de pèlerins. C’est précisément ce jour qu’Abû Bakr envoie plusieurs hommes parmi les rassemblements afin de proclamer les nouvelles règles. L’un d’entre eux est :

Abû Hurayra رضي الله عنه.

Des années plus tard, il racontera lui-même la scène. Sahîh al-Bukhârî rapporte : Abû Bakr envoya Abû Hurayra avec un groupe d’annonceurs, le Jour du Sacrifice, afin de faire entendre publiquement le message aux gens de Mina. (Sunnah) Puis viennent deux phrases qui marquent la fin d’une époque.

Première annonce : après cette année, plus aucun polythéiste ne fera le Hajj

Le message authentiquement conservé est :

أَلَا لَا يَحُجُّ بَعْدَ الْعَامِ مُشْرِكٌ

Le sens : après cette année, aucun polythéiste n’accomplira le Hajj. (Sunnah) Voilà la rupture historique. Pendant des générations, des hommes avaient accompli le pèlerinage tout en associant d’autres êtres à Allah.

Ils connaissaient la Kaaba. Ils effectuaient le tawaf. Ils sacrifiaient. Ils connaissaient ‘Arafat.

Ils prononçaient une Talbiyah. Mais le cœur du Hajj : le Tawhîd : avait été déformé. À partir de l’année suivante : cette coexistence prend fin.

Deuxième annonce : plus personne ne fera le tawaf nu

La seconde proclamation dit :

وَلَا يَطُوفُ بِالْبَيْتِ عُرْيَانٌ

Le sens est sans ambiguïté : plus personne ne doit accomplir le tawaf autour de la Maison en étant nu. (Sunnah) Nous retrouvons directement l’Histoire 11. Pendant la Jâhiliyya, certains pèlerins ne possédant pas les vêtements exigés ou fournis selon les règles des Hums accomplissaient le tawaf nus.

Nous avions vu que cette pratique était authentiquement attestée. Maintenant nous voyons aussi son abolition officielle. La boucle se ferme.

Imaginez le choc de l’annonce

Pendant des générations : les tribus venaient comme leurs pères étaient venus. Elles reproduisaient les coutumes reçues. Certaines pratiques semblaient aussi anciennes que La Mecque elle-même.

Puis, au milieu de Mina, des hommes circulent et proclament : c’est terminé. Il ne s’agit pas : d’une recommandation,

d’une critique morale, ou d’une réforme progressive laissée au choix de chacun. C’est la fin officielle d’un système. Après cette saison :

le pèlerinage autour de la Maison d’Allah ne sera plus un pèlerinage polythéiste.

Puis ‘Alî proclame Bara’ah devant les pèlerins

Sahîh al-Bukhârî précise ensuite que Mohammad ﷺ avait envoyé ‘Alî رضي الله عنه. Et Abû Hurayra rapporte : ‘Alî proclama Bara’ah avec eux, à Mina, le Jour du Sacrifice. Il annonça également :

qu’aucun polythéiste ne ferait désormais le Hajj après cette année, et que personne ne ferait plus le tawaf nu. (Sunnah) La scène est exceptionnelle. Abû Bakr dirige le pèlerinage.

Abû Hurayra et les autres annonceurs font circuler le message. ‘Alî proclame les versets révélés. Et autour d’eux se trouvent encore précisément les hommes auxquels cette déclaration annonce la fin de l’ancien ordre.

Le « Jour du Grand Pèlerinage »

Le Coran dit dans At-Tawbah 9:3 :

وَأَذَٰنٌۭ مِّنَ ٱللَّهِ وَرَسُولِهِۦٓ إِلَى ٱلنَّاسِ يَوْمَ ٱلْحَجِّ ٱلْأَكْبَرِ

Traduction Muhammad Hamidullah : « Et proclamation aux gens, de la part d’Allah et de Son Messager, au jour du Grand Pèlerinage… » (Quran.com) La proclamation d’Abû Bakr, Abû Hurayra, ‘Alî et des autres est précisément rapportée comme ayant lieu à Mina le Jour du Sacrifice. Un hadith de Sunan Abî Dâwûd, authentifié, rapporte également que Mohammad ﷺ identifia le Jour du Sacrifice comme le Jour du Grand Pèlerinage. (Sunnah)

Nous pouvons donc relier les éléments : 10 Dhul-Hijjah. Mina. Yawm an-Nahr.

Yawm al-Hajj al-Akbar. Proclamation publique de Bara’ah.

Ce jour n’est pas choisi au hasard

Le Jour du Sacrifice est l’un des moments où les pèlerins sont fortement concentrés. La nouvelle doit atteindre : les tribus, leurs représentants,

leurs chefs, leurs voyageurs. Ils repartiront ensuite vers leurs régions. La proclamation faite à Mina devient donc une sorte de message envoyé à toute l’Arabie par l’intermédiaire des pèlerins eux-mêmes.

Aujourd’hui, une décision nationale serait transmise en quelques secondes. À cette époque, les hommes présents au Hajj sont eux-mêmes le réseau de diffusion. Ils rentreront : au Najd,

au Yémen, dans le Hijaz, dans les territoires orientaux, dans différentes tribus.

Et partout, l’information voyagera : le prochain Hajj sera différent.

Mais Bara’ah ne signifie pas : « aucune règle, aucun délai, aucune protection »

Il est important de revenir au texte coranique. Sourate At-Tawbah pose plusieurs catégories. Elle annonce un désaveu envers les polythéistes concernés par la rupture. (Quran.com) Elle prévoit un délai dans certains cas. (Quran.com)

Elle ordonne explicitement de respecter jusqu’à leur terme les pactes des groupes qui sont restés loyaux. (Quran.com) Et quelques versets plus loin, 9:6 ordonne même d’accorder protection à un polythéiste qui demande asile afin d’entendre la parole d’Allah, puis de le conduire vers un lieu où il sera en sécurité. (Quran.com) C’est pourquoi notre chapitre ne doit jamais être raconté sous la forme simpliste :

« En 9 H, tous les non-musulmans reçurent soudain un ultimatum identique sans distinction. »

Ce n’est pas ce que dit le texte. Le Coran distingue : les pactes, leur respect,

leurs termes, les ruptures, les délais, et la protection individuelle.

En revanche, concernant le Hajj, la décision est nette

Pour le pèlerinage lui-même : après cette année, aucun mushrik ne fera le Hajj. Sahîh al-Bukhârî le répète dans plusieurs chapitres avec la même formulation. (Sunnah) Il n’existe donc aucune ambiguïté sur le tournant historique.

L’année 9 est la dernière saison dans laquelle les polythéistes participent encore au pèlerinage.

Puis le Coran va encore plus loin

Allah révèle également :

يَـٰٓأَيُّهَا ٱلَّذِينَ ءَامَنُوٓا۟ إِنَّمَا ٱلْمُشْرِكُونَ نَجَسٌۭ فَلَا يَقْرَبُوا۟ ٱلْمَسْجِدَ ٱلْحَرَامَ بَعْدَ عَامِهِمْ هَـٰذَا

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah : « Ô vous qui croyez ! Les polythéistes ne sont qu’impureté : qu’ils ne s’approchent plus de la Mosquée Sacrée, après cette année-ci. »: At-Tawbah 9:28. (Quran.com) Le verset et la proclamation du Hajj se répondent parfaitement. Cette année-ci est une frontière.

Avant : le système ancien existe encore partiellement. Après : il n’existe plus autour du Hajj.

Mais une inquiétude apparaît immédiatement : l’économie

Voilà un détail historique extrêmement intéressant. Interdire l’accès du pèlerinage polythéiste n’est pas seulement un changement religieux. Cela peut aussi avoir des conséquences économiques. Souvenons-nous des chapitres précédents.

Les pèlerins apportent : du commerce, des animaux, des marchandises,

des échanges, des ressources. La Mecque vit dans une vallée peu agricole. Que se passera-t-il si une partie importante des tribus qui fréquentaient le Sanctuaire ne vient plus ?

Le Coran mentionne directement cette inquiétude dans le même verset :

وَإِنْ خِفْتُمْ عَيْلَةًۭ فَسَوْفَ يُغْنِيكُمُ ٱللَّهُ مِن فَضْلِهِۦٓ إِن شَآءَ

Hamidullah : « Et si vous redoutez une pénurie, Allah vous enrichira, s’Il veut, de par Sa grâce. » (Quran.com) Le texte reconnaît donc explicitement : oui, vous pouvez craindre une perte économique.

Mais la pureté du Sanctuaire n’est pas négociée contre le commerce.

C’est une rupture immense avec l’ancienne logique de La Mecque

Pendant des siècles, le prestige de la Kaaba avait attiré des peuples différents. Le commerce s’était développé autour. Les familles de Quraysh avaient organisé : la Siqâya,

la Rifâda, les marchés, les routes. On aurait pu être tenté de dire :

« Nous ne pouvons pas supprimer le Hajj polythéiste : trop de gens viennent, trop d’argent circule. »

Le verset tranche. La vocation religieuse du Sanctuaire passe avant la peur de perdre une partie de cette économie.

La différence avec l’époque de ‘Amr ibn Luhayy devient totale

Revenons à l’Histoire 05. ‘Amr ibn Luhayy représentait le mouvement inverse. À partir d’un Sanctuaire consacré au Tawhîd, les pratiques polythéistes s’étaient progressivement développées. Puis les générations avaient ajouté :

des idoles, des Talbiyah déformées, des règles inventées, des privilèges,

des pratiques vestimentaires. L’année 9 H marque la fin institutionnelle de ce processus. Ce n’est plus : le polythéisme qui entre progressivement dans le Hajj.

C’est : le polythéisme qui en sort définitivement.

La différence avec la conquête de La Mecque

L’Histoire 12 et l’Histoire 13 doivent être clairement distinguées. 8 H : la conquête Mohammad ﷺ entre à La Mecque. Les idoles sont retirées de la Kaaba et de son environnement.

Le lieu est purifié. 9 H : le Hajj d’Abû Bakr Les annonces sont faites : plus aucun mushrik après cette année,

plus aucun tawaf nu. La saison du pèlerinage est purifiée juridiquement et publiquement. 10 H : le Hajj d’Adieu Mohammad ﷺ vient personnellement montrer aux musulmans comment accomplir le Hajj.

C’est cette progression qui rend la chronologie magnifique.

Abû Bakr et ‘Alî : deux missions différentes lors du même Hajj

Ce chapitre doit aussi éviter une confusion historique parfois utilisée dans des discussions polémiques ultérieures. Les sources authentiques permettent une formulation très claire.

Abû Bakr رضي الله عنه

Il est nommé chef des pèlerins par Mohammad ﷺ. (Sunnah)

‘Alî رضي الله عنه

Il est envoyé ensuite pour proclamer Bara’ah. (Sunnah) Abû Hurayra et d’autres Ils circulent également à Mina pour faire entendre les annonces. (Sunnah) Il ne faut donc opposer artificiellement personne.

Le Hajj se déroule sous la direction d’Abû Bakr, tandis que ‘Alî reçoit une responsabilité de proclamation révélée.

L’annonce est si importante que Bukhârî la rapporte plusieurs fois

Le même événement apparaît dans plusieurs parties de Sahîh al-Bukhârî : dans le livre de la prière, dans le livre du Hajj, dans les campagnes,

et dans le Tafsîr de Sourate At-Tawbah. (Sunnah) Cela montre combien l’événement touche plusieurs dimensions : la tenue du tawaf, le Hajj,

l’histoire politique, et l’explication du Coran.

Une dernière saison du vieux monde

C’est probablement ainsi que nous devons visuellement raconter ce chapitre. Mina. Des milliers d’hommes. Des tentes.

Des animaux. Des sacrifices. Des tribus venues de toute l’Arabie. Parmi elles :

des musulmans, et encore des polythéistes. Les rites se déroulent. Mais des voix circulent à travers les rassemblements.

Une annonce après l’autre. Des hommes s’arrêtent. Écoutent. Puis comprennent :

c’est la dernière fois. Après cette année, leurs anciennes pratiques n’auront plus leur place dans le pèlerinage de la Kaaba.

Une révolution sans reconstruction de la Maison

Ce qui est remarquable, c’est que rien n’a besoin d’être changé dans la géographie. La Kaaba reste au même endroit. Mina reste Mina. ‘Arafat reste ‘Arafat.

Muzdalifah reste Muzdalifah. Safâ et Marwa restent là. Les rites fondamentaux hérités d’Ibrahim restent. Ce qui change, c’est :

qui est adoré, ce qui est proclamé, ce qui est permis, et

ce qui est définitivement supprimé. Encore une fois : l’Islam n’invente pas une nouvelle Kaaba. Il ramène le pèlerinage au Tawhîd.

Et cette fois, l’Arabie entière est prévenue

À la fin de cette saison, personne ne pourra raisonnablement prétendre :

« Nous ne savions pas. »

Le message a été proclamé pendant le plus grand rassemblement religieux de l’année. À Mina. Le Jour du Sacrifice. Par plusieurs annonceurs.

Avec ‘Alî récitant Bara’ah. Puis les pèlerins repartent vers leurs tribus. L’année suivante, lorsqu’ils verront des musulmans converger vers La Mecque, la règle sera déjà connue.

Le prochain Hajj sera sans précédent

Pour la première fois dans notre longue histoire : la Kaaba est débarrassée des idoles, le Hajj polythéiste est terminé, le tawaf nu est aboli,

‘Arafat est rendu à tous les pèlerins, la Talbiyah islamique affirme uniquement le Tawhîd, le Nasî’ va être définitivement dénoncé, et Mohammad ﷺ va accomplir personnellement le pèlerinage.

Tout est désormais prêt.

Abû Bakr revient

Lorsque le Hajj de 9 H se termine, Abû Bakr et les musulmans retournent. La mission est accomplie. Mohammad ﷺ n’a pas encore accompli son propre Hajj depuis la conquête. Mais la saison suivante sera totalement différente.

La nouvelle se répandra : le Messager d’Allah ﷺ va accomplir le Hajj. Des musulmans vont alors converger vers Médine et vers La Mecque en nombre immense. Ils ne viennent pas seulement accomplir une obligation.

Ils veulent : voir Mohammad ﷺ, observer chaque geste, apprendre les rites directement de lui.

Car personne ne sait encore que ce sera : son premier et son dernier Hajj après l’Hégire.

Un an sépare désormais deux mondes

Hajj 9 H Abû Bakr dirige. ‘Alî proclame Bara’ah. Des polythéistes sont encore présents pour cette ultime saison.

Le monde de la Jâhiliyya reçoit officiellement son avis de fin. Hajj 10 H Mohammad ﷺ sera là. Il stationnera à ‘Arafat.

Il prononcera son discours. Il montrera le tawaf. Le Sa‘i. Mina.

Muzdalifah. La lapidation. Le sacrifice. Et il dira aux musulmans, en substance :

prenez de moi vos rites. Le Hajj que des générations avaient déformé sera désormais transmis directement par Mohammad ﷺ à sa communauté.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Mohammad ﷺ nomma Abû Bakr رضي الله عنه chef du Hajj de l’année précédant le Hajj d’Adieu, c’est-à-dire l’an 9 H. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Le Jour du Sacrifice à Mina, Abû Bakr envoya Abû Hurayra رضي الله عنه et d’autres annonceurs proclamer : aucun polythéiste ne fera le Hajj après cette année et personne ne fera le tawaf nu. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Mohammad ﷺ envoya ensuite ‘Alî ibn Abî Tâlib رضي الله عنه afin de proclamer Bara’ah. ‘Alî participa aux annonces à Mina. (Sunnah) À NE PAS CONFONDRE ‘Alî ne remplaça pas Abû Bakr comme chef du Hajj dans les récits authentiques : Bukhârî désigne toujours explicitement Abû Bakr comme le responsable des pèlerins et présente ‘Alî comme envoyé ensuite pour la proclamation. (Sunnah)

HADITH HASAN SUR L’ENVOI DE ‘ALÎ Jâmi‘ at-Tirmidhî 3090 rapporte que Mohammad ﷺ voulut que la proclamation soit transmise par un homme de sa famille et la confia à ‘Alî. At-Tirmidhî qualifie le récit de hasan gharîb, et la classification Darussalam affichée est hasan. (Sunnah)

ÉTABLI DIRECTEMENT PAR LE CORAN At-Tawbah 9:1-3 proclame Bara’ah et annonce publiquement la nouvelle situation lors du Jour du Grand Pèlerinage. (Quran.com) POINT CAPITAL SUR LES TRAITÉS At-Tawbah 9:4 ordonne explicitement de respecter jusqu’à leur terme les traités conclus avec les polythéistes qui ont respecté leurs engagements et n’ont aidé personne contre les musulmans. Le récit ne doit donc jamais être simplifié en « tous les pactes furent trahis ou annulés immédiatement ». (Quran.com)

JOUR DU GRAND PÈLERINAGE Un récit authentifié de Sunan Abî Dâwûd identifie Yawm al-Hajj al-Akbar au Jour du Sacrifice. C’est précisément le jour où Bukhârî situe les grandes proclamations de Mina. (Sunnah)

ÉTABLI PAR LE CORAN At-Tawbah 9:28 ordonne qu’après cette année les polythéistes ne s’approchent plus de la Mosquée sacrée et répond également à la crainte d’une perte économique : Allah promet d’enrichir les croyants de Sa grâce s’Il le veut. (Quran.com)

Le Hajj de l’an 9 avait marqué une rupture définitive avec les pratiques polythéistes. L’année suivante, Mohammad ﷺ allait accomplir lui-même le pèlerinage et transmettre à sa communauté un modèle destiné à traverser les siècles.

VOIR LES SOURCES

Histoire 14

Le Hajj d’Adieu : le dernier pèlerinage de Mohammad ﷺ et la transmission définitive des rites

Époque
Dhul-Hijjah de l’an 10 de l’Hégire
Datation approximative
632 de l’ère chrétienne
Lieu principal
Médine, Dhul-Hulayfa, La Mecque, Safâ et Marwa, Mina, ‘Arafat, Muzdalifah et retour à la Kaaba
Thème
unique Hajj accompli par Mohammad ﷺ après l’Hégire, démonstration publique des rites, abolition des pratiques de la Jâhiliyya, sermon de ‘Arafat, révélation de Coran 5:3, transmission du Hajj aux générations futures et derniers avertissements à la communauté
Niveau de certitude
exceptionnellement élevé. Nous disposons notamment du très long récit de Jâbir ibn ‘Abdillâh رضي الله عنه dans Sahîh Muslim 1218, qui suit pratiquement tout le pèlerinage étape par étape, ainsi que de nombreux récits complémentaires dans Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim. (Sunnah)

Une nouvelle se répand dans toute l’Arabie

L’année précédente, le Hajj de 9 H avait marqué la fin officielle du pèlerinage polythéiste. Les annonces avaient été faites à Mina : plus aucun polythéiste ne viendrait accomplir le Hajj après cette année. Plus personne ne ferait le tawaf nu.

La Kaaba avait déjà été débarrassée de ses idoles depuis la conquête de La Mecque. Le cadre est donc désormais entièrement différent. Puis arrive l’an 10 H. Et une information commence à circuler :

Mohammad ﷺ va accomplir le Hajj. Jâbir ibn ‘Abdillâh رضي الله عنه raconte que Mohammad ﷺ était resté neuf années à Médine sans accomplir le Hajj après l’Hégire, puis qu’en dixième année une annonce fut faite indiquant qu’il allait partir pour le pèlerinage. Les musulmans commencent alors à affluer vers Médine. Ils ne veulent pas simplement accomplir leur propre Hajj.

Ils veulent surtout : observer Mohammad ﷺ. Voir comment il entre en ihram. Comment il prononce la Talbiyah.

Comment il fait le tawaf. Comment il accomplit le Sa‘i. Où il stationne à ‘Arafat. Quand il quitte Muzdalifah.

Comment il lapide les stèles. Comment il sacrifie. Chaque geste compte. Jâbir résume leur intention : les gens vinrent en grand nombre afin de suivre Mohammad ﷺ et d’accomplir les rites comme ils le verraient les accomplir. (Sunnah)

Combien étaient-ils ?

Les récits populaires donnent parfois des chiffres extrêmement précis : cent mille, cent vingt mille, cent quarante mille,

voire davantage. Ces estimations apparaissent dans différentes traditions et biographies. Mais le long hadith authentique de Jâbir ne donne pas un chiffre exact. Il décrit plutôt ce qu’il voyait :

devant lui, derrière lui, à droite, à gauche,

des cavaliers et des hommes à pied aussi loin que portait son regard. (Sunnah) Pour notre expérience, la formulation la plus rigoureuse sera donc :

« Une foule immense accompagna Mohammad ﷺ ; les sources authentiques utilisées ici ne permettent pas d’en fixer avec certitude le nombre exact. »

Nous n’avons pas besoin d’un chiffre spectaculaire. Le témoignage de Jâbir suffit à faire comprendre l’échelle de l’événement.

Le départ de Médine

La foule quitte Médine avec Mohammad ﷺ. Ils atteignent : Dhul-Hulayfa le lieu de miqât des habitants de Médine.

Aujourd’hui encore, c’est l’un des grands points d’entrée en état d’ihram pour les pèlerins venant de cette direction. Et le récit de Jâbir contient immédiatement un détail profondément humain.

Un enfant naît au moment du départ

À Dhul-Hulayfa, Asmâ’ bint ‘Umays رضي الله عنها, épouse d’Abû Bakr رضي الله عنه, met au monde un fils : Mohammad ibn Abî Bakr. Elle envoie quelqu’un demander à Mohammad ﷺ : que dois-je faire ?

La réponse est pratique. Il lui ordonne de se laver, de prendre les dispositions nécessaires liées aux saignements post-partum et d’entrer en état d’ihram. (Sunnah) Cette scène est importante. Le Hajj d’Adieu n’est pas un récit abstrait composé uniquement de grandes déclarations.

Il y a : des naissances, des femmes, des enfants,

des voyageurs, des questions pratiques, des animaux, de la fatigue.

C’est une communauté entière qui se déplace.

Puis al-Qaswâ’ se lève

Mohammad ﷺ accomplit la prière. Puis il monte sa chamelle : al-Qaswâ’. Lorsqu’elle arrive sur le plateau d’al-Baydâ’, Jâbir décrit la multitude qui l’entoure.

Et c’est là que résonne l’une des paroles qui définissent le Hajj jusqu’à aujourd’hui. La Talbiyah.

La Talbiyah retrouve enfin sa pureté

Dans l’Histoire 11, nous avions entendu la Talbiyah de la Jâhiliyya. Les polythéistes commençaient par dire : « Tu n’as pas d’associé », puis ajoutaient immédiatement une exception qui réintroduisait un associé.

Cette époque est terminée. Mohammad ﷺ prononce désormais :

لَبَّيْكَ اللَّهُمَّ لَبَّيْكَ، لَبَّيْكَ لَا شَرِيكَ لَكَ لَبَّيْكَ، إِنَّ الْحَمْدَ وَالنِّعْمَةَ لَكَ وَالْمُلْكَ، لَا شَرِيكَ لَكَ

Le sens : Me voici, ô Allah, me voici. Tu n’as aucun associé. La louange, le bienfait et la souveraineté T’appartiennent. Tu n’as aucun associé. Jâbir précise que Mohammad ﷺ resta fidèle à cette Talbiyah centrée entièrement sur l’unicité d’Allah. (Sunnah) Il n’y a plus :

« sauf tel associé ». Plus d’intermédiaire. Plus d’idole. Plus d’exception.

Le Hajj d’Ibrahim عليه السلام retrouve son centre : le Tawhîd.

La route vers La Mecque

La grande caravane descend vers le sud. Chaque jour rapproche les pèlerins de la Maison. Contrairement aux premiers musulmans qui avaient autrefois quitté La Mecque sous la persécution, ils voyagent désormais avec Mohammad ﷺ à la tête d’une communauté qui s’étend sur une grande partie de l’Arabie. Un récit de Sahîh al-Bukhârî précise qu’ils arrivèrent à La Mecque le 4 Dhul-Hijjah. (Sunnah)

Il reste donc plusieurs jours avant le début des grands rites de Mina et ‘Arafat. Mohammad ﷺ se dirige vers la Kaaba.

Le premier tawaf

Arrivé auprès de la Maison, il touche Hajar al-Aswad puis accomplit les sept tours. Jâbir rapporte qu’il effectue les trois premiers tours avec une allure rapide, puis les quatre suivants en marchant normalement. (Sunnah) La Maison autour de laquelle il tourne est celle qu’il avait connue enfant. Celle devant laquelle son grand-père ‘Abd al-Muttalib avait servi les pèlerins.

Celle qu’il avait aidé à reconstruire avant la Révélation. Celle autour de laquelle il avait replacé Hajar al-Aswad. Celle dont Quraysh l’avait ensuite empêché de pratiquer librement sa religion. Aujourd’hui :

les idoles ont disparu.

Maqâm Ibrahim

Après le tawaf, Mohammad ﷺ se dirige vers Maqâm Ibrahim. Jâbir rapporte qu’il récite le passage coranique ordonnant de prendre la station d’Ibrahim comme lieu de prière, puis place le Maqâm entre lui et la Kaaba et accomplit deux unités de prière. (Sunnah) Le lien historique est remarquable.

Ibrahim عليه السلام.

La construction de la Maison. Le Maqâm. Puis, des siècles plus tard : Mohammad ﷺ prie derrière lui pendant le Hajj qui servira de modèle définitif à sa communauté.

Puis il revient vers Hajar al-Aswad

Après la prière, Mohammad ﷺ retourne vers le coin de la Pierre Noire et la touche de nouveau. Puis il quitte la zone de la Kaaba en direction de : Safâ. Et là encore, il rattache immédiatement son geste au Coran.

« Je commence par ce par quoi Allah a commencé »

En approchant de Safâ, il récite :

إِنَّ ٱلصَّفَا وَٱلْمَرْوَةَ مِن شَعَآئِرِ ٱللَّهِ

Safâ et Marwa font partie des rites d’Allah. Puis il indique qu’il commence par ce qu’Allah a cité en premier. Il monte Safâ jusqu’à pouvoir voir la Kaaba. Il se tourne vers la qibla.

Il proclame l’unicité d’Allah. Il Le glorifie. Puis il invoque longuement. Jâbir rapporte qu’il répète cette alternance entre dhikr et invocation à plusieurs reprises. (Sunnah)

Hajar avait couru ici pour chercher de l’eau

Impossible, dans notre expérience historique, de montrer cette scène sans rappeler l’Histoire 02. Des siècles plus tôt : Hajar montait Safâ. Elle regardait la vallée.

Personne. Elle descendait. Traversait. Montait Marwa.

Puis revenait. Sept fois. Aujourd’hui, cette même géographie est intégrée dans le Hajj enseigné par Mohammad ﷺ. Ce qui avait commencé par :

la recherche désespérée d’une mère est devenu : un rite accompli par des millions de croyants.

Le Sa‘i

Mohammad ﷺ descend de Safâ vers Marwa. Jâbir décrit précisément son déplacement : lorsqu’il atteint la partie basse de la vallée, il accélère, puis reprend une marche normale lorsqu’il remonte. Il arrive à Marwa et y accomplit les mêmes invocations qu’à Safâ. Il poursuit ainsi jusqu’à terminer les sept parcours. (Sunnah)

La pratique est désormais montrée devant une foule immense. Chaque détail est observé. Puis survient une question importante concernant l’ihram des compagnons.

Ceux qui n’ont pas apporté de sacrifice sortent de l’ihram

Une partie des compagnons était venue avec l’intention du Hajj sans avoir amené d’animaux sacrificiels. Mohammad ﷺ leur ordonne de transformer leur entrée en état rituel en ‘Umra, puis de sortir de l’ihram après le tawaf et le Sa‘i. En revanche, lui-même reste en ihram parce qu’il a amené son hady, les animaux destinés au sacrifice. (Sunnah) ‘Alî رضي الله عنه arrive également du Yémen avec des animaux sacrificiels.

Jâbir indique que le total des animaux de Mohammad ﷺ et de ‘Alî atteint : cent chameaux. (Sunnah) Les compagnons qui n’ont pas de hady sortent donc de l’ihram. Puis ils attendent le 8 Dhul-Hijjah.

8 Dhul-Hijjah : Yawm at-Tarwiyah

Le huitième jour arrive. C’est : Yawm at-Tarwiyah. Ceux qui étaient sortis de l’ihram y rentrent à nouveau pour le Hajj.

Puis les pèlerins prennent la direction de : Mina. Mohammad ﷺ s’y rend également. Jâbir rapporte qu’il y accomplit :

Dhuhr, ‘Asr, Maghrib, ‘Ishâ’,

puis Fajr. Il passe donc la nuit à Mina. (Sunnah) Le lendemain est le jour central du Hajj. Le 9 Dhul-Hijjah.

‘Arafat.

Quraysh attend encore un ancien privilège

Le matin, après le lever du soleil, Mohammad ﷺ quitte Mina. Et Jâbir ajoute ici une remarque capitale pour toute notre histoire. Les Qurayshites pensent qu’il va probablement s’arrêter à al-Mash‘ar al-Harâm, dans la zone du Haram, comme Quraysh avait coutume de le faire durant la Jâhiliyya. C’est exactement la pratique des Hums racontée dans l’Histoire 11.

Quraysh se considérait comme le peuple du Sanctuaire. Elle ne voulait pas sortir jusqu’à ‘Arafat, situé hors des limites du Haram. Certains pouvaient donc encore se demander : Mohammad ﷺ est Qurayshite.

Que fera-t-il ? Jâbir donne la réponse : il continue. Il passe au-delà.

Et va directement vers ‘Arafat. (Sunnah) Le privilège qurayshite est définitivement enterré.

Mohammad ﷺ ne place pas Quraysh au-dessus des autres

C’est l’un des moments symboliques les plus puissants du Hajj d’Adieu. Il est : Qurayshite, Banû Hâshim,

descendant d’une famille liée à la Siqâya, petit-fils de ‘Abd al-Muttalib, maître désormais incontesté de La Mecque. S’il voulait conserver le moindre privilège tribal, il pourrait le faire.

Mais il ne le fait pas. Il va là où doivent aller les pèlerins. ‘Arafat. La réforme commencée par le verset :

« déferlez par où les gens déferlent »

devient désormais une pratique visible devant toute la communauté.

La tente de Namira

Une tente a été préparée à Namira. Mohammad ﷺ y demeure jusqu’au moment où le soleil dépasse son zénith. Puis il demande que sa chamelle al-Qaswâ’ soit préparée. Il se déplace vers le fond de la vallée.

La foule se rassemble. Et commence alors l’un des discours les plus importants de sa vie. (Sunnah)

Attention : le « Sermon d’Adieu » n’est pas un unique texte parfaitement uniforme

C’est un point essentiel pour notre rigueur. On trouve aujourd’hui sur Internet de longs textes intitulés :

« Le Sermon d’Adieu complet de Mohammad ﷺ »

comme s’il existait un document unique transmis mot pour mot dans une seule source. La réalité documentaire est plus riche. Nous possédons notamment : un grand discours transmis par Jâbir à ‘Arafat dans Sahîh Muslim,

puis d’autres paroles prononcées pendant les jours du Hajj, notamment le Jour du Sacrifice à Mina, transmises dans Sahîh al-Bukhârî et d’autres recueils. (Sunnah) Les textes populaires fusionnent souvent ces différents récits. Pour notre expérience, mieux vaut afficher : SERMON DE ‘ARAFAT : Sahîh Muslim 1218

puis : AUTRES PAROLES DU HAJJ D’ADIEU : notamment le 10 Dhul-Hijjah, Sahîh al-Bukhârî. C’est beaucoup plus rigoureux.

Le premier message : votre sang et vos biens sont sacrés

À ‘Arafat, Mohammad ﷺ établit d’abord une comparaison extrêmement forte. Comme : ce jour est sacré, ce mois est sacré,

et cette région est sacrée, la vie et les biens des musulmans doivent être protégés entre eux. Jâbir transmet cette déclaration dans Sahîh Muslim. (Sunnah) Dans un autre sermon du même pèlerinage rapporté par Sahîh al-Bukhârî, Mohammad ﷺ ajoute également explicitement l’honneur aux choses inviolables. (Sunnah)

Le message est puissant parce qu’il utilise tout ce que les Arabes comprennent. Ils savent ce qu’est : un mois sacré. Une ville sacrée.

Un jour sacré. Mohammad ﷺ prend cette conscience du sacré et la transfère vers l’être humain : votre vie, vos biens et votre honneur ne sont pas ordinaires non plus.

Puis il enterre le système de vengeance de la Jâhiliyya

Pendant des générations, les tribus arabes ont vécu sous des cycles de vengeance. Un homme est tué. Sa famille réclame réparation. Une autre mort suit.

Puis une autre. Des conflits peuvent survivre pendant des années. À ‘Arafat, Mohammad ﷺ annonce que les revendications de sang héritées de la Jâhiliyya sont abolies. Mais il ne commence pas avec la dette d’un ennemi.

Il commence avec : une affaire appartenant à sa propre famille. Il déclare abolie une ancienne revendication liée à la famille de Rabî‘a ibn al-Hârith. (Sunnah) C’est essentiel.

La nouvelle règle ne commence pas par :

« Vos privilèges disparaissent, les miens restent. »

Elle commence par :

« Les nôtres aussi disparaissent. »

Puis il abolit le ribâ de la Jâhiliyya

Même principe. Le système ancien d’intérêt usuraire est aboli. Et là encore, Mohammad ﷺ commence par son propre cercle familial : il déclare en premier annulé le ribâ dû à son oncle :

al-‘Abbâs ibn ‘Abd al-Muttalib رضي الله عنه. (Sunnah) Le symbole est immense. La réforme n’est pas dirigée uniquement contre des adversaires politiques. Elle coûte également à sa propre famille.

C’est ainsi qu’elle devient crédible.

« Craignez Allah concernant les femmes »

Le discours aborde ensuite les relations familiales. Mohammad ﷺ rappelle les responsabilités des époux, le cadre du mariage et les droits matériels des femmes, notamment leur entretien et leur habillement d’une manière convenable. (Sunnah) Pour notre narration, il faudra éviter deux erreurs opposées : ne pas effacer ce passage,

mais ne pas non plus l’isoler de son contexte pour le transformer en slogan moderne ou en polémique. Il s’agit d’un ensemble de responsabilités conjugales adressées à une société entière au milieu du Hajj. Et l’introduction est explicite : la conscience d’Allah doit gouverner la manière dont les femmes sont traitées.

Puis vient la transmission

Mohammad ﷺ rappelle ensuite ce qu’il laisse à la communauté. Dans le récit de Jâbir transmis par Sahîh Muslim, il désigne explicitement : le Livre d’Allah comme ce à quoi les croyants doivent s’attacher afin de ne pas s’égarer. (Sunnah)

Puis il pose une question à la foule. En substance : que direz-vous lorsqu’on vous demandera si j’ai transmis le message ? Les hommes répondent qu’il a transmis, rempli sa mission et conseillé sincèrement la communauté.

Alors Mohammad ﷺ lève son index vers le ciel puis le dirige vers la foule. Et il appelle Allah à être témoin. Trois fois. (Sunnah) Imaginez la scène.

Des années de Révélation. La persécution. L’Hégire. Badr.

Uhud. Hudaybiyya. La conquête. La purification du Hajj.

Puis maintenant : une foule immense à ‘Arafat témoigne que le message a été transmis.

Dhuhr et ‘Asr à ‘Arafat

Après le sermon, Bilâl رضي الله عنه appelle à la prière. Mohammad ﷺ accomplit Dhuhr puis ‘Asr, regroupées, sans prière supplémentaire entre les deux. Ensuite, il monte al-Qaswâ’ et se dirige vers le lieu du stationnement. (Sunnah) Et commence alors le cœur même de ‘Arafat.

Face à la qibla jusqu’au coucher du soleil

Mohammad ﷺ stationne. Il fait face à la qibla. Il demeure ainsi jusqu’au coucher du soleil. Jâbir précise même que le disque solaire disparaît avant qu’il ne commence à quitter ‘Arafat. (Sunnah)

C’est important. Le Hajj n’est pas une course. Après le sermon et les prières vient : le temps du stationnement.

Des heures consacrées à Allah.

Et ce jour-là descend un verset exceptionnel

Pendant ce Hajj, à ‘Arafat, est révélé le passage célèbre de Sourate Al-Mâ’idah :

ٱلْيَوْمَ أَكْمَلْتُ لَكُمْ دِينَكُمْ وَأَتْمَمْتُ عَلَيْكُمْ نِعْمَتِى وَرَضِيتُ لَكُمُ ٱلْإِسْلَـٰمَ دِينًا

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah :

« Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous Mon bienfait. »

Le verset poursuit en affirmant qu’Allah a agréé l’Islam comme religion. (Quran.com)

Nous savons même où et quel jour ce passage fut révélé

Des années plus tard, un homme juif dira à ‘Umar ibn al-Khattâb رضي الله عنه : si un tel verset avait été révélé à son peuple, ils auraient pris ce jour comme fête. ‘Umar répond qu’il connaît parfaitement le jour et le lieu de sa révélation. C’était :

à ‘Arafat, un vendredi. Ce témoignage se trouve dans Sahîh al-Bukhârî. (Sunnah) Notre chapitre atteint ici un sommet symbolique.

Le Hajj d’Ibrahim a été restauré. Le polythéisme a été expulsé. Les rites sont montrés par Mohammad ﷺ. Et à ‘Arafat :

Allah annonce le parachèvement de la religion.

Attention toutefois : « religion parachevée » ne signifie pas nécessairement « dernier verset révélé »

Cette précision est importante. Le verset 5:3 a une importance immense. Mais nous ne devons pas écrire automatiquement :

« C’est le dernier verset du Coran à avoir été révélé. »

Les savants ont discuté de la chronologie des derniers versets et plusieurs traditions existent à ce sujet. Ce que nous savons avec une certitude exceptionnelle grâce à ‘Umar : le passage sur le parachèvement de la religion fut révélé à ‘Arafat pendant ce Hajj. (Sunnah) C’est cela que notre expérience doit affirmer.

Le soleil disparaît : départ vers Muzdalifah

Mohammad ﷺ quitte ‘Arafat avec Usâma ibn Zayd رضي الله عنه derrière lui sur la monture. Mais il ne laisse pas la foule se transformer en ruée. Jâbir décrit Mohammad ﷺ contrôlant étroitement al-Qaswâ’ et faisant signe aux gens de rester calmes dans leur progression. (Sunnah) Cette scène peut sembler secondaire.

Elle ne l’est pas. Des milliers de pèlerins quittent le même espace au même moment. Le risque de précipitation existe déjà. Et la consigne prophétique est :

calme. Le Hajj n’autorise pas à écraser les autres pour accomplir plus vite un rite.

Muzdalifah

La nuit arrive. Mohammad ﷺ atteint Muzdalifah. Il y accomplit Maghrib et ‘Ishâ’ regroupées. Puis il se repose jusqu’à l’aube.

Après Fajr, il se rend à : al-Mash‘ar al-Harâm. Il fait face à la qibla. Invoque Allah.

Le glorifie. Proclame Son unicité. Et demeure dans le dhikr jusqu’à ce que la lumière du matin soit bien établie. (Sunnah) Puis il quitte Muzdalifah avant le lever du soleil.

Direction : Mina.

10 Dhul-Hijjah : Yawm an-Nahr

Le dixième jour commence. C’est : le Jour du Sacrifice, jour de l’Aïd,

et l’une des journées les plus chargées du Hajj. Mohammad ﷺ se dirige vers la grande stèle : Jamrat al-‘Aqaba. Jâbir rapporte qu’il lui lance sept petits cailloux, un par un, prononçant le takbîr à chacun. (Sunnah)

Il ne lance pas de gros blocs. Il ne cherche pas à frapper une représentation physique de Shaytân. Le rite consiste à effectuer le ramy selon la manière transmise.

« Prenez de moi vos rites »

C’est précisément durant cette lapidation que Mohammad ﷺ prononce l’une des phrases les plus importantes de tout notre projet. Jâbir rapporte qu’il le vit lancer les cailloux depuis sa monture tandis qu’il disait aux musulmans de prendre de lui leurs rites, car il ne savait pas s’il accomplirait encore le Hajj après celui-ci. (Sunnah) Cette phrase explique pourquoi cette journée a une importance immense. Il ne dit pas seulement :

regardez-moi. Il transmet : voilà comment vous devrez faire après moi. Et il ajoute :

il est possible qu’il ne revienne jamais accomplir ce Hajj. C’est l’une des raisons pour lesquelles ce pèlerinage restera connu sous le nom de : Hajj al-Wadâ‘ le Hajj d’Adieu.

Le sacrifice : cent chameaux

Après Jamrat al-‘Aqaba, Mohammad ﷺ se rend au lieu du sacrifice. Jâbir rapporte un détail très précis : Mohammad ﷺ sacrifie soixante-trois chameaux de sa propre main. Puis il confie les autres à ‘Alî رضي الله عنه, qui complète le sacrifice.

Le total des animaux est : cent. (Sunnah) Une portion de viande de chaque animal est ensuite préparée. Mohammad ﷺ et ‘Alî en mangent et boivent du bouillon préparé avec cette viande. (Sunnah)

Là encore, le Hajj n’est pas seulement symbolique. Il y a : des animaux, de la nourriture,

du partage, des corps, de la fatigue, des gestes matériels.

Puis Mohammad ﷺ se rase la tête

Après la lapidation et le sacrifice, vient la coupe des cheveux. Sahîh Muslim décrit Mohammad ﷺ présentant d’abord le côté droit de sa tête au barbier, puis le côté gauche. Une partie de ses cheveux est remise à Abû Talha رضي الله عنه et distribuée parmi les compagnons. (Sunnah) D’autres récits authentiques conservent également son invocation en faveur de ceux qui se rasent la tête, puis en faveur de ceux qui raccourcissent leurs cheveux. (Sunnah)

La séquence devient donc claire : lapidation, sacrifice, rasage.

Mais Mohammad ﷺ facilite aussi les erreurs d’ordre involontaires

Avec une foule aussi immense, tout le monde n’accomplit pas les actes du Jour du Sacrifice dans le même ordre. Certains viennent lui demander : j’ai rasé avant de sacrifier. Un autre :

j’ai sacrifié avant de lapider. Mohammad ﷺ ne transforme pas ces inversions involontaires en catastrophe. Il leur indique de poursuivre et dit qu’il n’y a pas de mal dans ces cas. (Sunnah.com) Ce détail est essentiel.

Le Hajj transmis par Mohammad ﷺ possède un ordre et une Sunnah. Mais il ne devient pas une machine destinée à rendre impossible le pèlerinage à celui qui s’est trompé sans le vouloir.

Tawaf al-Ifâda

Mohammad ﷺ remonte ensuite vers La Mecque et accomplit le tawaf autour de la Maison. Jâbir rapporte qu’il accomplit aussi Dhuhr à La Mecque. (Sunnah) Après : ‘Arafat,

Muzdalifah, Mina, la Jamra, le sacrifice,

la coupe des cheveux, le pèlerin revient vers son centre : la Kaaba.

Puis Zamzam

Et voici encore une fois Zamzam. Mohammad ﷺ se rend auprès des Banû ‘Abd al-Muttalib, sa propre famille, qui assurent la distribution de l’eau aux pèlerins. Il leur dit de continuer à puiser. Et il explique que, s’il ne craignait pas que les autres musulmans cherchent ensuite à leur retirer ce service en voulant tous l’imiter, il aurait lui-même participé au puisage.

On lui donne de l’eau. Il boit. (Sunnah) Arrêtons-nous sur cette scène.

Hajar → ‘Abd al-Muttalib → Mohammad ﷺ

Notre Histoire du Hajj avait commencé dans une vallée presque vide. Hajar cherchait de l’eau. Zamzam était apparue. Puis le puits avait été perdu.

‘Abd al-Muttalib l’avait retrouvé selon la tradition historique. Et maintenant, son petit-fils Mohammad ﷺ boit à Zamzam pendant son dernier Hajj. L’eau relie plusieurs siècles de notre récit.

Un autre sermon : le Jour du Sacrifice

Il est important de revenir ici à notre distinction sur le « Sermon d’Adieu ». Le discours de ‘Arafat n’est pas le seul. Sahîh al-Bukhârî conserve un discours prononcé le Jour du Sacrifice. Mohammad ﷺ demande aux pèlerins :

quel jour sommes-nous ? Quel mois ? Quelle ville ? Puis il leur rappelle que leur :

sang, leurs biens et leur honneur sont sacrés les uns pour les autres, comme l’est la sainteté du jour, du mois et de la ville. (Sunnah) Il répète son avertissement. Puis demande :

Ai-je transmis ? Et appelle Allah à en être témoin.

« Que celui qui est présent transmette à celui qui est absent »

Puis vient une responsabilité qui nous concerne directement aujourd’hui. Les présents doivent transmettre aux absents. Le message ne doit pas rester enfermé dans cette foule de 10 H. La génération présente doit le transmettre.

Puis la suivante. Puis la suivante. Sahîh al-Bukhârî conserve précisément cette instruction dans le sermon du Jour du Sacrifice. (Sunnah) Notre projet numérique, quinze siècles plus tard, s’inscrit presque naturellement dans cette chaîne historique :

comprendre puis transmettre avec fidélité.

Il les avertit aussi contre le sang versé après lui

Mohammad ﷺ avertit les musulmans de ne pas revenir après lui à une situation dans laquelle ils s’entretueraient. (Sunnah) Ce rappel prend une force particulière lorsqu’on sait ce qui surviendra plus tard dans l’histoire musulmane : les divisions, les guerres civiles,

les conflits politiques. Mais ici, à Mina, le principe est donné clairement : la vie de l’autre croyant possède une inviolabilité considérable.

Les 11, 12 et 13 Dhul-Hijjah : les jours de Tashrîq

Après le Jour du Sacrifice commencent les jours de : Tashrîq. Le Hajj n’est pas terminé. Les pèlerins restent à Mina et poursuivent notamment le ramy des trois Jamarât.

Les hadiths authentiques décrivent la pratique transmise de Mohammad ﷺ : sept cailloux à chaque stèle, avec takbîr ; après les deux premières Jamarât, il se plaçait pour invoquer longuement face à la qibla, tandis qu’il ne s’arrêtait pas pour une longue invocation après Jamrat al-‘Aqaba. Ibn ‘Umar رضي الله عنه disait avoir vu Mohammad ﷺ agir ainsi. (Sunnah) Les jours de Mina ne sont donc pas simplement : jeter puis repartir. Ils comportent également :

dhikr, du‘â’, repos, vie communautaire.

« Des jours pour manger, boire et invoquer Allah »

Sahîh Muslim conserve une parole décrivant les jours de Mina comme des jours destinés notamment à manger et boire. D’autres formulations authentiques y ajoutent explicitement le rappel d’Allah. (Sunnah) C’est important pour comprendre l’atmosphère du Hajj. Après l’immense tension physique et spirituelle de ‘Arafat et du Jour du Sacrifice : la communauté demeure encore à Mina.

Les sacrifices ont été accomplis. La nourriture circule. Le dhikr continue. Et les rites s’achèvent progressivement.

Le dernier regard vers la Maison

Lorsque vient finalement le moment de quitter La Mecque, Mohammad ﷺ établit une dernière règle. Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما rapporte que les pèlerins reçurent l’ordre que leur dernier acte à La Mecque soit le tawaf autour de la Maison, avec une exemption pour la femme menstruée. (Sunnah) C’est : Tawaf al-Wadâ‘

le tawaf d’adieu. Le pèlerinage commencé par la Talbiyah se termine donc encore une fois autour de la Kaaba. La Maison est : le point d’arrivée,

le point central, et le point de départ.

Puis Mohammad ﷺ quitte La Mecque

Cette fois, il ne s’installe pas dans sa ville natale. Comme il l’avait promis aux Ansâr lors de la conquête : il retourne à Médine. Il a désormais accompli son Hajj après l’Hégire.

Il a montré les rites. Il a parlé à ‘Arafat. Il a parlé à Mina. Il a demandé à la foule de témoigner qu’il avait transmis.

Il a demandé aux présents de transmettre aux absents. Et il a prononcé cette phrase qui donne désormais à chaque détail observé une importance immense : prenez de moi vos rites ; il se peut que je ne fasse plus de Hajj après celui-ci. (Sunnah) Il n’en fera effectivement pas d’autre.

Quelques mois plus tard, Mohammad ﷺ quittera ce monde

C’est ce qui donne au Hajj d’Adieu son intensité particulière. Pour les compagnons, le pèlerinage est immense. Mais beaucoup ne comprennent probablement pas encore à quel point il est réellement un adieu. Ils ont devant eux :

leur Prophète, leur dirigeant, celui qui leur enseigne. Ils peuvent le voir.

L’interroger. Marcher avec lui. L’entendre. Quelques mois plus tard :

cette possibilité n’existera plus. Le Hajj devient alors l’un des derniers grands enseignements publics de Mohammad ﷺ à une foule réunissant des musulmans venus de toute l’Arabie.

Pourquoi ce Hajj est unique dans toute notre histoire

Depuis notre Histoire 01, nous avons suivi : les origines de la Maison,

Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام,

Hajar, Zamzam, Jurhum, Khuza‘a,

‘Amr ibn Luhayy, les idoles, Qusayy, Hâshim,

‘Abd al-Muttalib, Abraha, la reconstruction de Quraysh, les Hums,

le tawaf nu, la Talbiyah déformée, la conquête de La Mecque, puis la proclamation de 9 H.

Tout converge ici.

Chaque déformation ancienne reçoit maintenant sa réponse

La Talbiyah contenait un associé ? Mohammad ﷺ proclame : aucun associé. Quraysh refusait de sortir jusqu’à ‘Arafat ?

Mohammad ﷺ va à : ‘Arafat. Les rites variaient selon les privilèges tribaux ? Il accomplit les rites devant :

toute la communauté. Les dettes de vengeance entretenaient les guerres anciennes ? Elles sont : abolies.

Le ribâ de la Jâhiliyya continuait à produire des créances ? Il commence par annuler celui de : sa propre famille. Le Hajj polythéiste coexistait avec le Tawhîd ?

Il n’existe désormais plus. Les générations futures peuvent-elles inventer un nouvel ordre des rites ? Mohammad ﷺ leur dit : apprenez vos rites de moi.

Ibrahim avait proclamé le Hajj. Mohammad ﷺ en transmet maintenant la forme finale à sa communauté.

Voilà l’arc historique. Coran 22:27 avait ordonné à Ibrahim عليه السلام de proclamer le pèlerinage. Des hommes étaient venus : à pied,

sur des montures, par des chemins éloignés. Des générations avaient transmis. D’autres avaient transformé.

Puis Mohammad ﷺ arrive. Il ne crée pas une nouvelle Maison. Il ne remplace pas Ibrahim. Il restaure et enseigne.

Et au moment où cette transmission atteint son sommet : Allah révèle à ‘Arafat :

ٱلْيَوْمَ أَكْمَلْتُ لَكُمْ دِينَكُمْ

« Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion… »: traduction Muhammad Hamidullah. (Quran.com)

Pourquoi le Hajj actuel ressemble encore à ce voyage

Le pèlerin d’aujourd’hui vit dans un monde totalement différent. Avions. Trains. Bus.

Tunnels. Hôtels. Climatisation. Tours.

Applications. Bracelets électroniques. Des millions de personnes peuvent être suivies et transportées grâce à une infrastructure gigantesque. Mais la colonne vertébrale du Hajj reste celle que nous venons de suivre.

Ihram. Talbiyah. Kaaba. Tawaf.

Safâ et Marwa. Mina. ‘Arafat. Muzdalifah.

Mina. Jamarât. Sacrifice. Coupe des cheveux.

Tawaf. Puis départ. Les infrastructures ont changé. Le parcours transmis demeure.

Le Hajj devient une mémoire vivante

C’est peut-être l’élément le plus extraordinaire de toute notre expérience. Lorsqu’un pèlerin moderne monte à ‘Arafat : il se tient dans le même rite que Mohammad ﷺ. Lorsqu’il quitte ‘Arafat après le coucher du soleil :

il suit le parcours que Jâbir a observé. Lorsqu’il rejoint Muzdalifah : il entre dans la même étape. Lorsqu’il lance sept cailloux à Jamrat al-‘Aqaba :

il reproduit un geste décrit dans Sahîh Muslim. Lorsqu’il fait le tawaf : il rejoint un rite remontant bien au-delà de Mohammad ﷺ, vers la Maison liée à Ibrahim عليه السلام. Le Hajj est donc à la fois :

géographie, rite, mémoire, et

transmission.

Et cette transmission a presque quinze siècles

Jâbir voit Mohammad ﷺ accomplir le Hajj. Il raconte. Un élève vient le consulter. Le récit est transmis.

Les chaînes sont étudiées. Les hadiths sont conservés. Les juristes comparent les variantes. Les générations apprennent.

Puis aujourd’hui encore : un pèlerin peut lire Sahîh Muslim 1218 et suivre pratiquement le voyage étape après étape. Très peu d’événements du début du VIIe siècle ont laissé un protocole rituel quotidien encore reproduit à une telle échelle.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : L’ANNONCE DU HAJJ Mohammad ﷺ demeura neuf années après son installation à Médine sans accomplir le Hajj, puis annonça en l’an 10 qu’il allait effectuer le pèlerinage. Une foule immense vint pour suivre ses gestes. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : DHUL-HULAYFA ET LA TALBIYAH À Dhul-Hulayfa, Asmâ’ bint ‘Umays accoucha de Mohammad ibn Abî Bakr. Mohammad ﷺ lui expliqua comment entrer en ihram malgré son état. Il prononça ensuite la Talbiyah du Tawhîd, sans aucun associé à Allah. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Les pèlerins arrivèrent à La Mecque le 4 Dhul-Hijjah. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : TAWAF ET SA‘I Mohammad ﷺ effectua sept tours de la Kaaba, accéléra dans les trois premiers, pria près de Maqâm Ibrahim, puis accomplit le Sa‘i en commençant par Safâ et en invoquant Allah sur Safâ et Marwa. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : MINA Le 8 Dhul-Hijjah, Mohammad ﷺ se rendit à Mina et y accomplit les prières de Dhuhr, ‘Asr, Maghrib, ‘Ishâ’ et Fajr. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : FIN DU PRIVILÈGE DES HUMS Quraysh pensait qu’il s’arrêterait dans le Haram conformément à l’ancienne coutume qurayshite. Mohammad ﷺ poursuivit cependant jusqu’à ‘Arafat, confirmant définitivement la suppression de ce privilège préislamique. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : LE SERMON DE ‘ARAFAT Il proclama l’inviolabilité du sang et des biens, abolit les revendications de vengeance de la Jâhiliyya et le ribâ ancien, rappela les responsabilités envers les femmes et demanda à la communauté de témoigner qu’il avait transmis le message. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ : CORAN 5:3 ‘Umar رضي الله عنه affirme que le passage « Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion… » fut révélé à ‘Arafat, un vendredi. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : MUZDALIFAH Après le coucher du soleil, Mohammad ﷺ quitta ‘Arafat, rejoignit Muzdalifah, y regroupa Maghrib et ‘Ishâ’, pria Fajr puis invoqua Allah à al-Mash‘ar al-Harâm avant de partir vers Mina avant le lever du soleil. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : JAMRAT AL-‘AQABA Le 10 Dhul-Hijjah, Mohammad ﷺ lança sept petits cailloux sur Jamrat al-‘Aqaba, prononçant le takbîr à chaque lancer. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : « PRENEZ DE MOI VOS RITES » Pendant ce Hajj, Mohammad ﷺ demanda aux musulmans d’apprendre leurs rites en l’observant et indiqua qu’il ignorait s’il accomplirait encore un Hajj après celui-ci. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : CENT CHAMEAUX Mohammad ﷺ sacrifia personnellement soixante-trois chameaux puis ‘Alî رضي الله عنه compléta le reste, pour un total de cent animaux. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : RASAGE Après la lapidation et le sacrifice, Mohammad ﷺ se fit raser la tête, en commençant par le côté droit. Ses cheveux furent distribués parmi certains compagnons. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ : AUTRE SERMON À MINA Le Jour du Sacrifice, Mohammad ﷺ rappela également que le sang, les biens et l’honneur des croyants sont sacrés, puis ordonna aux présents de transmettre aux absents. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ ET MUSLIM : TAWAF D’ADIEU Avant de quitter La Mecque, le dernier acte des pèlerins devait être le tawaf autour de la Maison, avec une exemption pour la femme menstruée. (Sunnah) À NE PAS DIRE Nous ne devons pas présenter comme certitude un nombre précis de pèlerins du type 124 000 ou 140 000. Les sources authentiques centrales décrivent une foule immense mais ne fournissent pas ce chiffre précis.

Nous ne devons pas non plus présenter le « Sermon d’Adieu » comme un document unique récité une seule fois mot pour mot : plusieurs discours et enseignements ont été prononcés durant le Hajj, notamment à ‘Arafat et à Mina. (Sunnah) Enfin, le passage de Coran 5:3 est authentiquement lié à ‘Arafat, mais il est préférable de ne pas l’appeler automatiquement « dernier verset révélé du Coran », car la question de la dernière révélation a fait l’objet de plusieurs traditions.

Les rites avaient été transmis. Après la disparition de Mohammad ﷺ, une nouvelle question se posa : comment accueillir un monde musulman qui s’étendait désormais bien au-delà de l’Arabie ?

VOIR LES SOURCES

Histoire 15

Après Mohammad ﷺ : les premiers califes, l’agrandissement du Masjid al-Harâm et la naissance des grandes routes du Hajj

Époque
de 11 H / 632 à 35 H / 656 environ
Personnages principaux
Abû Bakr, ‘Umar ibn al-Khattâb et ‘Uthmân ibn ‘Affân رضي الله عنهم
Lieux principaux
La Mecque, Médine, Dhât ‘Irq, les routes venant d’Irak, du Shâm, du Yémen et d’Égypte
Thème
que devient le Hajj après la disparition de Mohammad ﷺ ? Expansion fulgurante du monde musulman, arrivée de pèlerins venus de territoires nouveaux, adaptation des itinéraires, première véritable extension architecturale du Masjid al-Harâm et apparition d’une administration du pèlerinage à l’échelle d’un immense territoire.

Niveau de certitude : plusieurs éléments fondamentaux sont établis par Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim, notamment les miqâts fixés par Mohammad ﷺ et la fixation de Dhât ‘Irq par ‘Umar pour les pèlerins venant d’Irak. Les agrandissements du Masjid al-Harâm sous ‘Umar et ‘Uthmân sont transmis par les historiens et géographes anciens et sont également retenus par les synthèses historiques contemporaines. Les détails concernant les acquisitions de maisons, les compensations ou certaines mesures sur les routes relèvent des chroniques et doivent être signalés comme tels.

Mohammad ﷺ n’est plus là

Quelques mois seulement après le Hajj d’Adieu, la communauté musulmane vit un choc qu’aucun compagnon ne peut réellement anticiper. Mohammad ﷺ quitte ce monde. Celui que les pèlerins observaient encore à ‘Arafat quelques mois auparavant n’est plus là pour leur montrer les rites. Plus personne ne pourra désormais attendre au bord d’une route et se demander :

« Que va faire Mohammad ﷺ ? »

Plus personne ne pourra l’interroger directement : à quel moment partir de ‘Arafat ? Comment accomplir le Sa‘i ? Combien de cailloux lancer ?

Que faire après le sacrifice ? Le Hajj doit désormais continuer sans sa présence physique. Et c’est précisément ici qu’apparaît toute l’importance de ce qui s’était produit en 10 H. Mohammad ﷺ avait accompli publiquement les rites.

Des milliers de compagnons les avaient vus. Jâbir رضي الله عنه les avait mémorisés. Ibn ‘Umar رضي الله عنهما les avait observés. Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما transmettrait de nombreux enseignements.

‘Â’isha رضي الله عنها expliquerait ce qui s’était déroulé. Le Hajj n’allait donc plus dépendre de la présence de Mohammad ﷺ. Il avait été transmis.

Une communauté devient soudain responsable de la mémoire du pèlerinage

C’est peut-être la véritable rupture de 11 H. Avant : Mohammad ﷺ montre. Après :

les compagnons transmettent. Et une nouvelle question apparaît : comment préserver le Hajj lorsque l’Islam commence à dépasser largement l’Arabie ? Car les événements vont s’accélérer à une vitesse extraordinaire.

Au moment du Hajj d’Adieu, le centre du monde musulman reste essentiellement dans la péninsule arabique. Quelques années plus tard seulement, des populations musulmanes vivent ou s’installent : au Shâm, en Irak,

en Égypte, dans les anciennes terres de l’Empire perse, et dans des territoires situés à des distances considérables de La Mecque. Le Hajj entre dans une nouvelle époque.

Il n’est plus seulement nécessaire d’enseigner comment accomplir les rites. Il faut désormais organiser : comment atteindre les rites.

Sous Abû Bakr : la continuité avant les grandes transformations

Abû Bakr as-Siddîq رضي الله عنه devient le premier calife. Son califat est court et profondément occupé par les troubles suivant la mort de Mohammad ﷺ, puis par les guerres de Ridda et le rétablissement de l’unité politique de l’Arabie. Mais le Hajj continue. La Maison est toujours là.

Les rites transmis l’année précédente demeurent. Et architecturalement, la Grande Mosquée reste encore très proche de ce qu’elle était à l’époque de Mohammad ﷺ. Les sources historiques indiquent qu’au temps de Mohammad ﷺ puis d’Abû Bakr, le Masjid al-Harâm ne possédait pas encore le grand mur d’enceinte que nous associons à une mosquée construite. Autour de la Kaaba se trouvait essentiellement une vaste zone ouverte destinée au tawaf et à la prière, bordée par les maisons de La Mecque. Des passages entre ces habitations donnaient accès à l’espace sacré. (Saudipedia)

Cela mérite d’être visualisé. Pas de minarets. Pas d’immenses galeries. Pas d’étages.

Pas de grandes portes monumentales. Pas de marbre couvrant des centaines de milliers de mètres carrés. Au centre : la Kaaba.

Autour : un espace ouvert. Puis : les maisons de La Mecque.

Mais cette organisation va rapidement devenir insuffisante

Après Abû Bakr arrive : ‘Umar ibn al-Khattâb رضي الله عنه Son califat commence en 13 H / 634. Et c’est durant son gouvernement que l’échelle du monde musulman change radicalement.

Des armées musulmanes avancent en dehors de l’Arabie. Des villes nouvelles apparaissent. Des territoires deviennent administrés par les musulmans. Deux villes vont particulièrement nous intéresser pour l’histoire du Hajj :

Kûfa Basra en Irak. Pourquoi ?

Parce que nous possédons un hadith authentique qui montre directement comment cette expansion territoriale produit un nouveau problème de pèlerinage.

« Notre route ne passe pas par le miqât prévu »

Mohammad ﷺ avait fixé plusieurs miqâts pour les pèlerins venant de différentes directions. Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما rapporte qu’il avait désigné : Dhul-Hulayfa pour ceux venant de Médine, al-Juhfa pour ceux venant du Shâm,

Qarn al-Manâzil pour ceux venant du Najd, et Yalamlam pour ceux venant du Yémen. Sahîh Muslim précise que ces points valent également pour les voyageurs venant d’autres régions mais passant par ces directions dans l’intention d’accomplir le Hajj ou la ‘Umra. (Sunnah) Le système correspond donc parfaitement aux grandes directions connues du vivant de Mohammad ﷺ.

Mais après les conquêtes, une situation nouvelle apparaît.

Kûfa et Basra changent la géographie du Hajj

Ibn ‘Umar رضي الله عنهما raconte dans Sahîh al-Bukhârî : lorsque Kûfa et Basra furent conquises, leurs habitants vinrent voir ‘Umar. Ils lui expliquèrent le problème. Mohammad ﷺ avait fixé Qarn comme miqât pour les gens du Najd.

Mais pour eux : Qarn ne se trouvait pas sur leur itinéraire naturel. S’y rendre imposerait un détour et une difficulté. Ils demandent donc :

que devons-nous faire ? La réponse de ‘Umar est remarquable. Il ne leur impose pas de parcourir des centaines de kilomètres supplémentaires pour toucher physiquement le même point. Il leur demande de rechercher un endroit situé à la même hauteur géographique sur leur propre route.

Et il fixe ainsi : Dhât ‘Irq comme miqât pour les pèlerins venant de cette direction. (Sunnah)

Ce petit hadith raconte en réalité une immense transformation

À première vue, il s’agit simplement d’une question de miqât. Mais regardons ce qu’elle signifie historiquement. Du vivant de Mohammad ﷺ, l’Irak n’était pas encore intégré politiquement au monde musulman dans la situation que connaîtra le califat suivant. Quelques années plus tard :

des musulmans vivent à Kûfa. D’autres à Basra. Ils veulent accomplir le Hajj. Ils prennent une route différente.

Et cette route doit désormais être intégrée dans la géographie rituelle du pèlerinage. Le Hajj commence donc à se transformer en réseau continental.

Les miqâts deviennent les portes d’un monde beaucoup plus vaste

Regardons les directions. Depuis Médine : Dhul-Hulayfa. Depuis le Shâm :

al-Juhfa. Depuis le Najd : Qarn al-Manâzil. Depuis le Yémen :

Yalamlam. Puis, avec l’essor de l’Irak musulman : Dhât ‘Irq. (Sunnah) Ces points forment presque une couronne autour de La Mecque.

Mais derrière chaque point existe désormais quelque chose de beaucoup plus grand : une route. Et derrière chaque route : des villes,

des villages, des puits, des étapes, des marchés,

des voyageurs.

Le Hajj commence à changer d’échelle

Imaginez un pèlerin au temps de ‘Umar. Certains viennent encore : de Médine, du Yémen,

du Najd. Mais d’autres arrivent désormais de territoires beaucoup plus éloignés. Un musulman installé en Irak doit parcourir de très grandes distances. Celui vivant au Shâm descend vers le Hijaz.

Les musulmans d’Égypte devront eux aussi rejoindre les routes menant vers la péninsule. Et plus les conquêtes s’étendent, plus cette réalité grandit. Le pèlerinage devient progressivement le seul événement annuel capable de faire converger vers un même endroit des musulmans provenant des différentes extrémités d’un territoire en expansion spectaculaire.

Il faut cependant éviter un anachronisme

Nous ne devons pas imaginer qu’en 15 ou 20 H apparaissent immédiatement les grandes caravanes parfaitement organisées des époques mamelouke ou ottomane avec : forteresses, grands réservoirs, postes militaires,

caravanes administratives de dizaines de milliers de pèlerins, et infrastructures monumentales tout au long du trajet. Ce développement prendra des siècles. Les grandes routes du Hajj naissent progressivement à partir :

des anciennes routes commerciales, des chemins militaires, des axes tribaux, des points d’eau,

et des nouvelles villes musulmanes. Les investissements massifs en bassins, citernes, ponts, fortifications et stations se développeront particulièrement sous les Omeyyades puis les Abbassides. L’UNESCO décrit par exemple la route syrienne comme l’un des plus anciens grands axes de pèlerinage et souligne les infrastructures ajoutées progressivement par les souverains musulmans. (UNESCO World Heritage Centre) Il faut donc dire : les grands corridors du Hajj commencent à prendre forme.

Pas : toute l’infrastructure classique est déjà terminée sous ‘Umar.

La route du Shâm

Celle-ci possède des racines très anciennes. La Mecque commerçait avec le nord bien avant l’Islam. Nous l’avons vue à l’époque de Hâshim. Avec l’expansion musulmane au Shâm, cette direction prend une nouvelle dimension.

Damas devient progressivement un centre politique majeur. Les voyageurs descendent vers le sud et rejoignent les axes traversant le nord-ouest de l’Arabie avant de poursuivre vers Médine et La Mecque. Les recherches archéologiques et historiques montrent que les tracés exacts ont changé selon les périodes : il n’existe pas un unique chemin éternel identique pendant quatorze siècles. Les premières routes syriennes comprenaient plusieurs variantes avant que des itinéraires plus normalisés se développent. (Cambridge University Press)

Et leur porte rituelle vers La Mecque reste liée à : al-Juhfa.

La route d’Irak

Elle est encore plus révélatrice de la transformation du premier siècle. Kûfa et Basra deviennent de grandes villes musulmanes. Et nous savons authentiquement que leurs habitants viennent demander à ‘Umar comment entrer dans l’espace rituel du Hajj depuis leur nouvel itinéraire. Dhât ‘Irq devient leur référence. (Sunnah)

Plus tard, la route de Kûfa vers La Mecque deviendra l’un des axes les plus célèbres de toute l’histoire du Hajj. Sous les Abbassides, elle recevra des infrastructures considérables : puits, bassins,

stations, bornes, aménagements. Elle deviendra célèbre sous le nom de :

Darb Zubayda la route de Zubayda. Mais cette grande route abbasside appartient encore à notre futur récit. Au temps de ‘Umar, nous voyons surtout sa naissance fonctionnelle.

Les pèlerins d’Irak existent désormais. Ils ont leur direction. Et leur miqât est intégré à l’organisation du Hajj.

La route d’Égypte

L’Égypte entre également dans le monde musulman durant le califat de ‘Umar. Des générations de pèlerins vont ensuite venir d’Égypte et, plus tard, l’axe égyptien deviendra l’une des trois grandes routes historiques majeures du Hajj. Avec le temps, il accueillera même des pèlerins provenant : du Maghreb,

d’Afrique, d’al-Andalus, et d’autres régions occidentales, qui rejoindront l’Égypte avant de poursuivre vers La Mecque. Les itinéraires pourront passer par le Sinaï et ‘Aqaba ou utiliser des variantes côtières et maritimes selon les périodes. L’UNESCO souligne justement que cette route servit bien au-delà des seuls Égyptiens. (UNESCO World Heritage Centre)

Mais là encore : la grande organisation caravanière égyptienne classique est postérieure aux califes bien guidés. Nous observons ici son arrière-plan historique se former.

La route du Yémen

Elle, au contraire, est ancienne. Des Arabes du sud venaient déjà vers La Mecque avant l’Islam. Mohammad ﷺ avait fixé : Yalamlam

comme miqât pour cette direction. (Sunnah) La différence avec la nouvelle époque est que le Hajj n’est plus un rassemblement partagé entre tribus musulmanes et polythéistes. Il appartient maintenant à une Umma unifiée religieusement. Le Yéménite qui rejoint la Kaaba,

l’Irakien, le Syrien, le Médinois, le Najdite,

viennent accomplir le même Hajj.

Le pèlerinage devient aussi un rendez-vous politique

C’est une évolution particulièrement importante sous ‘Umar. Le calife se trouve à Médine. Ses gouverneurs administrent des territoires de plus en plus éloignés. Les moyens de communication sont extrêmement lents.

Une lettre provenant d’une province ne traverse pas l’empire en quelques secondes. Elle voyage avec un homme et une monture. Or une fois par an, quelque chose d’extraordinaire se produit : tout le monde regarde vers La Mecque.

Des gouverneurs. Des notables. Des commerçants. Des savants.

Des chefs tribaux. Des habitants des nouvelles provinces. Le Hajj devient donc naturellement un moment de rencontre entre la périphérie et le centre.

‘Umar utilise le Hajj comme un lieu de gouvernement

Les chroniques historiques et les études modernes sur la politique des premiers califes indiquent que ‘Umar conduisit personnellement le Hajj durant la grande majorité de son califat. L’historienne M. E. McMillan, à partir des chroniques anciennes, souligne également que des gouverneurs provinciaux étaient convoqués durant la saison afin que le calife puisse examiner leur administration et entendre les affaires concernant les populations qu’ils gouvernaient. (Legimi)

Le Hajj acquiert donc une fonction supplémentaire. Pas une nouvelle fonction religieuse. Les rites restent les mêmes. Mais socialement et politiquement :

La Mecque devient chaque année un lieu où le monde musulman se rencontre.

Le pèlerin peut parler au pouvoir

Imaginez ce que représente cette concentration. Un habitant de Syrie. Un autre d’Irak. Un homme du Yémen.

Un gouverneur. Un chef de tribu. Le calife. Tous peuvent se retrouver dans la même ville à quelques jours d’intervalle.

La saison du Hajj devient donc aussi une occasion : de transmettre des informations, de déposer des plaintes, d’interroger,

de consulter, de résoudre certains différends. Le pèlerinage unit des hommes qui, le reste de l’année, vivent parfois à plusieurs semaines de voyage les uns des autres. Cette fonction de rencontre politique deviendra durable dans l’histoire musulmane, même si ses formes varieront considérablement selon les dynasties. (OpenEdition Books)

Mais plus de pèlerins signifie une nouvelle difficulté : où les faire tenir ?

Nous revenons maintenant à la Kaaba. Au temps de Mohammad ﷺ : un espace ouvert. Des maisons autour.

Au temps d’Abû Bakr : la situation reste globalement la même. Puis les hommes deviennent plus nombreux. Les nouvelles populations musulmanes commencent à venir.

Et l’espace destiné : au tawaf, à la prière, à la circulation,

devient insuffisant. La croissance du monde musulman se traduit donc physiquement dans La Mecque : il faut pousser les murs des hommes pour rendre plus d’espace à la Maison.

‘Umar entreprend le premier grand agrandissement du Masjid al-Harâm

Les chroniques situent généralement cette intervention vers 17 H / 638. ‘Umar se rend à La Mecque. Il constate l’étroitesse de l’espace autour de la Kaaba. Les habitations se sont rapprochées du lieu du tawaf.

Il décide alors d’acquérir des maisons situées autour du Sanctuaire. Elles sont démolies. Et leur terrain est intégré dans l’espace de la mosquée. (Islam Web) C’est un tournant architectural majeur.

Jusqu’alors : la Kaaba occupait une cour définie principalement par les maisons qui l’entouraient. Avec ‘Umar : le Sanctuaire commence à obtenir une limite construite propre.

« Vous avez empiété sur la Kaaba ; elle n’a pas empiété sur vous »

Les historiens et géographes musulmans ultérieurs transmettent une parole attribuée à ‘Umar adressée aux propriétaires des maisons voisines. Son sens est : la Kaaba existait avec son espace ; ce sont vos constructions qui se sont rapprochées d’elle, et non la Maison qui s’est avancée vers vos habitations. Les versions anciennes racontent qu’il achète plusieurs propriétés.

Certains propriétaires acceptent immédiatement. D’autres refusent. Des bâtiments sont alors malgré tout supprimés et l’équivalent de leur prix conservé jusqu’à ce que les propriétaires viennent le récupérer. (Saudipedia) Ce récit appartient à l’histoire architecturale ancienne.

Il ne s’agit pas d’un hadith prophétique. Mais il montre quelque chose de fondamental : dès la première génération après Mohammad ﷺ, la croissance du nombre de pèlerins commence à entrer en concurrence avec le tissu urbain de La Mecque. Un problème qui réapparaîtra encore et encore pendant quatorze siècles.

Le premier mur autour du Masjid al-Harâm

‘Umar ne fait pas uniquement dégager de l’espace. Les sources historiques lui attribuent également la construction d’un muret autour de la zone de la mosquée. Il est relativement bas. Des lampes peuvent y être installées.

Mais ce mur change profondément la perception du lieu. Pour la première fois, l’espace du Masjid al-Harâm dispose d’une limite architecturale visible distincte des maisons environnantes. (Saudipedia) Nous assistons ainsi à la naissance du Masjid al-Harâm comme véritable ensemble architectural entourant la Kaaba. Pas encore la mosquée monumentale.

Mais son principe commence à apparaître.

Il faut imaginer le changement visuel

Avant ‘Umar : la Kaaba, un espace de tawaf, puis immédiatement les maisons.

Après son intervention : davantage d’espace ouvert, des bâtiments supprimés, une frontière construite,

une meilleure capacité d’accueil. Le pèlerinage commence donc à modifier la ville elle-même. Le nombre de croyants détermine désormais : la taille de la cour,

l’emplacement des habitations, les circulations. La Mecque devra s’adapter au Hajj. Et elle ne cessera plus jamais de s’adapter.

Une autre préoccupation apparaît : la route elle-même

Les chroniques rapportent également qu’au cours de cette période des habitants situés près des points d’eau entre Médine et La Mecque demandèrent à ‘Umar l’autorisation de construire des installations ou habitations le long de l’itinéraire. Un récit historique placé en 17 H affirme qu’il l’accepta à condition que le voyageur possède un droit prioritaire sur l’ombre et l’eau. (Islam Web) Il faut classer correctement cette information.

Elle nous est transmise dans les chroniques historiques, notamment avec des voies qui n’ont pas le niveau de Sahîh al-Bukhârî. Nous ne devons donc pas présenter la formulation exacte comme une parole prophétique ou un récit de force maximale. Mais l’idée est historiquement très intéressante : le chemin du pèlerin n’est plus considéré comme un simple espace vide entre deux villes.

Il devient progressivement une infrastructure à protéger.

L’eau : toujours l’eau

Depuis le début de notre histoire, l’eau revient sans cesse. Hajar cherche de l’eau. Zamzam apparaît. Jurhum s’installe pour l’eau.

‘Abd al-Muttalib redécouvre Zamzam. Hâshim organise la Siqâya. Et maintenant les routes du Hajj ont elles aussi un problème d’eau. Dans le désert, une route n’existe pas réellement uniquement parce qu’on peut tracer une ligne sur une carte.

Une route viable dépend de : la distance entre les points d’eau, les capacités des animaux, les lieux de repos,

la connaissance du terrain, les tribus contrôlant les régions traversées. C’est pourquoi les générations suivantes vont investir massivement dans : puits,

citernes, réservoirs, bassins. La route du Hajj va progressivement devenir une chaîne de points d’eau reliant le monde musulman à La Mecque. (UNESCO World Heritage Centre)

Puis ‘Umar meurt

En 23 H / 644, le deuxième calife est assassiné. Son règne a profondément modifié le contexte du Hajj. Il n’a pas changé les rites enseignés par Mohammad ﷺ. Mais il a changé l’échelle à laquelle ils sont accomplis.

Sous lui : de nouvelles populations musulmanes apparaissent en Irak, au Shâm et en Égypte. Dhât ‘Irq entre dans la géographie pratique du pèlerinage. Les routes s’étendent.

La Mecque reçoit davantage de visiteurs. Le Masjid al-Harâm connaît son premier grand agrandissement architectural. La ville commence à répondre physiquement à l’expansion de l’Islam. Puis arrive :

‘Uthmân ibn ‘Affân رضي الله عنه

Sous ‘Uthmân, l’expansion continue

Le nombre de musulmans ne diminue pas. Au contraire. Le califat continue de s’étendre. Les réseaux de déplacement deviennent encore plus importants.

Et quelques années seulement après les travaux de ‘Umar : l’espace autour de la Kaaba doit de nouveau être agrandi. Les chroniques situent cette nouvelle intervention vers : 26 H / 646-647.

‘Uthmân achète lui aussi des maisons proches du Masjid al-Harâm. Elles sont supprimées afin d’ajouter leur emplacement à l’espace disponible pour les pèlerins et les fidèles. (dorar.net)

Les mêmes tensions immobilières réapparaissent

L’histoire se répète. Certains habitants acceptent de vendre. D’autres refusent. Les chroniques racontent que ‘Uthmân fait néanmoins avancer le projet et réserve la compensation financière correspondant aux biens.

Lorsque certains protestent vivement, il leur rappelle que ‘Umar avait déjà appliqué une logique similaire avant lui. (dorar.net) Il faut encore une fois traiter les dialogues détaillés comme de la chronique historique. Mais le problème général est parfaitement reconnaissable, même à notre époque : comment agrandir un sanctuaire entouré par une ville habitée ?

Il faut : acheter, indemniser, démolir,

reconstruire. Le problème que rencontreront les agrandissements modernes est déjà visible au VIIe siècle.

Et ‘Uthmân apporte une nouveauté architecturale majeure

Les sources historiques lui attribuent l’introduction des premières galeries couvertes ou colonnades autour de la zone du Masjid al-Harâm. Jusqu’alors : l’espace du tawaf est avant tout à ciel ouvert. Sous ‘Uthmân apparaissent des structures permettant d’abriter certaines zones grâce à des piliers et des couvertures. (Saudipedia)

C’est une étape architecturale considérable. Le Masjid al-Harâm n’est plus seulement : une Kaaba, une cour,

un mur périphérique. Il commence à devenir : un bâtiment organisé autour d’une cour centrale.

La forme fondamentale du futur Haram commence à émerger

C’est une architecture que l’on retrouvera pendant des siècles : au centre : la Kaaba. Autour :

le Mataf. Puis : des galeries. Puis plus tard :

des portes monumentales, des minarets, des étages, des extensions successives.

La mosquée que voient aujourd’hui les pèlerins n’a évidemment presque plus rien de comparable en dimensions. Mais l’idée d’un ensemble architectural entourant la cour de la Kaaba commence véritablement à se structurer sous les premiers califes. (Saudipedia)

Pourquoi agrandir constamment ?

La réponse tient en quelques mots : l’Islam sort d’Arabie. Et chaque nouveau territoire musulman représente potentiellement : de nouveaux pèlerins.

Les habitants de La Mecque ne sont plus entourés uniquement de visiteurs venus des tribus voisines. Le Sanctuaire devient le centre rituel d’une communauté immense. Et le Hajj produit quelque chose d’unique : quelle que soit la distance séparant les musulmans,

ils doivent tous converger vers le même lieu. Une nouvelle mosquée peut être construite à Damas. Une autre à Kûfa. Une autre en Égypte.

Mais pour le Hajj : il n’existe qu’une Kaaba.

C’est le paradoxe qui gouvernera toute l’histoire du Masjid al-Harâm

La communauté musulmane peut s’étendre géographiquement sans limite. Mais le centre du Hajj ne peut pas se multiplier. Vous pouvez avoir : mille villes,

dix mille mosquées, des millions de fidèles, mais une seule : Kaaba.

Plus l’Islam s’étend, plus la pression humaine sur quelques kilomètres carrés augmente. C’est cette équation qui conduira successivement : ‘Umar,

‘Uthmân, les Omeyyades, les Abbassides, les Mamelouks,

les Ottomans, puis l’État saoudien moderne à transformer sans cesse les infrastructures autour du Sanctuaire.

Le Hajj devient un réseau qui relie le monde musulman

À la fin du califat de ‘Uthmân, on peut déjà voir apparaître les grandes directions qui structureront toute l’histoire future du pèlerinage. Vers le nord : le Shâm. Vers le nord-est :

l’Irak. Vers l’ouest et le nord-ouest : l’Égypte et, progressivement, les terres plus occidentales. Vers le sud :

le Yémen. Vers le centre et l’est de l’Arabie : les autres territoires de la péninsule. Ces itinéraires ne sont pas encore tous les grandes caravanes institutionnelles que l’on connaîtra plus tard.

Mais leur logique géographique existe désormais. (UNESCO World Heritage Centre)

Et chacune de ces routes finira par produire son propre monde

Une route du Hajj n’est pas seulement une ligne. Avec les siècles apparaîtront : des stations, des marchés,

des guides, des tribus chargées de sécuriser certains secteurs, des responsables de caravane, des points d’eau,

des mosquées, des fortifications, des cimetières, des inscriptions laissées par les pèlerins.

L’UNESCO souligne encore aujourd’hui la densité archéologique des anciennes voies du pèlerinage, particulièrement les routes irakienne, syrienne et égyptienne. (UNESCO World Heritage Centre) Le voyage vers La Mecque va devenir lui-même une histoire entière.

Pour certains pèlerins, le voyage durera des mois

Le pèlerin qui habite Médine peut rejoindre La Mecque relativement directement. Mais lorsque l’Islam atteindra des régions de plus en plus éloignées : le voyage pourra nécessiter des semaines, puis des mois.

Il faudra : préparer des animaux, acheter des vivres, mettre de côté de l’argent,

trouver une caravane, attendre une saison propice, traverser des zones dangereuses. Les grands itinéraires étatiques des siècles suivants seront précisément conçus pour réduire une partie de ces risques.

La transformation la plus profonde est peut-être invisible

Pendant le Hajj d’Adieu, la foule entourant Mohammad ﷺ était immense. Mais elle appartenait encore principalement au monde arabe immédiatement lié à son message. Quelques décennies plus tard, le pèlerinage commence à réunir des hommes appartenant à des régions et des cultures différentes. Cette transformation continuera.

Persans. Égyptiens. Syriens. Irakiens.

Puis Africains. Berbères. Andalous. Turcs.

Peuples d’Asie centrale. Indiens. Habitants d’Asie du Sud-Est. Un rite proclamé dans une vallée d’Arabie va devenir :

l’un des plus grands mouvements humains réguliers de l’histoire.

Et pourtant le rite ne change pas avec la distance

Voici l’aspect extraordinaire. Le pèlerin d’Irak arrive par une route différente. Celui du Shâm par une autre. Celui du Yémen par une autre.

Mais lorsqu’ils atteignent La Mecque : ils tournent autour de la même Kaaba. Ils parcourent : le même Safâ et le même Marwa.

Ils vont : au même ‘Arafat. Puis : à la même Muzdalifah.

Puis : à Mina. Les routes sont multiples. Le Hajj est unique.

Les miqâts matérialisent parfaitement cette unité dans la diversité

C’est probablement pourquoi l’épisode de Dhât ‘Irq est tellement important. Le pèlerin venant d’Irak ne doit pas devenir Médinois pour accomplir le Hajj. Il n’a pas à rejoindre artificiellement la route de Médine. Il vient depuis sa propre direction.

Mais à un certain point : il entre dans le même état rituel que les autres. Les routes diffèrent. Puis progressivement :

les vêtements ordinaires disparaissent, l’ihram apparaît, la Talbiyah commence, et les pèlerins convergent.

Le miqât marque presque le moment où la diversité géographique commence à devenir unité rituelle.

Mais cette époque de croissance va bientôt être brutalement interrompue

À première vue, l’histoire semble suivre une ligne continue. Mohammad ﷺ transmet le Hajj. Abû Bakr préserve la communauté. ‘Umar agrandit le Sanctuaire.

‘Uthmân l’agrandit encore. Les routes se développent. Le monde musulman s’étend. Mais à la fin du califat de ‘Uthmân, les tensions politiques deviennent de plus en plus graves.

En 35 H / 656 : ‘Uthmân رضي الله عنه est assassiné. La communauté entre alors dans ce que l’histoire appellera : al-Fitna al-Kubrâ

la Grande Discorde.

Même le Hajj va être touché par la crise politique

Jusqu’ici, les califes pouvaient régulièrement participer au pèlerinage ou en désigner clairement le responsable. Le Hajj manifestait : l’unité religieuse, et d’une certaine manière l’unité politique de la communauté.

Avec la Fitna : cette unité politique se fracture. ‘Alî ibn Abî Tâlib رضي الله عنه devient calife. Mais une guerre civile s’ouvre.

Le pouvoir est disputé. Et les études sur les premières politiques du pèlerinage montrent que ‘Alî, contrairement notamment à ‘Umar et ‘Uthmân, ne dirigea pas personnellement le Hajj durant son califat : la direction fut déléguée dans un contexte de conflit permanent. (OpenEdition Books) La Mecque va progressivement redevenir un enjeu politique majeur. Et cette fois :

la Kaaba elle-même ne sortira pas indemne du conflit.

L’histoire physique de la Maison va brutalement reprendre

Souvenez-vous de la reconstruction de Quraysh. Mohammad ﷺ avait expliqué à ‘Â’isha رضي الله عنها : Quraysh avait manqué d’argent. Elle avait donc laissé une partie des fondations d’Ibrahim عليه السلام hors du bâtiment.

Mohammad ﷺ avait voulu corriger cela. Mais il s’était abstenu pour ne pas troubler une population récemment sortie de la Jâhiliyya. Cette parole ne sera pas oubliée. Quelques décennies plus tard, un homme qui connaît ce hadith décidera :

il est temps d’accomplir ce que Mohammad ﷺ avait souhaité. Cet homme sera : ‘Abdullâh ibn az-Zubayr رضي الله عنهما. Mais pour reconstruire la Kaaba…

il faudra d’abord qu’elle soit gravement endommagée.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ ET MUSLIM : LES MIQÂTS Mohammad ﷺ avait fixé Dhul-Hulayfa pour Médine, al-Juhfa pour le Shâm, Qarn al-Manâzil pour le Najd et Yalamlam pour le Yémen ; ces miqâts valent aussi pour les pèlerins venant d’ailleurs mais passant par ces directions. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ : L’IRAK CHANGE LA CARTE DU HAJJ Après l’établissement de Kûfa et Basra, leurs habitants expliquèrent à ‘Umar رضي الله عنه que Qarn ne se trouvait pas sur leur route. ‘Umar fixa alors Dhât ‘Irq, situé en correspondance géographique avec Qarn, comme leur miqât. (Sunnah) HISTOIRE ARCHITECTURALE : AVANT ‘UMAR Au temps de Mohammad ﷺ et d’Abû Bakr رضي الله عنه, l’espace autour de la Kaaba ne possédait pas encore une grande enceinte indépendante : les habitations bordaient la zone ouverte du tawaf. (Saudipedia)

HISTOIRE ARCHITECTURALE : ‘UMAR Vers 17 H, ‘Umar رضي الله عنه agrandit le Masjid al-Harâm en acquérant et supprimant des maisons voisines et lui donne une première limite architecturale par un muret. (Islam Web)

TRADITION HISTORIQUE, PAS HADITH PROPHÉTIQUE Les récits concernant les propriétaires refusant de vendre, les compensations conservées jusqu’à leur acceptation et certaines paroles de ‘Umar appartiennent aux chroniques de l’histoire de La Mecque. Ils ne doivent pas porter le badge « hadith authentique ». (Masaha) HISTOIRE DES ROUTES Une tradition historique datée de 17 H rapporte que ‘Umar permit des constructions près des points d’eau entre Médine et La Mecque tout en réservant un droit prioritaire au voyageur sur l’eau et l’ombre. Le récit illustre la prise en compte progressive de la route comme infrastructure du pèlerinage, mais sa chaîne n’est pas du niveau de Bukhârî. (Islam Web)

HISTOIRE ARCHITECTURALE : ‘UTHMÂN Vers 26 H / 646-647, ‘Uthmân رضي الله عنه réalisa une nouvelle extension du Masjid al-Harâm par acquisition de propriétés voisines. Les sources lui attribuent également les premières galeries ou colonnades couvertes autour de l’espace du Sanctuaire. (dorar.net) À NE PAS DIRE Les grandes routes monumentales du Hajj n’étaient pas encore entièrement aménagées sous les califes bien guidés.

La célèbre Darb Zubayda, par exemple, atteindra son développement spectaculaire sous les Abbassides, plusieurs générations plus tard. Sous ‘Umar, nous constatons surtout l’émergence concrète du flux irakien vers La Mecque, attestée par la question de Dhât ‘Irq. (Jahs) LE HAJJ DEVIENT AUSSI UN RENDEZ-VOUS DU CALIFAT Les premiers califes, en particulier ‘Umar et ‘Uthmân, conduisirent très régulièrement le pèlerinage. Les travaux historiques montrent également comment la saison servit de lieu de rencontre avec des gouverneurs et de contact avec les populations de provinces désormais très éloignées. (OpenEdition Books)

Les routes s’allongeaient et les pèlerins venaient de territoires toujours plus lointains. Mais La Mecque elle-même allait bientôt être prise dans les conflits politiques qui secouaient le jeune monde musulman.

VOIR LES SOURCES

Histoire 16

La Kaaba sous les sièges : l’incendie de 64 H, la reconstruction d’Ibn az-Zubayr et le retour au plan de Quraysh

Époque
de 64 H / 683-684 à 73 H / 692
Lieu principal
La Mecque, le Masjid al-Harâm et la Kaaba
Personnages principaux
‘Abdullâh ibn az-Zubayr رضي الله عنهما, ‘Â’isha رضي الله عنها, Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما, ‘Abd al-Malik ibn Marwân et al-Hajjâj ibn Yûsuf
Thème
guerre civile, incendie de la Kaaba, reconstruction selon une parole authentique de Mohammad ﷺ, réintégration d’une partie du Hijr, création de deux portes au niveau du sol, second siège de La Mecque, mort d’Ibn az-Zubayr et transformation ordonnée par ‘Abd al-Malik.

Niveau de certitude : exceptionnellement intéressant, car ce chapitre mêle deux types de documentation. Les circonstances militaires des sièges sont surtout connues par les chroniques anciennes. Mais la reconstruction d’Ibn az-Zubayr, les conseils d’Ibn ‘Abbâs, les transformations architecturales et l’ordre ultérieur de ‘Abd al-Malik sont racontés directement dans Sahîh Muslim. Sahîh al-Bukhârî confirme également qu’Ibn az-Zubayr reconstruisit la Kaaba en s’appuyant sur la parole de ‘Â’isha رضي الله عنها concernant le souhait de Mohammad ﷺ. (Sunnah)

Moins d’un demi-siècle après le Hajj d’Adieu, La Mecque est de nouveau au cœur d’une crise

Dans l’Histoire 15, nous avions vu le monde musulman s’agrandir. De nouveaux pèlerins arrivaient d’Irak, du Shâm, d’Égypte et d’autres territoires. Le Masjid al-Harâm avait été agrandi sous ‘Umar puis ‘Uthmân رضي الله عنهما. Tout semblait annoncer une croissance continue.

Puis l’unité politique se brise. L’assassinat de ‘Uthmân رضي الله عنه en 35 H ouvre une longue période de troubles. Le califat de ‘Alî رضي الله عنه est marqué par la première grande guerre civile. Puis Mu‘âwiya devient calife.

Lorsqu’il meurt en 60 H, son fils Yazîd lui succède. Mais tous les grands personnages de la communauté n’acceptent pas cette succession. Parmi eux se trouve : ‘Abdullâh ibn az-Zubayr رضي الله عنهما.

Il quitte Médine et se réfugie à La Mecque. La ville du Hajj devient désormais également le centre d’une opposition politique au pouvoir installé en Syrie.

Qui est ‘Abdullâh ibn az-Zubayr ?

Il n’est pas un personnage extérieur à l’histoire que nous avons racontée. Son père est : az-Zubayr ibn al-‘Awwâm رضي الله عنه, compagnon de Mohammad ﷺ. Sa mère est :

Asmâ’ bint Abî Bakr رضي الله عنها. Son grand-père maternel est donc : Abû Bakr as-Siddîq رضي الله عنه. Et sa tante maternelle est :

‘Â’isha رضي الله عنها.

Cette relation sera décisive. Car ‘Â’isha avait entendu directement de Mohammad ﷺ une information concernant la forme que la Kaaba aurait dû avoir. Et son neveu va un jour posséder à la fois : le pouvoir,

les moyens, et une raison de la reconstruire.

La Mecque devient un refuge

Après la mort de Mu‘âwiya, ‘Abdullâh ibn az-Zubayr refuse de prêter allégeance à Yazîd. Il s’installe à La Mecque. Le choix du lieu n’est évidemment pas neutre. La ville est sacrée.

Le Haram possède un statut particulier. Verser le sang dans cette région constitue une question extrêmement grave. Mais les tensions politiques continuent de monter. En 63 H survient le terrible affrontement d’al-Harra près de Médine.

Après cette bataille, l’armée envoyée par Yazîd se dirige vers La Mecque afin de réduire l’opposition d’Ibn az-Zubayr. Le commandant initial meurt pendant le trajet. Le commandement passe alors à : Husayn ibn Numayr.

Les chroniques situent son arrivée devant La Mecque au début de 64 H. (Wikisource)

Une armée devant le Haram

Nous avons déjà connu une scène semblable. Dans l’Histoire 09 : Abraha approchait de La Mecque avec son armée. Mais cette fois :

les deux camps sont musulmans. C’est précisément ce qui rend l’épisode particulièrement douloureux. Il ne s’agit plus d’une armée extérieure venue détruire volontairement la Kaaba. Il s’agit d’une guerre civile musulmane dont le Sanctuaire devient le théâtre.

Ibn az-Zubayr et ses partisans défendent La Mecque. Les troupes syriennes assiègent la ville. Les affrontements se prolongent. Et les chroniqueurs rapportent l’utilisation de :

manjaniq : des catapultes. Les projectiles atteignent la zone du Masjid al-Harâm. Ibn Kathîr, reprenant des matériaux plus anciens, rapporte que les engins furent installés face à La Mecque et que les combats se poursuivirent pendant Muharram et Safar. (Wikisource)

Puis la Kaaba prend feu

Nous arrivons à un fait particulièrement important car il ne dépend pas seulement des chroniques. Sahîh Muslim rapporte explicitement : la Maison brûla à l’époque de Yazîd ibn Mu‘âwiya, lorsque les gens du Shâm combattaient à La Mecque. (Sunnah) Cela suffit pour établir avec force :

LA KAABA FUT ENDOMMAGÉE PAR UN INCENDIE PENDANT LE SIÈGE. Mais cela ne suffit pas pour répondre à une autre question : qui déclencha exactement le feu ? Et ici, les sources divergent.

Qui a brûlé la Kaaba ?

C’est un exemple parfait du type de nuance que notre projet doit conserver. Certaines traditions historiques attribuent l’incendie aux projectiles ou au feu provenant des forces assiégeantes. D’autres traditions racontent au contraire qu’une flamme provenant du camp des défenseurs, portée par le vent, atteignit les tentures puis les éléments en bois de la Maison. Ibn Kathîr rapporte lui-même plusieurs versions : feu lié aux combats, feu allumé autour de la Kaaba ou étincelle emportée par le vent depuis une lance. Des synthèses historiques modernes soulignent également cette divergence. (Wikisource)

La formulation rigoureuse est donc : la Kaaba brûla pendant le siège ; la cause précise du départ de feu n’est pas établie avec certitude. Nous ne devons pas écrire :

« les Syriens incendièrent volontairement la Kaaba »

comme si nous disposions d’un hadith authentique l’affirmant. Nous ne l’avons pas.

Le feu atteint la structure construite par Quraysh

Souvenons-nous de l’Histoire 10. Quraysh avait reconstruit la Kaaba environ cinq ans avant la Révélation. La construction comportait notamment du bois. Le feu atteint :

les tentures, la toiture, les éléments internes, et fragilise profondément certains murs.

Les chroniques racontent également que Hajar al-Aswad fut affectée par la chaleur et se fissura ; Ibn az-Zubayr la renforça ensuite avec de l’argent. Ce détail appartient à l’histoire architecturale traditionnelle et est repris dans les sources historiques consacrées au Sanctuaire. (Wikisource) La Pierre que Mohammad ﷺ avait replacée de ses propres mains avant la Révélation vient donc elle aussi de traverser l’incendie.

Une image inimaginable pour les pèlerins des générations précédentes

La Kaaba est encore debout. Mais elle est gravement endommagée. Les murs ont souffert. Le bois a brûlé.

Hajar al-Aswad est fissurée selon les chroniques. Autour : des traces de combats. Des projectiles.

Des morts. Des débris. Le centre du Hajj ressemble désormais à un bâtiment ayant survécu à une guerre. Et pourtant :

les musulmans continuent à regarder vers cette même Maison pour prier.

Puis une nouvelle arrive du Shâm

Yazîd ibn Mu‘âwiya meurt. Son décès change instantanément le rapport de force. L’armée syrienne ne possède plus la même raison de prolonger le siège. Les chroniques rapportent que Husayn ibn Numayr discute avec Ibn az-Zubayr et finit par repartir vers le Shâm. (Wikisource)

La Mecque est libérée du siège. Mais un problème immense reste au centre de la ville : que faire de la Kaaba ? La réparer ?

Ou la reconstruire entièrement ?

‘Abdullâh ibn az-Zubayr ne décide pas immédiatement

C’est ici que Sahîh Muslim devient notre source principale. ‘Atâ’ rapporte que, lorsque la Maison brûla pendant les combats de l’époque de Yazîd, Ibn az-Zubayr la laissa quelque temps dans son état endommagé. Puis, lorsque les hommes se réunirent à l’occasion de la saison du pèlerinage, la question de sa reconstruction fut posée publiquement. (Sunnah) Ibn az-Zubayr consulte.

Et l’un des hommes qu’il interroge est :

Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما.

Ibn ‘Abbâs lui conseille de ne pas la démolir

Le conseil rapporté dans Sahîh Muslim est d’une grande prudence. Ibn ‘Abbâs propose : réparer seulement ce qui a été endommagé. Pourquoi ?

Parce que la Maison dans cet état est celle que les musulmans ont connue au moment où l’Islam est apparu. Ce sont les pierres sur lesquelles Mohammad ﷺ avait vu les hommes entrer dans l’Islam. Ibn ‘Abbâs craint donc les conséquences d’une démolition totale. (Sunnah) Les chroniques développent encore son inquiétude :

si chaque dirigeant se met à démolir puis reconstruire la Kaaba selon son opinion, les hommes pourraient finir par perdre une partie de la crainte qu’ils éprouvent lorsqu’on touche à la Maison. (Islam Web) Cette crainte se révélera presque prophétique historiquement. Car ce chapitre va justement voir plusieurs modifications successives en quelques décennies.

Ibn az-Zubayr raisonne autrement

Il répond en substance : si la maison privée de l’un de vous brûlait, accepterait-il simplement de la laisser ainsi ? Alors que dire de : la Maison d’Allah ?

Il veut la reconstruire convenablement. Mais même lui ne prend pas la décision à la légère. Sahîh Muslim rapporte qu’il prend le temps de demander à Allah de le guider pendant trois jours avant de décider. (Sunnah) Puis son choix est fait :

la Kaaba sera démolie. Pas simplement réparée. Démolie jusqu’à ses fondations. Puis reconstruite.

Personne ne veut être le premier à toucher les murs

La peur revient. Nous avions vu le même sentiment chez Quraysh dans l’Histoire 10. Même lorsqu’un mur est dangereux : frapper la Kaaba reste un acte qui effraie.

Sahîh Muslim raconte que les hommes hésitent à monter sur la Maison pour commencer la démolition. Ils craignent qu’un châtiment venu du ciel frappe le premier homme qui touchera au bâtiment. Finalement, un homme monte. Il enlève une pierre.

Les autres regardent. Rien ne lui arrive. Alors les hommes commencent à participer. (Sunnah) Pierre après pierre :

la Kaaba descend. Jusqu’au sol.

Pour la première fois depuis longtemps, les anciennes fondations apparaissent

Nous arrivons à l’un des passages les plus fascinants de tout notre récit. La tradition authentique ne dit pas simplement : Ibn az-Zubayr pensa avoir retrouvé les fondations. Sahîh al-Bukhârî transmet le témoignage d’un homme ayant vu la reconstruction d’Ibn az-Zubayr.

Il affirme avoir vu apparaître des fondations anciennes dans le secteur du Hijr, constituées de grandes pierres, et rattache ces fondations à celles d’Ibrahim عليه السلام. (Sunnah) Sahîh Muslim rapporte également qu’en réintégrant une partie du Hijr, Ibn az-Zubayr fit apparaître l’ancienne base, que les habitants purent observer avant que le mur ne soit élevé dessus. (Sunnah) Autrement dit : le chantier devient presque une fouille archéologique du VIIe siècle.

Les hommes découvrent sous la construction de Quraysh une base plus large. Et Ibn az-Zubayr possède précisément un hadith qui explique pourquoi.

La parole de Mohammad ﷺ conservée par ‘Â’isha

Revenons trente ans en arrière. ‘Â’isha رضي الله عنها avait demandé à Mohammad ﷺ pourquoi la Kaaba n’était pas construite sur l’intégralité des fondations d’Ibrahim. Il lui avait expliqué que Quraysh avait manqué de moyens lorsqu’elle reconstruisit la Maison. Il lui avait également confié ce qu’il aurait fait si les Qurayshites n’avaient pas été récemment sortis de la Jâhiliyya :

réintégrer la partie laissée hors du bâtiment, ramener les portes au niveau du sol, et créer : une porte à l’est

et une porte à l’ouest. (Sunnah) Mohammad ﷺ avait choisi de ne pas réaliser ce projet afin de ne pas troubler les nouveaux musulmans. Mais Ibn az-Zubayr vit dans un autre contexte.

Plusieurs décennies sont passées. Et ‘Â’isha est sa propre tante.

Ibn az-Zubayr connaît donc exactement le projet

Il ne dessine pas une nouvelle Kaaba selon son imagination. Il prend comme référence une parole authentique de Mohammad ﷺ transmise par ‘Â’isha رضي الله عنها. Sahîh al-Bukhârî conclut même explicitement après le hadith : c’est cela qui poussa Ibn az-Zubayr à démolir puis reconstruire la Kaaba. (Sunnah)

Cette phrase est fondamentale. Son architecture n’est pas simplement : « l’architecture d’Ibn az-Zubayr ». Elle cherche à mettre en œuvre :

le projet que Mohammad ﷺ avait souhaité réaliser mais auquel il avait volontairement renoncé pour une raison pastorale et sociale.

Première grande modification : le Hijr revient dans la Kaaba

La Kaaba construite par Quraysh n’englobait pas toute la superficie ancienne. Une partie se trouvait hors du mur, dans la zone que nous appelons aujourd’hui : al-Hijr. Ibn az-Zubayr réintègre cette portion.

Il existe une petite différence entre les formulations authentiques. Une version de Sahîh Muslim parle d’environ cinq coudées. Une autre, rapportant directement la parole prophétique, parle de six coudées. Sahîh al-Bukhârî donne également une approximation proche de six coudées. (Sunnah) Pour notre expérience, la meilleure formulation est donc :

« environ cinq à six coudées du côté du Hijr furent réintégrées dans le bâtiment. »

Pas besoin de forcer les transmissions authentiques à donner une précision métrique identique.

La Kaaba devient plus longue

Visuellement, le changement est considérable. Le mur nord avance. Une partie de l’espace aujourd’hui située derrière le petit mur semi-circulaire se retrouve désormais à l’intérieur du bâtiment fermé. Le périmètre bâti se rapproche donc de ce que Mohammad ﷺ avait décrit à ‘Â’isha.

Le pèlerin de cette époque ne voit plus exactement la forme que nous voyons aujourd’hui.

Deuxième modification : deux portes au niveau du sol

Quraysh avait construit une porte élevée. Mohammad ﷺ avait expliqué pourquoi : cela permettait à Quraysh de contrôler qui pouvait entrer. Ibn az-Zubayr change complètement ce système.

Il construit : une porte orientale pour entrer, et

une porte occidentale pour sortir. Et ces portes sont placées : AU NIVEAU DU SOL.

C’est précisément la disposition mentionnée dans les hadiths de ‘Â’isha. (Sunnah) Un pèlerin peut donc entrer par un côté de la Maison… et ressortir par l’autre. La Kaaba d’Ibn az-Zubayr fonctionne presque comme un passage.

Pendant quelques années, la Kaaba possède donc une forme que personne vivant aujourd’hui n’a jamais vue

Imaginez-la. Plus longue vers le Hijr. Deux portes. Deux ouvertures opposées.

Toutes deux accessibles directement depuis le sol. Le secteur actuellement extérieur du Hijr partiellement absorbé dans les murs. Et une hauteur également modifiée. Sahîh Muslim rapporte qu’Ibn az-Zubayr considéra que les proportions du bâtiment devenaient trop basses après l’augmentation de sa largeur et qu’il ajouta dix coudées à sa hauteur. (Sunnah)

La Kaaba change donc à la fois : de périmètre, de circulation, et de verticalité.

Le chantier continue pendant que le rite continue

Ibn az-Zubayr ne peut évidemment pas supprimer la Kaaba pendant des mois et déclarer : « le tawaf est suspendu ». Sahîh Muslim rapporte qu’il fit dresser des piliers et installer des tentures pour matérialiser l’espace pendant la construction. (Sunnah) Les chroniques ajoutent que les fidèles continuaient à prier et à accomplir le tawaf autour de la zone pendant que les travaux se poursuivaient. (Wikisource)

Cette scène est fascinante : au centre : un chantier. Autour :

les pèlerins. Le bâtiment est temporairement absent. Mais le lieu sacré ne disparaît pas avec les murs.

Hajar al-Aswad est replacée

Selon les chroniques, Ibn az-Zubayr prend personnellement part au repositionnement de Hajar al-Aswad. La Pierre avait été fissurée par l’incendie. Elle est renforcée avec de l’argent et replacée dans le nouvel édifice. (Wikisource) Quelques décennies auparavant, Mohammad ﷺ l’avait replacée lors de la reconstruction de Quraysh.

Maintenant : un autre descendant de Quraysh la replace après une guerre civile. La même Pierre traverse les changements d’architecture.

La Kaaba d’Ibn az-Zubayr : probablement la plus proche du projet décrit par Mohammad ﷺ

Voilà ce qu’il faut retenir. Après sa reconstruction : la partie du Hijr est réintégrée, deux portes existent,

elles sont au niveau du sol, et la Maison repose sur la base qu’Ibn az-Zubayr et les Mecquois identifient comme l’ancienne fondation. Sahîh al-Bukhârî relie explicitement cette reconstruction aux fondations d’Ibrahim عليه السلام décrites dans le hadith de ‘Â’isha. (Sunnah) Pendant quelques années, les pèlerins accomplissent donc leur tawaf autour de cette version de la Kaaba.

Mais elle ne durera pas.

Pendant ce temps, la guerre civile continue loin de La Mecque

La mort de Yazîd a créé un immense vide politique. Ibn az-Zubayr est reconnu dans plusieurs régions. Son autorité dépasse largement La Mecque et le Hijaz pendant une période. Même des territoires éloignés comme le Khurâsân connaissent des gouverneurs alignés sur lui. Mais le Shâm reste le principal cœur du pouvoir omeyyade et la dynastie se réorganise finalement autour de Marwân puis de son fils :

‘Abd al-Malik ibn Marwân. La guerre entre les deux systèmes de pouvoir va durer plusieurs années. (Iranica Online) Progressivement : ‘Abd al-Malik reprend l’avantage.

Puis l’Irak tombe. Mus‘ab ibn az-Zubayr, frère de ‘Abdullâh et principal soutien de son pouvoir en Irak, est vaincu et tué. Il ne reste plus qu’un obstacle majeur : La Mecque.

Dix ans après le premier siège, une nouvelle armée approche

Nous sommes en 72 H. ‘Abd al-Malik confie l’opération à un homme qui deviendra l’un des gouverneurs les plus célèbres et controversés de l’histoire omeyyade : al-Hajjâj ibn Yûsuf ath-Thaqafî. Il avance vers le Hijaz.

Puis il assiège ‘Abdullâh ibn az-Zubayr à La Mecque. Une nouvelle fois : le Haram devient un champ de bataille. Les chroniques situent le début du siège autour de Dhul-Hijjah 72 H et la mort d’Ibn az-Zubayr en Jumâdâ al-Ûlâ 73 H. (Wikisource)

Le siège durera donc plusieurs mois.

Et cette fois, le siège traverse directement la saison du Hajj

C’est un détail fondamental pour notre histoire du pèlerinage. Selon les chroniques, al-Hajjâj dirige le Hajj de cette année tandis que la ville est en état de siège. Ses hommes sont armés. Ibn az-Zubayr et ses partisans sont enfermés dans La Mecque.

Certains ne peuvent pas accomplir normalement les différentes étapes du pèlerinage. Les chroniqueurs rapportent même que des hommes du camp d’al-Hajjâj ne peuvent pas effectuer le tawaf normalement autour de la Maison à cause de la situation militaire. (Wikisource) Nous sommes très loin du Hajj d’Adieu. Le rite existe.

Les lieux sont là. Mais la politique et la guerre viennent perturber l’accès même aux rites.

Les catapultes réapparaissent

Al-Hajjâj installe des engins de siège autour de La Mecque. Ibn Kathîr rapporte l’emploi de plusieurs catapultes et décrit des pierres tombant jusque dans la zone de la Kaaba. (Wikisource) Cette information appartient aux chroniques historiques, pas à un hadith de Bukhârî. Mais elle montre la violence du siège.

Les habitants sont pris entre : l’encerclement, la pénurie, et les projectiles.

Les chroniques rapportent que l’approvisionnement devient tellement difficile que Zamzam prend de nouveau une importance vitale pour les assiégés. (Wikisource) Encore l’eau. Toujours Zamzam.

Hajar → Jurhum → ‘Abd al-Muttalib → le siège

La source qui avait sauvé Ismaïl عليه السلام retrouve une fonction extrêmement concrète. Pendant le siège : les hommes ont besoin de boire. Les voies d’approvisionnement sont coupées ou fortement réduites.

Et le puits situé auprès de la Kaaba est toujours là. Notre histoire revient constamment à ce même élément : l’eau dans une vallée aride.

Peu à peu, les partisans d’Ibn az-Zubayr disparaissent

Certains sont tués. D’autres abandonnent. D’autres acceptent les garanties proposées par al-Hajjâj. Les chroniques racontent que des milliers de personnes finissent par quitter Ibn az-Zubayr.

Même certains de ses proches se séparent de lui. (Wikisource) L’homme qui avait un temps contrôlé une immense partie du monde musulman se retrouve progressivement réduit : à La Mecque, puis au Haram,

puis à un petit groupe de fidèles.

La fin d’Ibn az-Zubayr

Le siège se termine en 73 H / 692. ‘Abdullâh ibn az-Zubayr est tué. Les chroniques donnent généralement la date du 17 Jumâdâ al-Ûlâ 73 H. (Wikisource) Avec sa mort :

le grand rival politique des Omeyyades disparaît. ‘Abd al-Malik retrouve progressivement l’unité politique du califat sous son autorité. Mais la question de la Kaaba reste ouverte. Car l’édifice devant al-Hajjâj n’est pas la Kaaba de Quraysh.

C’est : la Kaaba d’Ibn az-Zubayr.

Al-Hajjâj écrit à ‘Abd al-Malik

Nous revenons maintenant à Sahîh Muslim. Et c’est là que l’histoire devient extraordinaire. Après la mort d’Ibn az-Zubayr, al-Hajjâj écrit au calife ‘Abd al-Malik pour lui expliquer la situation architecturale. Il lui apprend qu’Ibn az-Zubayr a construit la Maison sur une ancienne fondation que des personnes fiables de La Mecque avaient vue. (Sunnah)

Autrement dit : al-Hajjâj ne cache pas nécessairement ce détail. Il explique : Ibn az-Zubayr a élargi la Maison du côté du Hijr,

créé une autre porte, et modifié sa structure. Que faire ?

‘Abd al-Malik répond

La décision est précise. Il ordonne : de conserver l’augmentation de hauteur réalisée par Ibn az-Zubayr, mais

de supprimer ce qu’il avait réintégré du côté du Hijr, et de condamner la porte supplémentaire qu’il avait ouverte. (Sunnah) Al-Hajjâj exécute l’ordre.

Une partie de la Kaaba est donc de nouveau démolie.

Le Hijr ressort de la Maison

Le mur nord est ramené vers sa position qurayshite. L’espace qu’Ibn az-Zubayr avait réintégré dans le bâtiment redevient extérieur. Le petit secteur que Mohammad ﷺ avait décrit comme appartenant aux anciennes fondations se retrouve une nouvelle fois hors des murs visibles de la Kaaba. (Sunnah) C’est pratiquement la situation que nous connaissons encore aujourd’hui.

Lorsque le pèlerin entre dans le Hijr : il se trouve dans un espace qui n’est pas simplement « à côté » de la Kaaba dans l’histoire architecturale. Une partie appartient au périmètre que Mohammad ﷺ avait souhaité réintégrer dans la Maison.

La porte occidentale disparaît

La porte de sortie créée par Ibn az-Zubayr est murée. Il ne reste donc plus deux portes permettant : entrée, puis sortie.

La circulation traversante disparaît. Le plan revient vers celui de la reconstruction qurayshite : une seule porte principale visible. (Sunnah) Les chroniques historiques indiquent également que la porte restante fut maintenue ou rétablie en hauteur, retrouvant la configuration associée à Quraysh. (Wikisource)

Ainsi naît l’essentiel de la configuration qui traversera les siècles suivants.

Voilà pourquoi la Kaaba actuelle ressemble davantage à celle de Quraysh qu’à celle d’Ibn az-Zubayr

C’est probablement le point architectural le plus important du chapitre. Aujourd’hui, le pèlerin voit : une partie du Hijr à l’extérieur, une porte élevée,

pas de porte occidentale fonctionnelle. Cette logique correspond davantage à : la reconstruction de Quraysh, puis au rétablissement ordonné par ‘Abd al-Malik,

qu’au plan temporairement réalisé par Ibn az-Zubayr. Bien entendu, la Kaaba connaîtra encore : des réparations, des reconstructions,

des changements de toiture, de portes, de revêtements, et de nombreuses interventions structurelles.

Mais son principe général de plan revient à cette décision du Ier siècle de l’Hégire. (Sunnah)

Mais voici l’ironie extraordinaire de l’histoire

Pourquoi ‘Abd al-Malik avait-il ordonné de revenir en arrière ? Parce qu’il doutait de la parole qu’Ibn az-Zubayr attribuait à ‘Â’isha رضي الله عنها. Autrement dit : il pensait que son rival politique pouvait avoir invoqué ce récit pour justifier sa propre architecture.

Puis, plus tard, quelque chose se produit.

‘Abd al-Malik apprend que le hadith était vrai

Cette scène se trouve directement dans : SAHÎH MUSLIM. Alors que ‘Abd al-Malik accomplit le tawaf, il évoque Ibn az-Zubayr et met en doute son attribution du récit à ‘Â’isha. Un homme nommé al-Hârith ibn ‘Abdillâh ibn Abî Rabî‘a intervient.

Il lui dit en substance : ne dis pas cela : moi aussi, j’ai personnellement entendu ‘Â’isha rapporter cette parole. Il lui transmet alors le hadith. Et ‘Abd al-Malik comprend.

Sa réaction est remarquable : s’il avait eu connaissance de cette confirmation avant la démolition, il aurait laissé la Kaaba exactement comme Ibn az-Zubayr l’avait reconstruite. (Sunnah) Voilà l’un des retournements les plus fascinants de toute l’histoire physique du Sanctuaire.

La Kaaba a donc été modifiée sur la base d’un malentendu documentaire

Il faut mesurer ce que cela signifie. Ibn az-Zubayr avait : un hadith transmis par ‘Â’isha. Il construit conformément à ce qu’il comprend de ce hadith.

‘Abd al-Malik pense que cette attribution est douteuse. Il ordonne une modification. Puis il découvre : le hadith était bien authentiquement transmis par ‘Â’isha.

Mais la reconstruction inverse a déjà eu lieu. Et il décide de ne pas ouvrir une nouvelle fois le chantier.

La parole que Mohammad ﷺ n’avait pas appliquée devient donc le centre de trois décisions successives

Regardons la chaîne. Mohammad ﷺ Il souhaite modifier la Kaaba mais ne le fait pas afin de protéger la foi d’une population récemment sortie de la Jâhiliyya. (Sunnah.com) Ibn az-Zubayr

Des décennies plus tard, il estime que l’obstacle a disparu et met en œuvre le projet. (Sunnah) ‘Abd al-Malik Il pense que le récit peut être politiquement suspect et fait revenir une partie du bâtiment au plan précédent. (Sunnah) Puis ‘Abd al-Malik

apprend que la parole de ‘Â’isha était authentique et regrette de ne pas avoir laissé l’œuvre d’Ibn az-Zubayr. (Sunnah) Une seule parole prophétique traverse donc : la prudence, la guerre,

l’architecture, et la politique.

Et cela explique aussi pourquoi la Kaaba ne sera pas constamment reconstruite selon chaque opinion

Plus tard, à l’époque abbasside, le calife al-Mahdî envisagera selon les historiens de replacer la Kaaba dans la forme voulue par Mohammad ﷺ et réalisée par Ibn az-Zubayr. La tradition rapporte qu’il consulta : l’imam Mâlik. Mâlik lui déconseilla de recommencer.

Son raisonnement, transmis par les historiens, est devenu célèbre : si chaque nouveau souverain reconstruit la Kaaba selon son opinion, la Maison risque de devenir un objet que les rois modifient successivement. Ibn Kathîr reprend explicitement cette tradition. (Wikisource) Le conseil est entendu.

La structure n’est pas de nouveau renversée.

Une décision qui figera pratiquement la forme générale pour des siècles

C’est presque paradoxal. La configuration actuelle n’est pas nécessairement celle que Mohammad ﷺ aurait choisie s’il avait construit librement la Maison. Nous le savons par des hadiths authentiques. Mais il ne l’avait pas fait volontairement.

Puis Ibn az-Zubayr l’a fait. Puis al-Hajjâj l’a en partie défait sur ordre d’‘Abd al-Malik. Puis ‘Abd al-Malik l’a regretté. Puis les générations suivantes ont compris :

il faut maintenant arrêter de modifier constamment la Maison. Ainsi, une architecture née de couches historiques successives devient elle-même une forme de stabilité.

La Kaaba n’est donc pas un monument figé depuis Ibrahim

C’est un point fondamental pour toute notre expérience. Lorsque l’on voit aujourd’hui la Kaaba, on peut naturellement imaginer :

« Voici exactement le bâtiment matériel élevé par Ibrahim عليه السلام il y a des millénaires. »

Ce serait historiquement faux. Le lieu et les fondations sacrées sont rattachés à Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام dans le Coran et les traditions authentiques. Mais le bâtiment matériel a été : reconstruit,

réparé, agrandi, réduit, incendié,

endommagé, et reconstruit à plusieurs reprises. Son histoire physique est extrêmement mouvementée.

Ce qui demeure n’est pas chaque pierre

Les pierres changent. Le bois change. La toiture change. La porte change.

La Kiswa change. Les murs sont réparés. Certaines parties sont démolies puis rebâties. Ce qui demeure est :

le lieu, la qibla, le Haram, le tawaf,

et la fonction de la Maison. Voilà une distinction fondamentale. La sacralité de la Kaaba ne dépend pas de la présence continue de chaque morceau de maçonnerie depuis Ibrahim عليه السلام.

Le Hajj lui-même survit aux guerres

Même lors des sièges : les musulmans essaient de maintenir le pèlerinage. Pendant la reconstruction : le tawaf continue autour de la zone.

Après la reconstruction : les rites reprennent. Après la mort d’Ibn az-Zubayr : le Hajj continue encore.

Des pouvoirs politiques s’effondrent. Des califes disparaissent. Des gouverneurs arrivent. Le bâtiment change.

Mais chaque Dhul-Hijjah : les hommes continuent à venir.

Une Maison au milieu des conflits humains

C’est peut-être le message historique le plus puissant de ce chapitre. La Kaaba n’a pas été entourée uniquement de moments paisibles. Elle a vu : les rivalités tribales,

Abraha, les idoles, la conquête, les guerres civiles,

les catapultes, l’incendie, les sièges. Elle a été reconstruite par :

Quraysh, puis Ibn az-Zubayr, puis modifiée sous al-Hajjâj. Et pourtant :

elle reste le centre du Hajj.

Le paradoxe de ‘Abdullâh ibn az-Zubayr

Il est lui-même un personnage fascinant pour notre histoire. Il vit assez longtemps pour connaître : les compagnons, la génération de ‘Â’isha,

la première expansion musulmane, les premières guerres civiles. Il entend ou reçoit de sa tante une connaissance concernant la Kaaba. Puis l’histoire lui donne une situation dans laquelle il peut transformer cette connaissance en architecture.

Il devient donc l’un des rares hommes de l’histoire à avoir réellement vu : la Kaaba de Quraysh, puis à l’avoir démolie, puis à avoir fait construire :

une autre Kaaba. Et cette forme disparaît seulement quelques années après lui.

Durant quelques années, entrer dans la Kaaba n’avait pas la même apparence qu’aujourd’hui

C’est une scène formidable pour notre expérience immersive. Imaginez le pèlerin sous Ibn az-Zubayr. Il arrive dans le Mataf. Il voit la Maison.

Mais la porte n’est pas suspendue haut au-dessus du sol. Elle commence au niveau du sol. Il entre. Traverse l’intérieur.

Puis peut ressortir : par une seconde porte située de l’autre côté. Une partie de l’actuel Hijr n’est plus visible comme cour extérieure : elle se trouve derrière le mur.

Cette Kaaba a réellement existé. Elle n’est pas une reconstruction théorique moderne. Sahîh Muslim et Sahîh al-Bukhârî en décrivent directement les modifications. (Sunnah)

Et pourtant la configuration actuelle raconte elle aussi un enseignement de Mohammad ﷺ

Car Mohammad ﷺ savait que la forme qurayshite n’était pas idéale selon les fondations qu’il décrivait. Mais il avait choisi de la laisser. Pourquoi ? Parce qu’un projet matériel correct pouvait provoquer un dommage humain plus important.

Il a privilégié : la stabilité des cœurs à la perfection immédiate de l’architecture.

Ce principe était déjà au centre du hadith. (Sunnah.com) Et finalement l’histoire mouvementée des reconstructions montrera précisément pourquoi cette prudence était profonde.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM La Kaaba brûla durant le règne de Yazîd ibn Mu‘âwiya lorsque les troupes syriennes combattaient à La Mecque. C’est l’un des faits les plus solides concernant le premier siège. (Sunnah) À NE PAS AFFIRMER AVEC CERTITUDE La cause exacte du départ de feu fait l’objet de récits divergents. Certaines traditions l’associent aux assiégeants ; d’autres à une flamme accidentelle provenant du camp mecquois et portée par le vent. Nous devons donc écrire simplement : « la Kaaba brûla pendant le siège ». (Wikisource)

HISTOIRE ANCIENNE Les chroniques décrivent l’utilisation de catapultes pendant le siège de 64 H et les combats prolongés autour de La Mecque. (Wikisource)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM Après l’incendie, Ibn az-Zubayr consulta notamment Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما. Ibn ‘Abbâs conseilla de réparer seulement les parties endommagées ; Ibn az-Zubayr décida finalement de démolir entièrement la Maison après avoir demandé à Allah de le guider. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Le projet d’Ibn az-Zubayr reposait sur la parole de ‘Â’isha رضي الله عنها rapportant que Mohammad ﷺ aurait voulu reconstruire la Kaaba sur les fondations d’Ibrahim, réintégrer la partie laissée hors du bâtiment et créer deux portes, orientale et occidentale. (Sunnah)

ÉTABLI PAR LES DEUX SAHÎH La Kaaba de Quraysh n’occupait pas l’intégralité des fondations attribuées à Ibrahim عليه السلام. C’est une information prophétique authentique, pas une simple reconstruction historique moderne. (Sunnah.com)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM Ibn az-Zubayr réintégra environ cinq à six coudées du côté du Hijr, construisit deux portes au niveau du sol : entrée et sortie : et augmenta également la hauteur de la Maison. (Sunnah) HISTOIRE ARCHITECTURALE L’incendie avait fissuré Hajar al-Aswad selon les chroniques ; Ibn az-Zubayr la renforça avec de l’argent lors de sa reconstruction. (Wikisource)

HISTOIRE DU SECOND SIÈGE En 72-73 H, al-Hajjâj assiégea de nouveau Ibn az-Zubayr à La Mecque sur ordre de ‘Abd al-Malik. Les chroniques décrivent l’usage de catapultes et un siège qui perturba même le déroulement normal du Hajj. (Wikisource)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM Après la mort d’Ibn az-Zubayr, al-Hajjâj écrivit à ‘Abd al-Malik. Celui-ci ordonna de conserver l’augmentation de hauteur, mais de retirer la partie ajoutée du côté du Hijr et de fermer la deuxième porte. (Sunnah)

ÉTABLI PAR SAHÎH MUSLIM : ET C’EST CAPITAL ‘Abd al-Malik apprit ensuite d’un témoin direct que ‘Â’isha avait réellement transmis le hadith invoqué par Ibn az-Zubayr. Il déclara alors que, s’il l’avait su avant la démolition, il aurait laissé la Kaaba telle qu’Ibn az-Zubayr l’avait construite. (Sunnah)

TRADITION HISTORIQUE ULTÉRIEURE Lorsque le calife abbasside al-Mahdî envisagea plus tard une nouvelle reconstruction, l’imam Mâlik lui aurait conseillé de ne pas faire de la Kaaba un édifice que chaque souverain démolit puis reconstruit selon son choix. (Wikisource)

La Kaaba avait survécu aux sièges, aux incendies et aux reconstructions. Dans les siècles suivants, les souverains allaient désormais devoir relever un autre défi : permettre à des foules toujours plus nombreuses d’atteindre La Mecque.

VOIR LES SOURCES

Histoire 17

Des Omeyyades aux Abbassides : les grandes routes du Hajj, Darb Zubayda et la révolution de l’eau

Époque
principalement du début du VIIIᵉ siècle au début du IXᵉ siècle
Période couverte
environ 90 H à 200 H
Lieux principaux
La Mecque, le Masjid al-Harâm, Kûfa, les déserts d’Arabie, Fayd, ‘Arafat, Muzdalifah, Mina, Wâdî Hunayn et Wâdî Nu‘mân
Personnages principaux
al-Walîd ibn ‘Abd al-Malik, Abû Ja‘far al-Mansûr, al-Mahdî, Hârûn ar-Rashîd et surtout Zubayda bint Ja‘far
Thème
le Hajj devient un immense problème d’infrastructure : comment conduire des milliers de pèlerins à travers plus de mille kilomètres de désert, leur fournir de l’eau, des étapes, des indications et des lieux de repos, puis accueillir cette population croissante à La Mecque ?

Niveau de certitude : nous quittons ici la période dominée par les hadiths pour entrer davantage dans l’histoire, l’archéologie, les géographes médiévaux et les vestiges matériels. L’existence et l’aménagement du Darb Zubayda sont exceptionnellement bien attestés archéologiquement ; ses bassins, puits, barrages, portions pavées et stations sont encore observables. Pour ‘Ayn Zubayda, les sources historiques et patrimoniales sont également abondantes, mais elles divergent sur plusieurs dates, coûts et phases exactes du chantier. Nous distinguerons donc le certain du traditionnel. (UNESCO World Heritage Centre)

La guerre civile s’achève. Maintenant commence un autre combat : la distance.

Dans l’Histoire 16, la Kaaba avait subi deux sièges. Elle avait brûlé. Elle avait été reconstruite par ‘Abdullâh ibn az-Zubayr رضي الله عنهما. Puis modifiée de nouveau sous ‘Abd al-Malik.

Après 73 H, le pouvoir omeyyade retrouve progressivement une stabilité politique. Mais pendant que les dirigeants se battent pour contrôler La Mecque, quelque chose d’encore plus profond est en train de se produire : le monde musulman devient immense. L’Irak.

Le Shâm. L’Égypte. La Perse. L’Afrique du Nord.

Puis des territoires encore plus éloignés. Partout vivent désormais des musulmans pour lesquels une obligation reste identique : rejoindre La Mecque. Le rite n’a pas changé.

Mais la distance, elle, a explosé.

Le Coran avait dit : prenez vos provisions

La spiritualité du pèlerinage n’a jamais signifié qu’il fallait ignorer la réalité matérielle du voyage. Allah dit :

وَتَزَوَّدُوا۟ فَإِنَّ خَيْرَ ٱلزَّادِ ٱلتَّقْوَىٰ

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah : « Et prenez vos provisions; mais vraiment la meilleure provision est la piété. » (Quran.com) Et Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما explique dans Sahîh al-Bukhârî 1523 que certains Yéménites venaient au Hajj sans suffisamment de provisions en disant qu’ils plaçaient leur confiance en Allah, puis se retrouvaient à demander aux gens de quoi vivre. Le verset leur rappela précisément de préparer leur voyage. (Sunnah)

Cette parole va prendre une dimension gigantesque au cours des siècles suivants. Car accomplir le Hajj depuis Kûfa ou Bagdad n’est pas : prendre une monture le matin et arriver à La Mecque le soir. C’est une expédition.

Sous les Omeyyades, le Haram devient déjà plus monumental

Les transformations ne concernent pas seulement les routes. La Mecque elle-même continue d’évoluer. Sous le calife omeyyade al-Walîd ibn ‘Abd al-Malik, au début du VIIIᵉ siècle, le Mataf connaît notamment un changement visible : en 91 H / 709, il est revêtu de marbre blanc. (Saudipedia) Imaginez le contraste.

Le pèlerinage d’Ibrahim عليه السلام s’était déroulé dans une vallée presque nue. Le Masjid al-Harâm des premières générations musulmanes était encore un espace relativement simple. Désormais : pierre taillée,

marbre, colonnes, éclairage, galeries.

Le Sanctuaire entre progressivement dans l’architecture impériale. Mais la véritable explosion des infrastructures va arriver avec une nouvelle dynastie.

132 H : les Abbassides prennent le pouvoir

En 750 de l’ère chrétienne, la dynastie omeyyade tombe au Proche-Orient. Les Abbassides prennent le califat. Le centre politique du monde musulman se déplace davantage vers l’Irak. Puis Bagdad devient la grande capitale abbasside.

Ce changement est fondamental pour notre histoire. Car désormais, entre le cœur politique de l’empire et La Mecque s’étend : un immense désert. Les califes, leurs fonctionnaires, leurs soldats, les savants et surtout les pèlerins venant d’Irak doivent traverser cet espace.

La route du Hajj devient donc simultanément : religieuse, politique, administrative,

économique, et stratégique.

La route de Kûfa devient l’une des artères principales du monde musulman

Depuis l’Histoire 15, nous connaissons déjà les pèlerins irakiens. Ils étaient venus voir ‘Umar رضي الله عنه parce que le miqât de Qarn ne correspondait pas à leur itinéraire. Dhât ‘Irq avait alors été fixé pour leur direction. Mais sous les Abbassides, ce flux change complètement d’échelle.

Kûfa se trouve maintenant au départ d’un corridor qui relie l’Irak aux lieux saints. Cette route fera environ : 1 300 kilomètres entre Kûfa et La Mecque selon le dossier archéologique présenté conjointement par l’Irak et l’Arabie saoudite à l’UNESCO. (UNESCO World Heritage Centre)

Treize cents kilomètres. Sans moteur. Sans route asphaltée. Sans station-service.

Sans téléphone. Sans GPS.

Un désert n’est pas une route

C’est peut-être le point le plus important à comprendre. Tracer : Kûfa → La Mecque sur une carte ne crée pas une route.

Pour qu’une caravane puisse réellement traverser le désert, il faut répondre à des questions très concrètes. Où boire ? Où dormir ? Où trouver les prochaines provisions ?

Comment savoir qu’on ne s’est pas écarté de l’itinéraire ? Que faire dans les dunes ? Comment traverser certains reliefs ? Où stocker l’eau de pluie ?

Comment protéger une caravane ? À quelle distance placer les étapes pour les chameaux ? Et surtout : que faire pour les pèlerins qui voyagent à pied ?

C’est à ces problèmes que l’État abbasside et de grands mécènes vont commencer à répondre à une échelle exceptionnelle.

Dès le premier calife abbasside, la route devient une affaire d’État

Le dossier UNESCO du Darb Zubayda rapporte qu’en 751, sous le premier calife abbasside Abû al-‘Abbâs, des travaux sont déjà lancés sur l’axe Irak-La Mecque. On installe notamment : des bornes, des repères,

des signaux de feu, ainsi que des constructions servant aux voyageurs. Son successeur Abû Ja‘far al-Mansûr poursuit ces efforts. (UNESCO World Heritage Centre) Nous ne sommes donc pas devant une route construite soudainement par une seule personne.

C’est capital. Darb Zubayda existait avant Zubayda. Ou, plus précisément : des pistes et routes entre l’Irak et l’ouest arabique existaient auparavant, certaines remontant même aux échanges préislamiques.

Les premiers Abbassides commencèrent à les aménager systématiquement. Puis Zubayda donnera à cet axe une telle impulsion que son nom finira par l’identifier. (UNESCO World Heritage Centre)

La route commence à être dessinée dans le paysage

Les ingénieurs ne se contentent pas de dire : « Suivez le sud. » Dans certaines zones, ils débarrassent le terrain des pierres. Dans d’autres, ils matérialisent les bords du chemin.

Dans les dunes du Nafûd, ils aménagent même des portions pavées afin d’empêcher les voyageurs de s’enfoncer constamment dans le sable. Des relevés modernes ont identifié une section pavée d’environ 40 kilomètres, avec des chaussées de pierre d’environ deux à quatre mètres de large selon les endroits. (UNESCO World Heritage Centre) Essayez d’imaginer le chantier. Des ouvriers dans le désert.

Des pierres transportées. Placées une à une. Et pendant qu’ils construisent la route destinée à sauver les pèlerins de l’épuisement… il faut déjà fournir :

de l’eau, de la nourriture, et des animaux aux ouvriers eux-mêmes.

Puis viennent les indications

Le pèlerin peut mourir même s’il possède de l’eau. Il suffit : qu’il se perde. L’un des vestiges les plus impressionnants du Darb Zubayda se trouve à Umm al-Qurûn.

Les archéologues y ont identifié un ancien dispositif de signalisation comprenant une grande tour. Un feu pouvait être allumé en hauteur afin d’indiquer la direction aux voyageurs, y compris de nuit. La structure aurait pu atteindre environ douze mètres. (UNESCO World Heritage Centre) Imaginez maintenant une caravane dans l’obscurité.

Rien autour. Puis au loin : une lumière. Cette lumière signifie :

la route est là.

Mais la véritable obsession de Darb Zubayda sera l’eau

Tout revient encore à l’eau. Le désert n’autorise aucune erreur. Si une étape entre deux points d’eau est trop longue : des animaux meurent.

Des hommes meurent. Les Abbassides construisent donc un système remarquable : بِرَك : birak des bassins et réservoirs,

puits, citernes, barrages, canaux de collecte,

parfois reliés de manière à capter les pluies rares lorsqu’elles arrivent. Le dossier UNESCO identifie également des stations disposant à la fois : de réservoirs, de puits,

de bâtiments, de fortifications, et parfois de mosquées. (UNESCO World Heritage Centre) Le désert commence à être ponctué d’infrastructures.

L’eau de pluie devient une richesse qu’on ne peut plus laisser disparaître

Dans les régions arides, une pluie abondante peut tomber… puis son eau disparaître presque entièrement quelques heures plus tard. Elle s’écoule. S’évapore.

S’enfonce. Les ingénieurs construisent donc des ouvrages permettant de la retenir. Bassins. Murs.

Canaux. Barrages. Une pluie qui auparavant disparaissait dans un wadi peut désormais être transformée en réserve pour une caravane arrivant plusieurs semaines plus tard. C’est cela que révèlent encore aujourd’hui les ruines du Darb Zubayda. (UNESCO World Heritage Centre)

Certaines stations contiennent des dizaines… voire plus d’une centaine de puits

À Sharaf, dans l’actuel Irak, le dossier UNESCO mentionne : environ 140 puits associés au site, ainsi que plusieurs bassins. (UNESCO World Heritage Centre) Ce chiffre permet de comprendre l’échelle du problème.

Il ne s’agit plus de creuser :

« un puits pour quelques voyageurs. »

Il faut absorber le passage de groupes importants. Puis attendre la caravane suivante. Puis celle du retour.

Une ville apparaît au milieu du trajet : Fayd

Parmi toutes les stations, Fayd occupe une position extraordinaire. Elle se trouve approximativement à mi-chemin entre Kûfa et La Mecque. À proximité se croisent également des directions vers Médine. La station devient donc une sorte de grand carrefour du Hajj.

Les pèlerins y trouvent : eau, provisions, marchés,

hébergement, et infrastructures administratives. Le dossier UNESCO rapporte même que les voyageurs pouvaient y laisser certaines provisions afin de les retrouver sur le trajet du retour. (UNESCO World Heritage Centre) C’est remarquable.

Le voyage est suffisamment organisé pour qu’on ne pense plus uniquement : « arriver vivant à La Mecque ». On pense déjà : au retour.

La route devient également un réseau postal

Voilà un aspect rarement raconté. Les stations du Darb Zubayda ne servent pas uniquement au pèlerinage. Les Abbassides utilisent également les corridors routiers pour leur administration. Certaines étapes correspondent au système du barîd, le réseau postal et de renseignement impérial.

Des courriers peuvent changer de monture. Les nouvelles circulent. L’État surveille ses territoires. Le même axe sert donc à :

des pèlerins, des marchands, des fonctionnaires, des soldats,

et des messagers. (UNESCO World Heritage Centre) Le Hajj contribue ainsi à construire une infrastructure qui renforce aussi l’unité du califat.

Puis les pèlerins deviennent encore plus nombreux

La prospérité de l’Irak abbasside fait apparaître davantage de personnes capables financièrement d’accomplir le Hajj. Le trafic augmente. Et les anciennes stations avaient souvent été pensées selon le rythme : des chameaux,

des chevaux, des ânes. Mais tout le monde n’a pas de monture. Des hommes parcourent le trajet :

à pied. Pour eux, la distance entre deux grandes stations peut être excessive. Le problème change. Il faut créer des étapes intermédiaires.

L’UNESCO souligne précisément que des sous-stations furent ajoutées pour répondre notamment aux besoins des pèlerins piétons. (UNESCO World Heritage Centre) C’est à cet endroit de notre histoire qu’une femme devient incontournable.

Zubayda bint Ja‘far

Elle appartient à la maison abbasside. Elle est petite-fille du calife al-Mansûr. Elle épouse : Hârûn ar-Rashîd

et devient la mère du futur calife : al-Amîn. (Wikidata) Mais si son nom a traversé plus de douze siècles, ce n’est pas principalement en raison de son statut à la cour. C’est parce qu’il est encore écrit aujourd’hui…

dans le désert.

Darb Zubayda

La route devient connue sous son nom :

دَرْب زُبَيْدَة

Darb Zubayda « la route de Zubayda ». Mais attention à l’image trop simple : Zubayda n’a pas un matin décidé de tracer 1 300 kilomètres de route depuis zéro.

L’axe existait. Les premiers Abbassides avaient déjà financé : repères, stations,

ouvrages, et améliorations. Ce que Zubayda fait, c’est accélérer et étendre massivement les aménagements, particulièrement ceux liés à l’eau et aux étapes intermédiaires. (UNESCO World Heritage Centre) Son action devient si visible que le nom de l’ensemble de l’itinéraire finit par lui être associé.

Son argent transforme le désert

Le dossier UNESCO souligne que Zubayda finança personnellement de nombreuses stations intermédiaires. Sous son patronage et celui d’autres membres de l’élite abbasside, la route se couvre de : citernes, puits,

bassins, abris, stations, ouvrages routiers. (UNESCO World Heritage Centre)

Et un phénomène intéressant apparaît : la concurrence dans la charité. Des membres riches de la société financent eux aussi des ouvrages. Une citerne porte le nom d’un bienfaiteur.

Un puits celui d’un autre. Une station est associée à un mécène. La richesse de Bagdad se transforme en : eau dans le désert pour un pèlerin qu’on ne rencontrera peut-être jamais.

Le dossier archéologique moderne identifie 54 étapes principales et secondaires

Le dossier UNESCO actuel identifie le long du réseau : 27 grandes stations et 27 sous-stations. (UNESCO World Heritage Centre)

Cela ne signifie pas nécessairement que ces cinquante-quatre étapes constituent une liste administrative figée ayant existé exactement sous cette forme à chaque moment. Le réseau a évolué. Certaines stations ont été agrandies. D’autres abandonnées.

Des variantes de route existaient. Mais le chiffre donne une idée de la densité d’équipement atteinte.

Un pèlerin n’avance plus seulement dans le désert : il avance de station en station

Voilà le changement. Avant : la connaissance du terrain et des points d’eau dépend largement : des guides,

des tribus, des oasis, de l’expérience. Avec Darb Zubayda, apparaît une logique beaucoup plus structurée :

Station. Puis : station. Puis :

station. Chacune devient un objectif. Une distance à parcourir. Une réserve à atteindre.

Le voyage est progressivement découpé. C’est le commencement d’une véritable ingénierie de la mobilité du Hajj.

Et La Mecque elle-même doit encore s’agrandir

Pendant que les Abbassides aménagent les routes, ils transforment aussi le lieu d’arrivée. Sous Abû Ja‘far al-Mansûr, des améliorations et extensions du Masjid al-Harâm sont entreprises au IIᵉ siècle de l’Hégire. Puis son fils : al-Mahdî

va beaucoup plus loin. Lorsqu’il accomplit le Hajj vers 160 H / 777, il constate l’étroitesse du Sanctuaire et la pression des foules. Des maisons sont achetées puis supprimées. De nouveaux espaces sont intégrés au Haram.

Des colonnes de marbre sont acheminées depuis le Shâm et l’Égypte jusqu’au port de Jeddah, puis transportées vers La Mecque. Les galeries sont couvertes notamment avec du bois de teck. (dorar.net)

Mais un problème apparaît : la Kaaba n’est plus au centre

L’extension d’un seul côté déséquilibre la cour. Al-Mahdî veut que la Kaaba retrouve une position centrale dans l’ensemble. Une nouvelle phase de travaux est donc engagée. Il faut acheter encore des maisons.

Modifier les limites. Et surtout affronter un obstacle naturel : le passage des eaux de crue. Les traditions historiques de l’architecture du Haram racontent qu’il fallut intervenir sur le tracé des écoulements afin de poursuivre l’extension du côté nécessaire. (Masaha)

Encore une fois : l’architecture de La Mecque doit négocier avec l’eau.

Le Haram abbasside va traverser presque douze siècles

C’est l’un des faits les plus impressionnants de tout ce chapitre. Saudipedia décrit le riwâq abbasside, issu des grandes transformations de l’époque d’al-Mahdî à partir des années 160 H, comme la structure fondamentale du Masjid al-Harâm qui restera en place : avec réparations et rénovations : pendant près de 1 200 ans, jusqu’aux grandes extensions saoudiennes du XXᵉ siècle. (Saudipedia) Nous parlons donc d’une architecture dont certaines grandes lignes ont survécu : aux Abbassides,

aux Fatimides, aux Ayyoubides, aux Mamelouks, aux Ottomans,

et jusqu’à l’époque contemporaine.

Mais le problème le plus dangereux reste encore devant eux

Les pèlerins peuvent désormais mieux atteindre La Mecque depuis l’Irak. Ils trouvent : des bassins, des étapes,

des directions. Mais lorsqu’ils arrivent : ils ne cessent pas d’avoir besoin d’eau. Au contraire.

Une ville entière doit boire. Puis pendant le Hajj : sa population explose. ‘Arafat doit boire.

Muzdalifah doit boire. Mina doit boire. Les animaux doivent boire. La nourriture doit être préparée.

Les ablutions nécessitent de l’eau. Zamzam ne peut pas, à elle seule, résoudre chaque besoin urbain et logistique d’une population aussi importante. Zamzam demeure sacrée. Mais la ville a également besoin d’un véritable système d’adduction.

C’est ici qu’il faut éviter une confusion très fréquente

Darb Zubayda et ‘Ayn Zubayda ne sont PAS la même chose. Darb Zubayda : c’est principalement le grand axe de pèlerinage reliant Kûfa à La Mecque, avec ses stations, bassins, puits et infrastructures répartis sur environ 1 300 kilomètres. (UNESCO World Heritage Centre) ‘Ayn Zubayda :

c’est un ensemble de systèmes hydrauliques liés à La Mecque et aux lieux du Hajj, notamment depuis les vallées situées à l’est, afin d’amener de l’eau vers les zones fréquentées par les pèlerins. ( الهيئة العامة للأوقاف) Les deux projets sont associés à Zubayda. Mais il ne faut jamais les fusionner en une seule canalisation allant de Bagdad à La Mecque.

Zubayda voit le problème de l’eau

Les traditions historiques associent directement les grands projets hydrauliques de Zubayda à la pénurie ressentie par les habitants et surtout par les pèlerins. Plusieurs sources modernes saoudiennes placent un moment décisif après un Hajj accompli par Zubayda vers 186 H / 802. Elles racontent qu’elle constata ou apprit les grandes difficultés rencontrées pour obtenir de l’eau et décida d’engager d’importants travaux. (Saudipedia)

Mais une précision est indispensable : les dates exactes divergent.

174 H ? 186 H ? 194 H ?

Des sources officielles contemporaines ne donnent pas toutes la même chronologie. Une communication récente de l’Agence de presse saoudienne, reprenant les informations de la Commission royale pour La Mecque, situe un ordre d’aménagement en 174 H / 791 et évoque environ dix années de travaux. (وكالة الأنباء السعودية) D’autres références saoudiennes associent la décision au Hajj de 186 H / 802. (Saudipedia) D’autres encore situent une importante phase d’‘Ayn Hunayn vers 194 H / 809, puis décrivent le développement du système venant de Wâdî Nu‘mân. (Discover Makkah)

Notre formulation devra donc être :

« À la fin du IIᵉ siècle et au début du IIIᵉ siècle de l’Hégire, Zubayda finança plusieurs grands projets hydrauliques destinés à La Mecque et aux lieux du Hajj. Leur chronologie précise varie selon les sources. »

C’est beaucoup plus rigoureux que d’inventer une date unique.

Il ne s’agit d’ailleurs probablement pas d’une seule « source »

C’est une autre subtilité importante. Sous le nom général d’‘Ayn Zubayda, les récits historiques et patrimoniaux parlent en réalité de plusieurs captages et phases. Parmi les plus importantes : ‘Ayn Hunayn

depuis la région du Wâdî Hunayn, et le système de Wâdî Nu‘mân venant des zones proches de Jabal Karâ et descendant vers les lieux du pèlerinage.

Les textes historiques et les descriptions contemporaines ne découpent pas toujours ces phases de la même manière, ce qui explique une partie des différences concernant : dates, longueurs, sources,

et points d’arrivée. (Masaha) Pour notre expérience, il vaut donc mieux présenter un réseau progressivement développé plutôt qu’un unique aqueduc construit d’un seul coup.

Acheter l’eau avant de la déplacer

Selon les traditions historiques conservées autour d’‘Ayn Hunayn, Zubayda acquiert des terres et des droits sur les sources afin que l’eau puisse être dirigée vers La Mecque. Le projet ne consiste donc pas seulement : à creuser. Il faut aussi :

sécuriser juridiquement les terrains, acheter certaines propriétés, définir le parcours, puis construire. (Masaha)

C’est une infrastructure complète.

Puis les ingénieurs doivent résoudre un problème : l’eau ne monte pas une montagne

Pas de pompe électrique. Pas de moteur. Le principe fondamental est : la gravité.

Il faut trouver une pente extrêmement faible mais suffisamment régulière pour que l’eau coule. Trop forte : elle endommage les ouvrages. Trop faible :

elle stagne. Une partie du réseau est creusée sous terre. Dans d’autres zones, le canal émerge au-dessus du sol. Lorsqu’un relief bloque le passage :

on contourne. Lorsqu’une vallée coupe la trajectoire : on construit un ouvrage pour la franchir. Les vestiges encore visibles montrent des canaux revêtus de pierre et de mortier ainsi que des ouvrages adaptés à la topographie. (منظمة المجتمع العلمي العربي)

Les ingénieurs percent également des accès dans le sol

Un aqueduc enterré doit pouvoir être : nettoyé, inspecté, réparé,

aéré. Des ouvertures verticales appelées notamment kharazât permettent donc d’accéder au canal. Les descriptions modernes du système évoquent des dizaines, voire plus d’une centaine de ces structures selon le tronçon considéré. (منظمة المجتمع العلمي العربي) Depuis la surface, elles peuvent ressembler à une série de petits puits alignés.

Mais sous leurs pieds : l’eau voyage.

Puis l’eau atteint ‘Arafat

C’est là que le projet prend tout son sens pour notre histoire du Hajj. Le système venant de Wâdî Nu‘mân atteint la région de : ‘Arafat. Des réservoirs permettent de stocker l’eau afin de la rendre disponible lorsque l’immense foule du 9 Dhul-Hijjah arrive.

Le canal contourne le relief, traverse Wâdî ‘Uranah et poursuit ensuite vers l’ouest. (Discover Makkah) Le lieu où Mohammad ﷺ avait stationné jusqu’au coucher du soleil possède maintenant une infrastructure hydraulique permanente.

Puis Muzdalifah

Après ‘Arafat : les pèlerins se déplacent vers Muzdalifah. Le système hydraulique suit lui aussi les lieux des rites. Les ouvrages continuent dans cette direction, utilisant :

canaux, ponts, réservoirs, points de distribution. (Discover Makkah)

L’ingénierie se construit donc littéralement sur la géographie du Hajj.

Puis Mina

Après Muzdalifah : Mina. Là encore : des dizaines de milliers de personnes peuvent devoir rester plusieurs jours.

Nous retrouvons les jours de Tashrîq. Les sacrifices. Les Jamarât. Les campements.

Un besoin immense d’eau. Le réseau se prolonge derrière les reliefs au sud de Mina vers un grand point de collecte historiquement associé au nom de Zubayda, dans la région correspondant aujourd’hui approximativement à al-‘Azîziyya. (Discover Makkah) Au fil des siècles, différents canaux et extensions permettront à ces réseaux de mieux alimenter également La Mecque.

Combien de kilomètres ?

Là encore, cela dépend de ce que l’on mesure. Certaines descriptions parlent d’environ : 30 kilomètres. D’autres :

37 à 38 kilomètres. D’autres comptent séparément certains tronçons ou captages. (Saudipedia) Cette différence n’est pas nécessairement une contradiction. Le système évolue pendant des siècles.

Certains comptent : la branche de Wâdî Nu‘mân, d’autres le trajet complet avec différents raccordements. Notre texte peut donc dire simplement :

« plusieurs dizaines de kilomètres de canaux et d’ouvrages hydrauliques ». C’est suffisant.

Un pont pour transporter de l’eau

Parmi les vestiges conservés se trouvent des ouvrages comme le pont de Khasrah, construit afin de maintenir le niveau du canal lorsqu’il traverse un terrain difficile. La structure atteint environ dix mètres de hauteur selon la documentation patrimoniale locale et supporte un conduit de pierre permettant à l’eau de poursuivre sa route. (Discover Makkah) C’est l’un des meilleurs exemples de ce que représente ‘Ayn Zubayda. L’eau ne suit pas naturellement le chemin du Hajj.

Les hommes construisent donc un chemin pour l’eau elle-même.

Le génie de l’ouvrage n’est pas simplement de faire arriver de l’eau

Il faut qu’elle continue à arriver. Année après année. Or un canal dans cette région affronte : les crues,

le sable, les pierres, l’érosion, les sécheresses,

les mouvements du terrain, la végétation, les dépôts. Le système nécessite donc un entretien constant.

C’est pourquoi ‘Ayn Zubayda sera : réparée, restaurée, réouverte,

modifiée, étendue

à de nombreuses reprises. ( الهيئة العامة للأوقاف)

« Elle a fonctionné 1 200 ans » : oui, mais avec une nuance

Plusieurs institutions patrimoniales saoudiennes indiquent que le réseau a servi La Mecque et les pèlerins pendant environ douze siècles. (Saudipedia) Il ne faut toutefois pas imaginer : un canal construit en 800, jamais réparé,

jamais interrompu, avec exactement le même débit jusqu’à l’époque contemporaine. Ce serait faux. Il a connu :

des baisses de débit, des interruptions, des ensablements, des restaurations,

des extensions. La meilleure formulation est donc :

« Le réseau hydraulique issu des travaux associés à Zubayda demeura, grâce à des restaurations répétées, une composante de l’approvisionnement de La Mecque et des lieux saints pendant plus d’un millénaire. »

Des souverains de toutes les époques continueront à réparer l’œuvre d’une femme abbasside

C’est peut-être l’héritage le plus extraordinaire. Zubayda meurt. Hârûn ar-Rashîd meurt. Les Abbassides déclinent.

Bagdad perd son pouvoir. D’autres dynasties apparaissent. Mais l’eau n’a aucune considération pour les changements de calife. Le canal doit toujours être réparé.

Des gouverneurs locaux. Des Mamelouks. Des Ottomans. Puis les autorités de l’époque saoudienne

interviendront à différentes périodes pour restaurer ou administrer le réseau. ( الهيئة العامة للأوقاف) Le projet devient presque un waqf hydraulique traversant les dynasties.

Mais les énormes chiffres de coût doivent être traités avec prudence

Les traditions racontent que Zubayda dépensa une fortune extraordinaire. Certaines sources parlent de quantités d’or correspondant à plusieurs tonnes. D’autres transmettent le célèbre récit selon lequel, lorsque les comptables lui présentèrent les dépenses, elle aurait refusé de se laisser arrêter par le coût. Ces récits expriment l’ampleur attribuée à son engagement.

Mais les chiffres varient fortement selon les sources anciennes et modernes. Certaines références contemporaines donnent par exemple des équivalents proches de six tonnes d’or. (Discover Makkah) Nous pouvons donc dire :

« elle dépensa une fortune considérable »

sans transformer une estimation historique en facture comptable certifiée.

Hajar avait couru pour trouver l’eau. Zubayda fait maintenant courir l’eau vers les pèlerins.

Regardons l’histoire sur près de deux millénaires. Hajar : seule. Un nourrisson.

Une vallée. Pas d’eau. Elle court entre Safâ et Marwa. Zamzam apparaît.

Puis des générations plus tard : des centaines de milliers d’hommes se déplacent désormais autour de cette même vallée au fil des années. Le problème de l’eau est toujours là. Mais l’échelle n’a plus rien à voir.

Cette fois : des ingénieurs creusent les montagnes. Construisent des ponts. Calculent des pentes.

Creusent des canaux. Captent les pluies. Et déplacent l’eau sur des dizaines de kilomètres. L’histoire du Hajj est aussi :

l’histoire d’une lutte permanente contre la géographie.

Darb Zubayda et ‘Ayn Zubayda répondent à deux moments différents de la même question

Le pèlerin est à Kûfa. Premier problème : comment atteindre La Mecque vivant ? Réponse :

Darb Zubayda. Puis il arrive dans la région des rites. Deuxième problème : comment trouver suffisamment d’eau lorsque des foules immenses se concentrent au même endroit ?

Réponse : les grands systèmes hydrauliques associés à ‘Ayn Zubayda. La route transporte les hommes vers l’eau. Puis les canaux transportent l’eau vers les hommes.

C’est une révolution dans l’histoire du Hajj

Jusqu’ici, nous racontions surtout : des personnages, des rites, des guerres,

des croyances. À l’époque abbasside, une nouvelle catégorie entre dans notre histoire : L’INGÉNIERIE. Le Hajj devient un problème que l’on peut aussi résoudre avec :

la topographie, l’hydraulique, l’architecture, la logistique,

l’administration, la signalisation. La foi donne l’objectif. L’ingénierie aide les hommes à l’atteindre.

Et l’État comprend que servir le Hajj signifie aussi administrer un territoire immense

La route ne sert pas seulement quelques jours par an. Ses stations créent : du commerce, des établissements,

des marchés, des communications. Certaines zones deviennent prospères précisément parce que les pèlerins passent. Fayd en est un excellent exemple : son emplacement stratégique sur Darb Zubayda lui permet de devenir un centre actif pendant plusieurs siècles. (UNESCO World Heritage Centre)

Le Hajj transforme donc l’espace traversé.

Une route religieuse devient aussi une route culturelle

Imaginez une station en pleine saison. Un pèlerin de Kûfa. Un marchand persan. Un homme venu du Khorâsân.

Un savant. Un bédouin du Najd. Un fonctionnaire abbasside. Un pèlerin pauvre allant à pied.

Ils s’arrêtent au même bassin. Achètent sur le même marché. Dorment dans le même secteur. Échangent :

des nouvelles, des récits, des connaissances, des marchandises.

L’UNESCO souligne précisément que les routes du Hajj furent également d’importants axes de commerce et d’échanges culturels à travers le monde islamique. (UNESCO World Heritage Centre) La route produit donc quelque chose que personne ne pouvait construire uniquement avec des pierres : une circulation des idées.

Même l’archéologie peut encore suivre les pèlerins

C’est ce qui rend Darb Zubayda particulièrement précieux pour notre projet. Il ne repose pas uniquement sur des manuscrits. Aujourd’hui encore, le désert conserve : des traces de chaussées,

des réservoirs, des puits, des barrages, des stations,

des fortifications, des mosquées, des bornes. (UNESCO World Heritage Centre) Nous pouvons donc presque suivre physiquement le trajet d’un pèlerin abbasside.

À certains endroits : la route est encore visible dans le sol.

Le sable n’a pas tout effacé

Cela permet une chose extraordinaire pour notre expérience interactive. Pour les premiers chapitres, nous devions parfois représenter des événements pour lesquels aucun vestige architectural précis n’était conservé. Ici, nous pouvons montrer : de vrais plans de bassins.

de vraies ruines. de vraies chaussées. de vrais alignements de puits. de vraies stations du Darb Zubayda.

L’histoire devient presque tangible.

Ce que Zubayda a réellement changé

Elle n’a pas inventé le Hajj. Elle n’a pas inventé la route de l’Irak. Elle n’a pas découvert l’eau à La Mecque. Elle n’a pas construit seule chaque station portant plus tard son nom.

Son importance est autre. Elle transforme la prise en charge des pèlerins en un projet philanthropique et technique à très grande échelle. Elle utilise la richesse de la cour abbasside non pas uniquement pour : palais,

bijoux, cérémonies, mais pour laisser dans le désert : de l’eau.

Et plusieurs siècles plus tard : c’est encore cette eau et ces ouvrages qui maintiennent son nom dans l’histoire.

Le contraste avec le pouvoir est saisissant

Combien de dignitaires vivaient à Bagdad à la même époque ? Combien étaient célèbres ? Combien possédaient des palais ? Des serviteurs ?

De l’or ? La plupart ont presque totalement disparu de la mémoire populaire. Mais une femme décide de financer : des puits,

des bassins, des canaux. Et douze siècles plus tard : son nom est encore prononcé à La Mecque.

‘Ayn Zubayda. Darb Zubayda. L’infrastructure devient mémoire.

La Kaaba aussi change de décor

Pendant cette même époque, le Masjid al-Harâm n’est plus le petit espace ouvert des premiers temps. Les grandes extensions d’al-Mahdî développent de vastes galeries. Des colonnes entourent le Mataf. La Kaaba est davantage centrée dans une cour structurée.

Le Sa‘i lui-même reçoit des améliorations topographiques et, sous les Abbassides, des marches sont aménagées à Safâ et Marwa pour faciliter leur ascension. (Saudipedia) Le pèlerin abbasside vit donc une expérience visuellement différente de celle d’un compagnon.

Mais le rite reste celui transmis par Mohammad ﷺ

Voilà toujours la ligne centrale. L’architecture change. La route change. Les systèmes d’eau changent.

Le nombre de pèlerins change. Le pouvoir politique change. Mais arrivé au miqât : le pèlerin entre en ihram.

Il prononce la Talbiyah. Il rejoint la Kaaba. Il fait le tawaf. Il parcourt Safâ et Marwa.

Il va à Mina. ‘Arafat. Muzdalifah. Puis revient à Mina.

L’infrastructure se modernise selon son époque. Le rite demeure.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

ÉTABLI PAR LE CORAN ET SAHÎH AL-BUKHÂRÎ Le pèlerin doit préparer matériellement son voyage. Coran 2:197 ordonne de prendre des provisions tout en rappelant que la meilleure provision est la piété. Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما explique dans Sahîh al-Bukhârî 1523 que ce rappel concerna notamment des pèlerins qui voyageaient sans provisions suffisantes. (Quran.com)

ÉTABLI ARCHÉOLOGIQUEMENT : DARB ZUBAYDA Le grand axe Kûfa-La Mecque s’étend sur environ 1 300 km. Des vestiges de routes, stations, puits, réservoirs, barrages, fortifications et signalisation sont encore identifiés en Irak et en Arabie saoudite. (UNESCO World Heritage Centre) IMPORTANT : ZUBAYDA N’A PAS CRÉÉ LA ROUTE DE ZÉRO Des axes plus anciens existaient et les premiers Abbassides réalisèrent déjà des travaux. Le dossier UNESCO mentionne dès 751 des bornes, signaux de feu et constructions destinées aux voyageurs sous le premier calife abbasside, puis des travaux continués sous al-Mansûr. (UNESCO World Heritage Centre)

POURQUOI LE NOM « DARB ZUBAYDA » ? Parce que Zubayda bint Ja‘far finança de nombreux travaux, particulièrement les infrastructures d’eau et les étapes intermédiaires. Son patronage fut suffisamment important pour que l’ensemble de l’axe finisse par porter son nom. (UNESCO World Heritage Centre) ÉTENDUE DU RÉSEAU Le dossier UNESCO identifie aujourd’hui 27 grandes stations et 27 sous-stations. Ce chiffre décrit l’état archéologique et documentaire du réseau et ne doit pas nécessairement être compris comme une liste immuable existant exactement de la même façon à toutes les époques. (UNESCO World Heritage Centre)

DES PÈLERINS À PIED Les grandes distances entre stations convenaient mieux aux voyageurs montés. L’augmentation du nombre de pèlerins, notamment à pied, conduisit au développement d’étapes intermédiaires. Zubayda participa personnellement au financement de plusieurs de ces aménagements. (UNESCO World Heritage Centre) DARB ZUBAYDA ≠ ‘AYN ZUBAYDA Darb Zubayda est essentiellement la route de pèlerinage Irak-La Mecque.

‘Ayn Zubayda désigne les grands ouvrages hydrauliques de la région de La Mecque et des lieux saints. Ils sont liés par la même mécène, mais ce sont deux systèmes distincts. (UNESCO World Heritage Centre) ‘AYN ZUBAYDA : CHRONOLOGIE PRUDENTE Les sources contemporaines divergent entre 174 H, 186 H et 194 H pour différentes étapes du projet. Il est plus rigoureux de situer les grands travaux associés à Zubayda à la fin du IIᵉ et au début du IIIᵉ siècle de l’Hégire, sans prétendre qu’un unique aqueduc fut réalisé en une année précise. (وكالة الأنباء السعودية)

PLUSIEURS SOURCES D’EAU Les traditions distinguent notamment des travaux liés à Wâdî Hunayn et d’autres venant de Wâdî Nu‘mân / Jabal Karâ vers ‘Arafat, Muzdalifah et Mina. Les différentes branches furent développées et reliées au fil du temps. (Masaha) UN EXPLOIT D’INGÉNIERIE Les ouvrages utilisent la pente naturelle pour transporter l’eau, avec portions enterrées ou aériennes, canaux maçonnés, accès verticaux de maintenance, réservoirs et ponts. Les vestiges sont encore visibles. (Discover Makkah)

PLUS D’UN MILLÉNAIRE D’UTILITÉ Les sources patrimoniales indiquent que ce réseau resta une composante importante de l’approvisionnement de La Mecque et des pèlerins pendant environ douze siècles, avec de nombreuses réparations, interruptions et restaurations successives. ( الهيئة العامة للأوقاف) LE MASJID AL-HARÂM CHANGE AUSSI Al-Walîd fit notamment revêtir le Mataf de marbre blanc en 91 H. Sous les Abbassides, al-Mahdî réalisa ensuite de très importantes extensions, avec colonnes de marbre et vastes galeries. La grande structure abbasside resta le noyau architectural du Haram pendant près de douze siècles. (Saudipedia)

Routes, puits, citernes et stations avaient transformé le voyage du pèlerin. Pourtant, au début du Xe siècle, une attaque allait provoquer l’un des épisodes les plus traumatisants de toute l’histoire du Hajj.

VOIR LES SOURCES

Histoire 18

Le jour où les Qarmates attaquèrent le Hajj : massacre dans le Haram et disparition de Hajar al-Aswad pendant vingt-deux ans

Époque
317 H / 930, puis jusqu’au retour de Hajar al-Aswad en 339 H / 951
Lieu principal
La Mecque, le Masjid al-Harâm, Zamzam, puis al-Ahsâ’ en Arabie orientale
Personnage principal
Abû Tâhir Sulaymân al-Jannâbî
Thème
effondrement de la sécurité des routes du Hajj, attaque de La Mecque pendant la saison du pèlerinage, massacre de pèlerins, profanation du Sanctuaire, enlèvement de Hajar al-Aswad et longue absence de la Pierre Noire.

Niveau de certitude : le cœur de l’événement est historiquement très solide : en 317 H / 930, les Qarmates de Bahrayn sous Abû Tâhir attaquent La Mecque durant la saison du Hajj, tuent des pèlerins et des habitants et emportent Hajar al-Aswad jusqu’à leur centre d’al-Ahsâ’. La Pierre ne revient qu’en 339 H / 951, environ vingt-deux années plus tard. Cela est confirmé à la fois par les chroniqueurs musulmans et par la recherche historique moderne. En revanche, les chiffres exacts des victimes, certaines paroles attribuées à Abû Tâhir, les circonstances exactes de la profanation de Zamzam et certains détails concernant l’extraction de la Pierre proviennent surtout des chroniques médiévales et doivent être présentés comme tels. (Iranica Online)

Après Darb Zubayda, on aurait pu croire que le Hajj était enfin sécurisé

Dans l’Histoire 17, nous avions vu un monde presque opposé. Des souverains construisaient des routes. Des mécènes creusaient des puits. Des bassins attendaient les caravanes.

Des feux guidaient les pèlerins dans la nuit. Des canaux transportaient l’eau vers les lieux saints. L’ensemble paraissait témoigner d’une idée simple : il fallait tout faire pour faciliter l’arrivée du pèlerin à La Mecque.

Puis, au début du IVᵉ siècle de l’Hégire, la situation politique de l’empire abbasside se fragilise. Et sur les routes mêmes que l’on avait aménagées pour protéger les pèlerins apparaît une nouvelle menace. Cette fois, elle ne vient pas : du climat,

de la soif, ou d’une tempête. Elle vient d’hommes qui ont décidé de s’attaquer directement au système du Hajj.

Les Qarmates ne surgissent pas soudainement en 317 H

Il faut remonter plusieurs décennies en arrière. Le mouvement appelé Qarmate : Qarâmita en arabe : naît dans le contexte des premiers mouvements ismaéliens du IXᵉ siècle. Le nom est initialement associé aux disciples de Hamdân Qarmat, actif notamment dans le sud de l’Irak. Mais le mouvement se divise.

En 286 H / 899, une rupture majeure apparaît au sein de la prédication ismaélienne : certains reconnaissent les prétentions qui mèneront à la dynastie fatimide ; d’autres refusent et continuent d’attendre le retour d’un Mahdî particulier. Ce sont surtout ces groupes dissidents que les sources finiront par désigner comme Qarmates. (Iranica Online) Cette précision est importante. Il serait historiquement incorrect de dire simplement :

« Les Qarmates étaient les Fatimides. »

Ils ne l’étaient pas. Le mouvement de Bahrayn avait une origine commune avec l’ismaélisme ancien, mais il s’était séparé de la branche qui allait constituer le califat fatimide et ne reconnaissait pas les califes fatimides comme ses imams. La recherche moderne considère même qu’il n’existe pas de preuve solide démontrant que les Qarmates de Bahrayn agissaient alors comme de simples agents secrets des Fatimides. (Iranica Online)

« Bahrayn » ne signifie pas seulement l’île actuelle de Bahreïn

Autre détail indispensable. Lorsque les sources médiévales parlent du Bahrayn qarmate, elles désignent une région historique beaucoup plus vaste de l’Arabie orientale. Le pouvoir qarmate est notamment centré autour de : al-Ahsâ’

et des régions voisines de l’est de la péninsule. C’est donc vers l’Arabie orientale que sera emportée Hajar al-Aswad, et non simplement vers l’île qui constitue aujourd’hui le Royaume de Bahreïn. (Iranica Online)

Un État qarmate se forme

L’homme qui fonde véritablement cette puissance dans l’est arabique est : Abû Sa‘îd al-Jannâbî. Originaire de Jannâba sur la côte persane, il développe son mouvement en Arabie orientale et finit par établir un véritable État qarmate à partir de la fin du IXᵉ siècle. (Iranica Online) À sa mort, ses fils poursuivent son œuvre.

Puis un de ses plus jeunes fils prend progressivement le contrôle. Il s’appelle : Abû Tâhir Sulaymân al-Jannâbî. Et c’est lui qui va inscrire son nom dans l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire du Hajj.

Avant La Mecque, il attaque déjà les routes des pèlerins

L’attaque de 317 H ne constitue pas la première confrontation entre les Qarmates et le pèlerinage. Dès les décennies précédentes, différents groupes qarmates s’étaient attaqués aux voyageurs et aux caravanes. Puis, sous Abû Tâhir, à partir de 311 H / 923, les Qarmates de Bahrayn engagent une série de raids extrêmement violents dans le sud de l’Irak et contre les caravanes revenant du Hajj. (Iranica Online) La route qui, sous les Abbassides, avait été aménagée avec :

des puits, des stations, des bassins, devient soudain une route où le voyageur peut craindre :

d’être pillé, capturé, ou tué. Le problème de sécurité revient au premier plan.

Le Hajj dépend de quelque chose que les infrastructures ne peuvent pas garantir seules

On peut construire : un bassin. Un pont. Une citerne.

Une chaussée. Mais on ne peut pas assurer le Hajj si une armée contrôle les routes et décide de massacrer les caravanes. Voilà une nouvelle réalité. Les Abbassides peuvent posséder une capitale immense à Bagdad.

Ils peuvent financer Darb Zubayda. Mais leur autorité militaire n’est plus suffisante partout. Le pèlerinage devient donc également un indicateur de la force ou de la faiblesse du pouvoir central.

Puis la situation qarmate devient encore plus radicale

Selon les recherches de Farhad Daftary sur les sources qarmates, Abû Tâhir et plusieurs dirigeants du mouvement attendent autour de 316 H / 928-929 un bouleversement messianique majeur. Une conjonction astrologique est interprétée comme annonçant l’arrivée prochaine d’un Mahdî et la fin d’un cycle religieux. Dans cette vision, le monde islamique tel qu’il existe pourrait être sur le point d’être remplacé par une nouvelle époque. (Iranica Online)

Cette dimension aide à comprendre pourquoi l’attaque suivante ne ressemble pas à un simple raid destiné à voler quelques caravanes. Le prochain objectif sera : La Mecque elle-même. Et plus précisément :

le Hajj.

317 H : les pèlerins arrivent

Nous sommes en Dhul-Hijjah de l’année 317 H. Les chroniques rapportent qu’une caravane irakienne dirigée par Mansûr ad-Daylamî réussit à atteindre La Mecque. D’autres groupes de pèlerins viennent également de différentes directions. Après les années d’insécurité, arriver vivant au Sanctuaire constitue déjà presque une victoire.

Ils ont traversé : des centaines de kilomètres, le désert, les routes menacées,

les zones qarmates. Et maintenant ils sont là. À La Mecque. Dans le Haram.

Ils peuvent penser : nous avons atteint le lieu sûr. Ibn Kathîr situe alors le début de l’attaque au Yawm at-Tarwiyah, le 8 Dhul-Hijjah. (Islam Web)

Le Jour de Tarwiyah

Nous connaissons ce jour depuis le Hajj d’Adieu. Le 8 Dhul-Hijjah : le pèlerin se prépare à se rendre vers Mina. C’est le début des grandes journées du Hajj.

Les pèlerins sont donc nombreux. La Mecque est pleine. Les routes convergent. Les hommes sont concentrés autour du Sanctuaire.

Et c’est précisément à ce moment que les troupes d’Abû Tâhir apparaissent.

Le Haram devient soudain un champ de massacre

La recherche historique moderne confirme le cœur du récit : Abû Tâhir attaque La Mecque pendant la saison du pèlerinage de 317 H / 930, et ses hommes massacrent des pèlerins ainsi que des habitants de La Mecque. (Iranica Online) Les chroniques musulmanes donnent une description encore plus terrible. Ibn Kathîr rapporte des meurtres : dans les rues de La Mecque,

dans ses vallées, dans le Masjid al-Harâm, et jusque dans la zone de la Kaaba. (Islam Web) Ce qui avait été construit comme lieu de rassemblement du Hajj devient, pendant plusieurs jours selon les chroniques, une scène de violence.

Nous ne devons PAS donner un nombre certain de morts

Certains récits donnent : des milliers, d’autres des dizaines de milliers, et certains textes modernes répètent souvent le chiffre de 30 000 victimes.

Nous ne possédons pas une documentation suffisamment solide pour considérer un nombre précis comme établi. Ce que nous pouvons affirmer sans hésiter : le massacre fut important et toucha des pèlerins ainsi que des habitants. Mais notre expérience devra éviter une formule comme :

« exactement 30 000 personnes furent tuées ». Ce serait donner une précision que nos sources ne permettent pas d’établir avec suffisamment de certitude. La recherche moderne confirme le massacre sans imposer ce chiffre. (Iranica Online)

Le caractère sacré du lieu rend l’attaque encore plus grave

Allah dit à propos de la Maison :

فِيهِ ءَايَٰتٌۢ بَيِّنَٰتٌۭ مَّقَامُ إِبْرَٰهِيمَ ۖ وَمَن دَخَلَهُۥ كَانَ ءَامِنًۭا

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah :

« Là sont des signes évidents, parmi lesquels l’endroit où Abraham s’est tenu debout; et quiconque y entre est en sécurité. »

Le verset poursuit immédiatement en mentionnant l’obligation du Hajj pour celui qui en possède les moyens. (Encyclopedia of the Noble Quran) L’attaque qarmate constitue donc une violation directe de la sécurité et de l’inviolabilité religieuse attachées au Haram. Ce n’est pas une bataille se déroulant accidentellement à proximité. Les chroniqueurs décrivent des violences à l’intérieur même du Sanctuaire pendant le mois du Hajj. (dorar.net)

« Mais le Coran dit que celui qui y entre est en sécurité : comment une attaque a-t-elle pu avoir lieu ? »

La question viendra forcément à l’esprit de certains lecteurs. Il faut éviter une interprétation simpliste. Le Coran établit le Haram comme lieu sacré de sécurité et d’inviolabilité. Cela implique que les hommes doivent respecter cette sécurité.

Cela ne signifie pas que les êtres humains perdent physiquement la capacité de commettre un crime dans le Haram. Notre propre histoire en a déjà montré plusieurs exemples : les sièges de La Mecque, les catapultes,

les incendies, et maintenant l’attaque qarmate. L’événement de 317 H montre précisément ce que signifie profaner un lieu sacré : commettre dans ce lieu ce qui ne devrait jamais y être commis.

Puis les morts s’accumulent

Les chroniqueurs médiévaux rapportent qu’un grand nombre de corps ne peuvent pas recevoir immédiatement les rites funéraires habituels. Certains auraient été abandonnés sur place. Et vient alors l’un des éléments les plus terribles du récit : Zamzam.

Ibn Kathîr rapporte qu’Abû Tâhir ordonna que des victimes soient jetées ou enterrées dans le puits de Zamzam ainsi que dans différents endroits du Haram. (dorar.net) Il faut cependant indiquer clairement le niveau de source : ce détail provient des chroniques médiévales. La recherche académique moderne confirme le massacre et l’enlèvement de Hajar al-Aswad ; la scène précise des corps dans Zamzam repose principalement sur cette tradition historiographique. (Iranica Online)

Zamzam avait sauvé une vie. Maintenant des morts y seraient jetés.

Le contraste est presque insupportable. Hajar avait cherché de l’eau pour sauver Ismaïl عليه السلام. Zamzam était apparue. Jurhum avait construit sa vie autour.

‘Abd al-Muttalib l’avait redécouverte selon la tradition. Mohammad ﷺ y avait bu pendant son Hajj. Zubayda et les ingénieurs avaient ensuite construit d’autres systèmes pour compléter l’approvisionnement. Et maintenant :

le puits qui symbolise la vie de La Mecque est, selon les chroniqueurs, volontairement profané par des corps. Nous retrouvons encore une fois le même fil historique : l’eau. Mais dans son moment le plus sombre.

La Kaaba est ensuite dépouillée

Les chroniques ne s’arrêtent pas au massacre. Ibn Kathîr rapporte que les hommes d’Abû Tâhir s’en prennent également directement à la Maison. La Kiswa aurait été retirée et partagée. La porte de la Kaaba aurait été arrachée ou démontée.

La structure couvrant Zamzam aurait été endommagée. Un homme aurait même tenté de retirer le Mîzâb, la gouttière de la Kaaba, avant de tomber et mourir selon le récit. (dorar.net) Encore une fois : ces détails appartiennent aux chroniques.

Ils montrent cependant la manière dont les historiens musulmans ont conservé la mémoire de l’événement : ce n’était pas simplement une occupation militaire de La Mecque. C’était une attaque symbolique contre les objets mêmes du Sanctuaire.

Puis Abû Tâhir se tourne vers Hajar al-Aswad

La Pierre Noire se trouve dans son angle de la Kaaba. Pendant des siècles, les pèlerins ont commencé et terminé leur tawaf à proximité d’elle. Mohammad ﷺ l’a touchée. Il l’a embrassée.

Il l’avait replacée de ses propres mains avant la Révélation lors de la reconstruction de Quraysh. Elle avait traversé : les transformations de la Kaaba, l’incendie du premier siège,

la reconstruction d’Ibn az-Zubayr, puis le retour au plan qurayshite. Maintenant un homme ordonne : qu’on l’arrache.

La Pierre est frappée puis extraite selon les chroniques

Ibn Kathîr rapporte qu’un homme vient avec un outil lourd, frappe Hajar al-Aswad et prononce des paroles de défi en faisant référence aux oiseaux d’Abraha et aux pierres de sijjîl. Puis la Pierre est extraite de son emplacement. (Islam Web) Ces paroles précises ne sont pas documentées par un témoignage contemporain indépendant. Elles doivent donc être affichées comme :

« paroles attribuées par les chroniqueurs ». Mais le fait essentiel n’est pas contesté : Hajar al-Aswad est arrachée de la Kaaba. La recherche historique moderne le confirme. (Iranica Online)

Pour la première fois depuis des siècles, l’angle est vide

C’est difficile à imaginer aujourd’hui. Le pèlerin regarde le coin de la Kaaba. Il voit normalement l’encadrement d’argent entourant les fragments de Hajar al-Aswad. En 317 H :

il n’y a plus de Pierre. Un vide. La Kaaba est toujours là. Mais l’un de ses éléments rituels les plus connus a disparu.

Pourquoi prendre précisément Hajar al-Aswad ?

Probablement parce que l’objectif dépasse le simple pillage. Des objets précieux existaient ailleurs. Si l’objectif avait été uniquement financier, il n’était pas nécessaire d’emporter un bloc de pierre à travers toute l’Arabie. La recherche moderne considère l’enlèvement comme un geste symbolique lié aux conceptions révolutionnaires et messianiques des Qarmates : retirer la Pierre du centre du Hajj pouvait symboliser pour eux la fin de l’ordre islamique qu’ils pensaient voir arriver. (Iranica Online)

Nous devons cependant conserver le mot : probablement. Nous ne possédons pas le procès-verbal d’Abû Tâhir expliquant toutes ses motivations.

La Pierre quitte La Mecque

Les hommes reprennent alors la route vers l’est. Avec eux : les biens pillés, et surtout :

Hajar al-Aswad. La Pierre est transportée jusqu’à la région qarmate d’al-Ahsâ’ en Arabie orientale. (Iranica Online) Le trajet est immense. Pour la première fois dans notre histoire, la Pierre qui était attachée au coin de la Kaaba se retrouve à plus de mille kilomètres de La Mecque.

L’émir de La Mecque tente selon les chroniques de la récupérer

Ibn Kathîr rapporte que le dirigeant mecquois et ses hommes suivirent les Qarmates, suppliant Abû Tâhir de restituer Hajar al-Aswad. Des biens lui auraient même été proposés. Il refuse. Un affrontement suit et le chef mecquois ainsi que plusieurs de ses hommes sont tués selon cette tradition. (Islam Web)

Cette séquence n’est pas documentée au même niveau que l’enlèvement lui-même. Mais elle traduit quelque chose de très vraisemblable politiquement : les autorités musulmanes comprennent immédiatement que laisser Hajar al-Aswad aux mains des Qarmates est un désastre religieux et politique.

Et Bagdad ne peut rien faire

Voilà peut-être l’humiliation politique la plus importante. Le calife abbasside est censé être l’un des principaux protecteurs du Hajj. Depuis Bagdad partaient : les caravanes,

les fonds, les responsables, les cadeaux pour le Sanctuaire. Et pourtant :

un pouvoir régional vient d’entrer dans La Mecque, massacre les pèlerins, enlève Hajar al-Aswad, et repart avec.

L’empire abbasside n’est pas capable de l’arrêter. L’événement révèle brutalement la faiblesse militaire du pouvoir de Bagdad.

Le choc dépasse La Mecque

Pour un musulman vivant : à Bagdad, à Damas, au Caire,

en Perse, ou beaucoup plus loin, la nouvelle est presque inconcevable. La Pierre Noire n’est plus à La Mecque.

Le lieu vers lequel tous prient demeure. La Kaaba demeure. Mais Hajar al-Aswad a été emportée par une armée. Et personne ne sait quand elle reviendra.

Le Hajj dépend-il de Hajar al-Aswad ?

C’est ici qu’un point religieux fondamental doit être expliqué. Hajar al-Aswad possède une place dans la Sunnah. Mohammad ﷺ la touchait et l’embrassait lorsqu’il le pouvait. Mais le musulman ne l’adore pas.

‘Umar ibn al-Khattâb رضي الله عنه l’avait exprimé de manière extrêmement claire dans un hadith authentique : il savait qu’elle était une pierre qui ne pouvait par elle-même ni nuire ni profiter, et il ne l’embrassait que parce qu’il avait vu Mohammad ﷺ le faire. (Sunnah) Cette parole prend une dimension extraordinaire après 317 H. On peut voler la Pierre.

On ne peut pas voler la qibla. On peut déplacer Hajar al-Aswad. On ne déplace pas le Hajj vers al-Ahsâ’.

La Kaaba reste la Kaaba sans la Pierre

C’est essentiel. Les Qarmates ont retiré un élément hautement symbolique. Mais ils n’ont pas transféré la sacralité de La Mecque. Le tawaf se fait autour de :

la Kaaba. Pas autour de Hajar al-Aswad. Le stationnement se fait à : ‘Arafat.

Pas autour d’une pierre. Le Hajj est un ensemble de rites dont la géographie reste à La Mecque et dans ses lieux sacrés. L’absence de Hajar al-Aswad constitue donc un traumatisme immense. Mais elle n’annule pas le Hajj.

Non : le Hajj n’a pas nécessairement été totalement suspendu pendant vingt-deux ans

C’est une erreur que nous devons éviter. On lit parfois :

« Les musulmans n’accomplirent plus le Hajj pendant les vingt-deux années où la Pierre fut absente. »

Cette affirmation est trop générale. Les attaques qarmates perturbèrent profondément certaines caravanes et certains itinéraires. Des recherches sur les routes indiquent notamment que le départ des pèlerins irakiens fut interrompu pendant plusieurs années. (UVicSpace) Mais cela ne signifie pas qu’aucun Hajj venu d’aucune région n’eut lieu pendant vingt-deux années consécutives. La formulation rigoureuse est donc :

les attaques qarmates provoquèrent de graves interruptions et rendirent certaines routes impraticables pendant plusieurs années, tandis que le pèlerinage continua ou reprit depuis d’autres régions malgré l’absence de Hajar al-Aswad.

Les pèlerins peuvent donc tourner autour d’un coin vide

Imaginez la scène. Le pèlerin arrive. Il connaît la Sunnah concernant la Pierre. Mais lorsqu’il atteint son emplacement :

rien. Il peut indiquer ou reconnaître le coin. Puis continuer son tawaf. Le rite demeure.

Cette période démontre historiquement quelque chose que ‘Umar رضي الله عنه avait exprimé théologiquement bien avant : la Pierre possède un statut rituel parce qu’Allah et Son Messager lui ont donné cette place, pas parce qu’elle possède un pouvoir autonome.

Abû Tâhir refuse de la rendre

Les années passent. Les Abbassides cherchent à obtenir la restitution. Les traditions rapportent également des demandes venant d’autres puissances musulmanes. Abû Tâhir refuse pendant longtemps. (Iranica Online)

Il continue même ses campagnes. En 318 H / 930-931 : il s’empare d’Oman. Son influence en Arabie atteint alors un sommet impressionnant. (Iranica Online)

La Pierre reste en Arabie orientale.

Puis l’expérience messianique tourne au désastre

L’année suivante, en 319 H / 931, un événement extraordinaire secoue le mouvement qarmate lui-même. Abû Tâhir reconnaît dans un jeune Persan originaire d’Ispahan le Mahdî attendu. Il lui remet une grande partie de l’autorité. Mais le personnage adopte rapidement des comportements et des doctrines tellement extrêmes qu’ils provoquent une réaction jusque chez les Qarmates eux-mêmes.

Selon les sources étudiées par la recherche moderne, il impose notamment des pratiques inspirées de la religion perse ancienne, ordonne la malédiction de prophètes et provoque une crise profonde. Le personnage est finalement éliminé et les dirigeants qarmates reconnaissent que leur identification du Mahdî était une erreur. (Iranica Online) La grande attente qui avait contribué au radicalisme des années précédentes s’effondre.

Le mouvement ne disparaît pourtant pas

Abû Tâhir reprend le contrôle. Les Qarmates continuent : leurs raids, leurs pressions,

leurs interventions sur les routes. Mais leur relation avec le Hajj devient progressivement plus pragmatique. En 327 H / 938-939, Abû Tâhir conclut un accord avec les Abbassides : les Qarmates acceptent de protéger les pèlerins en échange d’un tribut annuel. (Iranica Online)

Le retournement est presque incroyable. Quelques années auparavant : ils massacraient les pèlerins. Maintenant :

ils se font payer pour assurer leur sécurité.

Le Hajj devient presque une monnaie diplomatique

Voilà la nouvelle réalité. Contrôler une route du pèlerinage peut permettre : de lever un tribut, d’obtenir une reconnaissance politique,

d’exercer une pression sur Bagdad. Le Hajj est tellement essentiel qu’un pouvoir hostile peut tirer profit du simple fait de garantir :

« vos pèlerins passeront vivants. »

Les infrastructures abbassides avaient transformé le désert. Les Qarmates montrent qu’il faut également contrôler les hommes qui vivent autour de ces infrastructures.

Abû Tâhir meurt… mais la Pierre reste encore absente

Abû Tâhir meurt en : 332 H / 944. Il ne voit donc pas la restitution définitive de Hajar al-Aswad. Après lui, le pouvoir qarmate est davantage partagé entre les membres de sa famille. (Iranica Online)

La Pierre demeure toujours en Arabie orientale. Cinq années encore passent. Puis arrive : 339 H.

Vingt-deux années après l’enlèvement

Les chroniques musulmanes sont unanimes sur le grand événement : Hajar al-Aswad revient à La Mecque en 339 H / 951. (dorar.net) Elle avait été enlevée en : 317 H.

Elle revient en : 339 H. Environ vingt-deux années d’absence. Une génération entière de jeunes musulmans peut donc avoir grandi sans avoir jamais vu Hajar al-Aswad à son emplacement.

Comment la Pierre a-t-elle été rendue ?

C’est ici que nos sources se divisent. La tradition reprise par Ibn Kathîr rapporte qu’un responsable nommé Bajkam avait auparavant proposé aux Qarmates 50 000 dinars pour la restitution de la Pierre. Ils auraient refusé. Puis en 339 H, ils l’auraient finalement rendue sans accepter ce paiement. (dorar.net)

En revanche, la synthèse académique de l’Encyclopaedia Iranica retient une restitution en 339 H / 951 en échange d’une importante somme payée par les Abbassides. (Iranica Online) Nous avons donc une divergence réelle.

Nous ne devons pas la cacher

Notre texte ne devra pas choisir arbitrairement la version la plus spectaculaire. Nous devons dire : Hajar al-Aswad fut rendue en 339 H / 951. C’est certain.

Les conditions financières précises de sa restitution sont discutées par les sources. Certaines traditions affirment qu’une forte rançon proposée auparavant avait été refusée et que la restitution finale eut lieu sans paiement. Des travaux modernes parlent au contraire d’une importante compensation abbasside. Nous ne pouvons pas trancher avec certitude.

La Pierre passe par Kûfa selon la tradition

Ibn Kathîr rapporte qu’avant d’être ramenée à La Mecque, Hajar al-Aswad fut transportée jusqu’à : Kûfa. Elle y aurait été montrée dans la grande mosquée afin que les hommes puissent la voir. Puis elle fut envoyée vers La Mecque. (dorar.net)

Si ce récit est correct, le symbole est extraordinaire. Kûfa était précisément l’un des grands points de départ du Darb Zubayda. Pendant des siècles : les pèlerins avaient quitté Kûfa pour chercher la Pierre à La Mecque.

Cette fois : c’est la Pierre qui passe par Kûfa avant de retourner vers La Mecque.

« Nous l’avons prise par ordre et nous la rendons par ordre »

Les chroniqueurs transmettent également une formule attribuée aux Qarmates au moment de la restitution. Son sens :

« Nous l’avons prise par ordre, et nous la rendons par ordre. »

Elle apparaît dans plusieurs récits historiques concernant le retour de 339 H. (dorar.net) Nous devons cependant l’afficher comme : formule rapportée par les chroniqueurs, et non comme un document qarmate original dont nous posséderions le manuscrit signé.

Puis Hajar al-Aswad rentre enfin dans le Haram

Imaginez maintenant le moment. Des hommes qui n’ont jamais vu la Pierre à sa place se rassemblent. Des vieillards peuvent se souvenir de l’époque précédant 317 H. Pendant vingt-deux années :

le coin est resté vide. Puis Hajar al-Aswad revient. La Pierre est replacée dans son angle. Les pèlerins peuvent de nouveau accomplir ce que Mohammad ﷺ avait accompli :

l’indiquer, la toucher s’ils le peuvent, l’embrasser s’ils peuvent le faire sans nuire à personne, et commencer leur tawaf depuis son secteur.

Les chroniques parlent naturellement d’une très grande joie dans le monde musulman. (dorar.net)

La Pierre revenue n’efface pas ce qui s’est passé

Le Haram porte désormais une nouvelle mémoire. La mémoire d’un jour où : des pèlerins furent tués, Zamzam fut profanée selon les chroniques,

la Kaaba fut dépouillée, et Hajar al-Aswad disparut. Le Hajj a traversé un événement que personne n’aurait cru possible.

Et pourtant les Qarmates n’ont pas réussi à déplacer le Hajj

C’est probablement leur plus grand échec symbolique. Ils ont pu prendre : la Pierre. Ils n’ont pas pris :

la Maison. Ils ont pu bloquer : certaines routes. Ils n’ont pas changé :

‘Arafat. Ils ont pu transporter Hajar al-Aswad à al-Ahsâ’. Mais les musulmans n’ont pas soudainement décidé :

« La qibla est maintenant al-Ahsâ’. »

La centralité de La Mecque n’était pas contenue physiquement dans une pierre.

Le hadith de ‘Umar devient presque le commentaire de cette histoire

Reprenons ses paroles. Il embrasse Hajar al-Aswad. Mais affirme qu’il sait qu’elle est une pierre ne possédant par elle-même aucun pouvoir de nuire ou de profiter. Il suit simplement Mohammad ﷺ. (Sunnah)

Imaginez maintenant l’histoire inverse. Si Hajar al-Aswad avait été considérée comme une divinité ou un objet possédant intrinsèquement la puissance du Sanctuaire : son enlèvement aurait dû signifier : la fin de La Mecque.

Mais ce n’est pas ce qui se produit. Le Hajj continue d’être lié : à Allah, à Sa Maison,

et aux rites qu’Il a prescrits.

Cet épisode permet aussi de mieux comprendre la différence entre respect et adoration

Le musulman respecte Hajar al-Aswad. Parce que Mohammad ﷺ l’a respectée dans le rite. Mais il ne lui demande pas : de sauver La Mecque,

de vaincre une armée, de faire tomber les Qarmates. La Pierre elle-même a été : frappée,

arrachée, transportée, retenue. Cela ne diminue pas son statut rituel.

Mais cela confirme qu’elle est : une création d’Allah. Pas une puissance indépendante.

L’attaque qarmate révèle aussi quelque chose sur la sécurité du Hajj

Darb Zubayda avait prouvé : qu’une administration puissante pouvait rendre le désert plus praticable. Les Qarmates prouvent : que le Hajj nécessite également une sécurité politique internationale, à l’échelle du monde musulman.

Désormais, contrôler les routes devient une responsabilité fondamentale de chaque grand pouvoir. Les califes. Les sultans. Les gouverneurs.

Les Sharifs de La Mecque. Les tribus du désert. Tous devront entrer, d’une manière ou d’une autre, dans l’équation.

Une caravane ne voyage plus seule

Les grandes caravanes des siècles suivants se déplaceront de plus en plus avec : des commandants, des soldats, des responsables,

des médecins plus tard, des guides, des caisses, des animaux de remplacement.

Ce n’est pas seulement pour organiser une foule. C’est parce que les routes du Hajj peuvent devenir : des routes de guerre, de brigandage,

ou de pression politique. Le souvenir des Qarmates restera longtemps comme l’exemple ultime de ce risque.

Les Abbassides sont humiliés, mais le système du Hajj survit

L’État qui avait construit certaines des plus grandes infrastructures de pèlerinage n’a pas réussi à empêcher l’attaque. Mais les institutions du Hajj survivent à l’État. C’est important. Un califat peut s’affaiblir.

Une dynastie peut disparaître. Une route peut devenir dangereuse. Une Pierre peut être volée. Et pourtant :

le Hajj continue.

Même les Qarmates finiront par disparaître

Après leur apogée du début du IVᵉ siècle H, leur puissance s’érode progressivement. Ils concluent des accords. Perdent certaines zones. Subissent des défaites.

Et au XIᵉ siècle, leur État en Arabie orientale finit par être renversé par les ‘Uyunides. La puissance qui avait autrefois fait trembler Bagdad et arraché Hajar al-Aswad n’existe plus comme force dominante. (Iranica Online) La Pierre, elle : est revenue à La Mecque.

Une précision importante sur nos sources

Nous devons être particulièrement prudents dans ce chapitre. Pourquoi ? Parce que la majorité des récits détaillés sur les Qarmates ont été écrits par leurs ennemis religieux et politiques. Les sources sunnites médiévales parlent du mouvement avec une hostilité extrême.

Et la littérature qarmate elle-même a presque totalement disparu. Farhad Daftary souligne précisément cette difficulté : notre connaissance des doctrines qarmates dépend largement d’adversaires, et il faut donc éviter d’accepter sans examen chaque accusation doctrinale transmise par les textes polémiques. (Iranica Online) Cela ne remet pas en cause : l’attaque de La Mecque,

le massacre, ou l’enlèvement de la Pierre. Ces faits sont largement établis. Mais cela impose de rester prudent lorsqu’une chronique explique :

exactement ce qu’Abû Tâhir pensait,exactement combien de personnes furent tuées,ouexactement chaque parole prononcée pendant le massacre.

Une autre erreur à éviter : attribuer automatiquement le massacre aux Fatimides

Certains chroniqueurs musulmans ont accusé les Fatimides d’avoir directement commandité ou inspiré l’attaque. Mais la recherche contemporaine ne retient pas cette relation comme démontrée. Les Qarmates de Bahrayn avaient refusé depuis 899 les prétentions fatimides à l’imamat. Ils constituaient une branche indépendante et doctrinalement distincte.

Ils pouvaient partager avec les Fatimides une hostilité au pouvoir abbasside, mais cela ne prouve pas qu’Abû Tâhir recevait ses ordres du calife fatimide. (Iranica Online) Cette distinction doit absolument apparaître. Sinon nous transformerions une rivalité historique complexe en récit sectaire simplifié.

Et l’histoire de La Mecque continue

Le coin de Hajar al-Aswad est de nouveau complet. Les pèlerins reviennent. Mais le monde musulman du Xe siècle n’est plus politiquement unifié comme aux débuts du califat. Bagdad s’affaiblit.

Les Fatimides deviennent une immense puissance. L’Égypte va bientôt contrôler une partie importante des routes occidentales du Hajj. Les dynasties se succèdent. À La Mecque elle-même, une nouvelle forme de pouvoir s’affirme :

les Sharifs. Des descendants de la famille de Mohammad ﷺ vont gouverner la ville pendant de nombreux siècles, tout en négociant constamment avec les grands empires qui veulent revendiquer la protection du Hajj. La question ne sera plus seulement : qui est calife ?

Elle deviendra : qui protège réellement les routes, qui nourrit les pèlerins, qui envoie la Kiswa et qui contrôle La Mecque ?

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

HISTORIQUEMENT SOLIDE En 317 H / 930, les Qarmates de Bahrayn dirigés par Abû Tâhir al-Jannâbî attaquèrent La Mecque durant la saison du Hajj, massacrèrent des pèlerins et des habitants et emportèrent Hajar al-Aswad à al-Ahsâ’. (Iranica Online) QUI ÉTAIENT LES QARMATES ? Ils provenaient d’une branche dissidente du mouvement ismaélien ancien. Après la scission de 899, les Qarmates de Bahrayn ne reconnurent pas les califes fatimides comme imams et constituèrent un pouvoir indépendant en Arabie orientale. (Iranica Online)

AVANT 317 H Sous Abû Tâhir, les Qarmates avaient déjà lancé depuis 311 H / 923 une série d’attaques contre l’Irak et les caravanes revenant du Hajj. L’expédition de 317 H constitue l’aboutissement de cette escalade. (Iranica Online) DATE DE L’ATTAQUE Ibn Kathîr et d’autres chroniqueurs placent l’assaut initial au Jour de Tarwiyah, 8 Dhul-Hijjah 317 H. Il s’agit ici d’une précision provenant de l’historiographie médiévale. (Islam Web)

NOMBRE DE VICTIMES Nous ne devons pas retenir comme certain un chiffre de 20 000, 30 000 ou autre. Les nombres varient fortement. La formulation rigoureuse est : un grand nombre de pèlerins et d’habitants furent massacrés. (Iranica Online) ZAMZAM Ibn Kathîr et d’autres chroniqueurs rapportent que des corps furent jetés ou enterrés dans Zamzam. C’est un élément important du récit médiéval, mais il doit être étiqueté chronique historique et non hadith authentique. (dorar.net)

PROFANATION DE LA KAABA Les chroniques rapportent le retrait de la Kiswa, des atteintes à la porte et à différents éléments de la Maison ainsi que l’extraction de Hajar al-Aswad. L’enlèvement de la Pierre est historiquement certain ; chaque détail supplémentaire sur les dégradations doit être présenté avec davantage de prudence. (Islam Web) POURQUOI LA PIERRE ? La recherche historique considère son enlèvement comme probablement lié aux attentes messianiques qarmates et à leur volonté de signifier la fin de l’ordre religieux existant. Il s’agit cependant d’une reconstruction historique de leur motivation, pas d’une déclaration personnelle parfaitement documentée d’Abû Tâhir. (Iranica Online)

HAJAR AL-ASWAD RESTE ABSENTE ENVIRON 22 ANS Elle est prise en 317 H et revient en 339 H / 951. (dorar.net) LE HAJJ N’EST PAS LA PIERRE ‘Umar رضي الله عنه affirmait déjà authentiquement que Hajar al-Aswad est une pierre qui ne peut par elle-même ni nuire ni profiter et qu’il ne l’embrassait que parce qu’il avait vu Mohammad ﷺ le faire. (Sunnah)

LE HAJJ N’A PAS ÉTÉ UNIVERSELLEMENT ABOLI PENDANT 22 ANS Les attaques qarmates interrompirent durablement certaines caravanes, notamment celles venant d’Irak, mais il serait excessif de dire qu’aucun Hajj n’eut lieu nulle part pendant toute l’absence de la Pierre. (UVicSpace) ACCORD AVEC LES ABBASSIDES En 327 H / 938-939, Abû Tâhir conclut finalement un accord avec les Abbassides et accepte de protéger les pèlerins en échange d’un tribut. (Iranica Online)

RETOUR DE LA PIERRE : UN DÉTAIL RESTE DISCUTÉ Ibn Kathîr rapporte qu’une offre antérieure de 50 000 dinars avait été refusée et que la Pierre fut finalement rendue sans paiement. Une synthèse académique moderne évoque au contraire une importante somme abbasside au moment de la restitution. Nous devons donc laisser ouverte la question financière précise. (dorar.net) PASSAGE PAR KÛFA Les chroniques rapportent que la Pierre fut montrée à Kûfa avant d’être envoyée à La Mecque en 339 H. (Islam Web)

FATIMIDES ≠ QARMATES DE BAHRAYN La vieille hypothèse présentant Abû Tâhir comme exécutant direct des Fatimides n’est pas soutenue par les recherches modernes les plus solides. Les deux mouvements possédaient des origines communes mais étaient alors doctrinalement et politiquement distincts. (Iranica Online)

Hajar al-Aswad finit par revenir à La Mecque. Le pèlerinage reprit son cours, et bientôt d’immenses caravanes allaient relier chaque année les grandes capitales du monde musulman à la Maison sacrée.

VOIR LES SOURCES

Histoire 19

Les grandes caravanes du Hajj : les Sharifs de La Mecque, les routes du Caire et de Damas et la naissance du Mahmal

Époque
du IVᵉ siècle de l’Hégire jusqu’à la conquête ottomane de l’Égypte et du Hijaz, soit environ 968-1517
Lieux principaux
La Mecque, Médine, Jeddah, Le Caire, Damas, le Sinaï, ‘Aqaba, Tabûk et les routes du nord du Hijaz
Personnages et pouvoirs principaux
les Sharifs de La Mecque, les Fatimides, les Ayyoubides, les Rasulides du Yémen, les Mamelouks d’Égypte, le sultan Baybars
Thème
après l’époque des grandes routes abbassides et le traumatisme qarmate, le Hajj devient une gigantesque opération annuelle. La Mecque possède désormais ses propres dirigeants locaux, tandis que de grandes puissances extérieures rivalisent pour protéger, financer et encadrer le pèlerinage. Deux grands centres vont progressivement dominer l’organisation des caravanes : Le Caire et Damas.

Niveau de certitude : nous sommes désormais pleinement dans l’histoire médiévale. Nous disposons de chroniques contemporaines ou relativement proches, de récits de voyageurs comme Ibn Battûta, d’archives politiques, de monuments et de traces archéologiques des routes. En revanche, il faut être prudent avec certaines traditions cérémonielles : en particulier l’idée très répandue selon laquelle Shajarat ad-Durr aurait personnellement créé le Mahmal : les recherches modernes considèrent cette attribution comme tardive et incertaine. La première documentation claire du Mahmal égyptien se situe plutôt sous les Mamelouks, autour de 664 H / 1266. (Cambridge University Press)

La Pierre Noire est revenue. Mais l’unité politique du monde musulman, elle, ne reviendra plus vraiment

Nous avons laissé Hajar al-Aswad retrouver sa place en 339 H / 951. Le traumatisme qarmate s’éloigne progressivement. Les caravanes reprennent. Les pèlerins reviennent.

Mais le monde musulman n’est plus celui de Hârûn ar-Rashîd. Bagdad demeure prestigieuse, mais le califat abbasside n’exerce plus seul une autorité réelle sur toutes les régions musulmanes. L’Égypte devient une puissance. Le Yémen possède ses propres dynasties.

La Syrie change de maîtres. L’Irak est disputé. Et dans le Hijaz apparaît une réalité politique qui va durer presque un millénaire : les Sharifs de La Mecque.

Qui sont les Sharifs de La Mecque ?

Le terme Sharif désigne ici des descendants de la famille de Mohammad ﷺ. À La Mecque, les dynasties qui prennent durablement le pouvoir descendent de : al-Hasan ibn ‘Alî رضي الله عنهما, petit-fils de Mohammad ﷺ par Fâtima رضي الله عنها et ‘Alî رضي الله عنه. Vers 357 H / 968, un Hasanide nommé Ja‘far ibn Mohammad établit une dynastie à La Mecque.

Richard Mortel situe précisément la fondation de cette première grande dynastie sharifienne mecquoise vers 357 H / 968, juste avant la conquête de l’Égypte par les Fatimides en 969. (Cambridge University Press) C’est un tournant. Jusqu’ici, La Mecque avait été administrée directement ou indirectement par : des califes,

des gouverneurs, des représentants de grandes dynasties. Désormais, une famille locale, directement implantée dans le Hijaz et issue de la famille de Mohammad ﷺ, devient l’acteur politique central de la ville. Et cette configuration va survivre sous plusieurs empires.

Les grands empires changent. Le Sharif reste à La Mecque.

C’est probablement la meilleure manière de comprendre les neuf siècles suivants. Au-dessus de La Mecque vont se succéder : les Fatimides, les Ayyoubides,

les Mamelouks, les Ottomans. Mais sur place, dans la ville : le Sharif demeure généralement l’émir local.

Il administre La Mecque. Il entretient des relations avec les tribus environnantes. Il participe à la sécurité des pèlerins. Il intervient dans les affaires de Jeddah.

Il négocie avec les puissances extérieures. Mais il ne gouverne pas totalement isolé. Parce que La Mecque est beaucoup trop importante pour être laissée hors des rivalités du monde musulman.

Contrôler La Mecque sans nécessairement y gouverner directement

C’est une distinction fondamentale. Le calife du Caire ou le sultan d’Égypte n’a pas besoin d’envoyer un gouverneur égyptien administrer personnellement chaque rue de La Mecque pour exercer son influence. Il peut obtenir du Sharif : la reconnaissance de sa souveraineté,

la mention de son nom dans la khutba du vendredi, l’acceptation de ses nominations, une coopération sur les routes, et la reconnaissance de ses privilèges concernant le Hajj.

En échange : le souverain extérieur envoie de l’argent, des céréales, des cadeaux,

des subsides, la Kiswa, et parfois une force militaire. C’est donc une relation de dépendance…

mais aussi de négociation.

La khutba devient presque un indicateur géopolitique

Aujourd’hui, lorsqu’un pèlerin entend le sermon du vendredi à La Mecque, il ne pense pas spontanément :

« Quel empire est reconnu ici ? »

Au Moyen Âge, la question pouvait être capitale. Faire prononcer le nom d’un souverain dans la khutba signifiait publiquement reconnaître son autorité. Ainsi, lorsque les puissances se disputaient le Hijaz, la question :

« Au nom de qui la khutba est-elle prononcée à La Mecque ? »

pouvait devenir un indicateur de l’équilibre politique du moment. La Mecque ne possédait peut-être pas les plus grandes armées du monde. Mais elle possédait : la Kaaba.

Et cela lui donnait un poids symbolique immense.

969 : les Fatimides prennent l’Égypte

Un an environ après l’établissement de la première dynastie sharifienne mecquoise, les Fatimides conquièrent l’Égypte. Le Caire devient bientôt leur capitale. Et les Sharifs de La Mecque reconnaissent initialement l’autorité fatimide. La New Cambridge History of Islam souligne que la naissance du gouvernement sharifien à La Mecque coïncide précisément avec l’installation fatimide en Égypte et que les premiers Sharifs durent largement composer avec ce nouveau pouvoir. (Cambridge University Press)

À partir de ce moment, un phénomène va devenir presque permanent : Le Caire regarde vers La Mecque.

Pourquoi l’Égypte devient-elle si importante pour le Hajj ?

Regardez simplement la carte. L’Égypte est : à l’ouest du Hijaz, sur la route de l’Afrique du Nord,

connectée à la Méditerranée, connectée au Nil, connectée à la mer Rouge. Un pèlerin venant :

du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, d’Andalousie dans certaines périodes, ou naturellement d’Égypte,

peut finir par converger vers le territoire égyptien avant de poursuivre vers La Mecque. L’UNESCO décrit précisément la route égyptienne comme une voie empruntée non seulement par des Égyptiens, mais également par des pèlerins venus du Soudan, d’Afrique centrale, du Maghreb et autrefois d’al-Andalus. (UNESCO World Heritage Centre) Le Caire devient donc progressivement : une immense salle d’attente du Hajj.

Pendant ce temps, Damas devient la porte du nord

Le même phénomène se produit à Damas. Les pèlerins venant : du Shâm, d’Anatolie plus tard,

d’autres régions du nord, de certaines parties de l’Irak et de la Perse selon les périodes, peuvent converger vers Damas. Puis une immense caravane descend vers :

Bosra, la région de l’actuelle Jordanie, Ma‘ân, Tabûk,

al-‘Ulâ, Médine, puis La Mecque. L’UNESCO évalue à environ 1 307 kilomètres le grand tracé entre Damas et Médine, avant la poursuite vers La Mecque. (UNESCO World Heritage Centre)

Deux grands pôles commencent donc à émerger : LE CAIRE et DAMAS.

Puis une nouvelle famille s’impose à La Mecque : les Banû Qatâda

Les premières dynasties sharifiennes se succèdent. Puis, en 597 H / 1201, un Hasanide originaire de la région de Yanbu‘ prend le contrôle de La Mecque : Qatâda ibn Idrîs. Il fonde la dynastie des Banû Qatâda.

Cette famille possède une longévité absolument exceptionnelle. Ses descendants conserveront le pouvoir sharifien à La Mecque, sous différentes branches et sous différentes tutelles impériales, jusqu’au XXᵉ siècle. (Wikipédia) Nous venons donc d’assister à la naissance d’une dynastie qui survivra : aux Ayyoubides,

aux Mamelouks, aux Ottomans, et jusqu’aux bouleversements du Hijaz contemporain.

Cela signifie qu’à partir du XIIIᵉ siècle, La Mecque possède deux niveaux de pouvoir

Sur place : le Sharif. À distance : le grand souverain qui revendique la protection du Hijaz.

Mais cette puissance extérieure peut changer. L’Égypte ayyoubide. Le Yémen rasulide. Puis l’Égypte mamelouke.

Et chacun peut essayer de gagner la fidélité du Sharif. La Mecque devient donc une sorte d’équilibre entre : autonomie locale et

suzeraineté impériale.

Le Sharif n’est pas simplement un fonctionnaire

C’est essentiel. Il possède : sa famille, ses alliances tribales,

ses combattants, son implantation territoriale, son contrôle sur certaines ressources locales. Il peut donc négocier.

Parfois changer d’alliance. Parfois reconnaître un souverain puis un autre. Parfois affronter un autre membre de sa propre famille pour l’émirat. Cette situation est suffisamment importante pour que des travaux modernes parlent de la capacité des Sharifs à exploiter la compétition entre puissances régionales pour préserver leur position locale. (OAPEN Library)

Le Hajj est donc désormais traversé par une véritable diplomatie.

Et Jeddah devient de plus en plus importante

Environ quatre-vingts kilomètres à l’ouest de La Mecque se trouve : Jeddah. Elle avait déjà été développée comme port de La Mecque dès les premiers siècles de l’Islam. Mais au Moyen Âge tardif, son importance explose.

Des navires arrivent depuis : l’Inde, le Yémen, l’océan Indien.

Des marchandises circulent : épices, textiles, parfums,

pierres précieuses, produits de luxe. Richard Mortel montre que Jeddah devient pendant l’époque mamelouke un relais essentiel entre l’océan Indien, le Hijaz et l’Égypte, tandis que les Sharifs de La Mecque avaient depuis longtemps des liens étroits avec le contrôle du port. (Cambridge University Press) Le Hajj et le commerce international se rencontrent ainsi au même endroit.

Puis le XIIIᵉ siècle bouleverse complètement le monde musulman

En 1250 : les Mamelouks prennent le pouvoir en Égypte. Puis survient l’année : 1258.

Les Mongols prennent Bagdad. Le califat abbasside classique s’effondre dans la ville qui avait été l’un des centres du monde musulman pendant cinq siècles. L’équilibre politique bascule vers l’ouest. Le Caire prend une importance encore plus grande.

Et deux ans plus tard, en 1260, un homme devient sultan d’Égypte : al-Malik az-Zâhir Baybars.

Baybars comprend immédiatement la puissance symbolique du Hajj

Les Mamelouks sont des dirigeants militaires. Ils ne descendent pas de Quraysh. Ils ne descendent pas de Mohammad ﷺ. Ils ont conquis leur pouvoir par la force militaire.

Ils doivent donc construire une légitimité. Et pour un souverain musulman du XIIIᵉ siècle, peu d’actions sont plus puissantes que : défendre les lieux saints, aider les pèlerins,

envoyer la Kiswa, entretenir Médine, sécuriser le Hajj. Les recherches sur Baybars montrent précisément qu’il investit fortement dans ces domaines : réparations du Masjid an-Nabawî, aides financières au Hijaz, gestion des routes et soutien au pèlerinage. (MDPI)

Le Hajj devient désormais une démonstration d’État

Le Caire ne se contente plus d’envoyer quelques voyageurs. Le pouvoir organise une : CARAVANE OFFICIELLE. Il faut un chef.

Des soldats. Des responsables. Des animaux. Des réserves.

Des fonds pour les deux villes saintes. Des cadeaux. La Kiswa. Des fonctionnaires.

Des guides. Des hommes chargés de l’eau. Et bientôt : le Mahmal.

Le pèlerinage entre ainsi dans l’ère de la grande caravane impériale.

Qu’est-ce que le Mahmal ?

Imaginez un grand chameau soigneusement sélectionné. Sur son dos est installé un cadre de bois formant une sorte de pavillon ou palanquin élevé, souvent de forme pyramidale. Il est recouvert d’un textile richement décoré : broderies,

inscriptions, motifs, fils dorés. Cette structure est appelée :

الْمَحْمَل : AL-MAHMAL.

Le Mahmal devient l’un des objets les plus spectaculaires de toute l’histoire médiévale et moderne du Hajj. Mais attention : CE N’EST PAS UN RITE DU HAJJ. Mohammad ﷺ n’a jamais envoyé de Mahmal.

Les Compagnons n’en avaient pas besoin. Il s’agit d’une institution cérémonielle et politique apparue plusieurs siècles plus tard.

Autre confusion à éviter : le Mahmal n’est pas simplement « la boîte contenant la Kiswa »

C’est une simplification fréquente. La grande caravane égyptienne pouvait transporter : la Kiswa, des fonds,

des présents, et le Mahmal. Mais le Mahmal lui-même était généralement un palanquin cérémoniel, souvent décrit comme vide ou pouvant contenir des objets symboliques ou religieux selon les époques. Le Metropolitan Museum décrit justement le Mahmal comme un riche palanquin pyramidal transporté par un chameau, tandis que la même caravane avait également pour mission d’acheminer la Kiswa et les fonds destinés aux lieux saints. (The Metropolitan Museum of Art)

Donc : Mahmal ≠ Kiswa. Ils voyagent ensemble dans certaines grandes caravanes. Mais ce ne sont pas le même objet.

Shajarat ad-Durr a-t-elle inventé le Mahmal ?

C’est l’une des histoires les plus répandues. Shajarat ad-Durr, la célèbre souveraine d’Égypte du XIIIᵉ siècle, aurait accompli le Hajj et son palanquin royal aurait ensuite donné naissance à la tradition du Mahmal. Le récit est élégant. Mais historiquement :

il est très incertain. Une étude classique consacrée au Mahmal remarque déjà qu’elle ne trouvait pas de preuve solide du pèlerinage traditionnellement attribué à Shajarat ad-Durr et que la première mention claire du Mahmal apparaissait plus tard. Des recherches plus récentes considèrent également l’association systématique entre Shajarat ad-Durr et l’origine du Mahmal comme une légende développée ultérieurement. (Cambridge University Press)

Notre expérience ne devra donc surtout pas écrire :

« En 1250, Shajarat ad-Durr inventa le Mahmal. »

Ce serait trop affirmatif.

La première apparition bien documentée se situe sous Baybars

Les sources mameloukes indiquent clairement une cérémonie du Mahmal et de la Kiswa sous le sultan Baybars. Une documentation situe notamment un envoi spectaculaire depuis Le Caire autour de : 664 H / 1266. La recherche récente sur la Kiswa considère également cette expédition de Baybars comme un moment fondateur de l’institution mamelouke du Mahmal et de l’envoi de la Kiswa depuis l’Égypte. (MDPI)

C’est donc ici que nous pouvons commencer notre récit avec confiance.

Imaginez Le Caire le jour du départ

La nouvelle se répand. La caravane va partir. Les autorités sont présentes. Des soldats.

Des dignitaires. Des savants. Des récitateurs. Des fonctionnaires.

Des marchands. Des familles. Des hommes qui accompliront peut-être leur seul Hajj. Puis apparaît :

le chameau du Mahmal. Richement décoré. Visible de loin. Le cortège traverse la ville.

La population regarde. La caravane ne quitte pas simplement l’Égypte. Elle met en scène : la relation du souverain à La Mecque.

Le Met souligne précisément que ce cérémonial permettait au sultan absent d’être symboliquement représenté durant le voyage et les cérémonies du Hajj. (The Metropolitan Museum of Art)

Le souverain ne voyage pas. Son symbole voyage à sa place.

Voilà le génie politique du Mahmal. La plupart des sultans n’accomplissent pas personnellement le Hajj. Mais chaque année : leur argent part.

Leur Kiswa part. Leur caravane part. Leur commandant part. Et :

leur Mahmal part. À La Mecque, tous peuvent voir : l’Égypte est présente. Le sultan protège le pèlerinage.

Il nourrit. Il finance. Il revêt la Kaaba. Le Mahmal devient donc presque :

une ambassade mobile du pouvoir.

Baybars, lui, ira personnellement au Hajj

En 667 H / 1269, Baybars accomplit lui-même le pèlerinage. Ce voyage est historiquement bien documenté. Il entre à La Mecque au début de Dhul-Hijjah. Il distribue de l’argent.

S’occupe de questions administratives. Rencontre les dirigeants du Hijaz. Les sources décrivent également ses interventions concernant les deux émirs sharifiens alors associés au pouvoir mecquois et les aides financières qu’il leur attribue. (dorar.net) Le message politique est clair :

Le Caire veut devenir le principal protecteur extérieur des lieux saints.

Mais Baybars ne supprime pas les Sharifs

C’est important. Il ne dit pas :

« Désormais La Mecque sera administrée directement par un officier mamelouk venu du Caire. »

Les Sharifs continuent de gouverner localement. Mais le sultan : confirme leurs positions, leur attribue des subsides,

intervient dans leurs disputes, fixe des conditions, et renforce progressivement l’influence égyptienne. Sous les Mamelouks, cette surveillance devient de plus en plus importante ; les travaux de Richard Mortel décrivent même, pour le XVe siècle, une évolution vers une domination égyptienne beaucoup plus directe sur l’émirat mecquois. (Cambridge University Press)

La structure devient donc : Sharif local + puissance mamelouke extérieure.

Le Hajj et le pouvoir deviennent impossibles à séparer

Désormais, plusieurs questions politiques sont visibles directement pendant le pèlerinage. Qui dirige la caravane ? Qui protège les routes ? Qui paie les tribus ?

Qui envoie le grain ? Qui envoie l’argent ? Qui fournit la Kiswa ? Quel Mahmal entre dans La Mecque en premier ?

Quel souverain est mentionné dans la khutba ? Qui confirme le Sharif ? Chaque détail devient chargé de sens. Le Hajj est toujours un acte d’adoration.

Mais autour du rite se construit désormais : une gigantesque diplomatie du pèlerinage.

La caravane du Caire devient une ville en mouvement

Essayons maintenant de suivre le voyage. Les pèlerins arrivent d’abord en Égypte. Certains ont déjà voyagé pendant : des semaines,

voire des mois. Un Maghrébin peut avoir traversé toute l’Afrique du Nord avant même d’atteindre Le Caire. Un pèlerin venu du royaume de Kanem ou du Bornou peut avoir parcouru des milliers de kilomètres. Des travaux récents montrent justement combien Le Caire servait de hub aux pèlerins originaires des régions du lac Tchad pendant la période mamelouke et ottomane. (Northumbria University Research Portal) Pour eux :

Le Caire n’est pas la destination. C’est seulement : le début de la dernière grande étape.

Ils se rassemblent autour de grands points de départ

Durant l’époque mamelouke, un lieu connu comme Birkat al-Hujjâj : la « mare des pèlerins » : devient un important espace de rassemblement près du Caire. La caravane peut y stationner. Les derniers voyageurs la rejoignent. Les animaux sont préparés.

Les provisions complétées. Le bassin constitue lui-même une ressource importante pour les voyageurs. Les travaux topographiques consacrés au Caire mamelouk confirment le rôle majeur de Birkat al-Hujjâj comme point régulier de passage et de rassemblement sur la route de La Mecque. (Taylor & Francis Online) Puis le moment arrive. La caravane part.

Le Sinaï

La grande caravane traverse vers l’est. Selon les périodes, les itinéraires ont changé. Il exista notamment des phases où les voyageurs descendaient le Nil jusqu’à Qûs, traversaient vers le port d’‘Aydhâb puis prenaient la mer Rouge. Mais le grand itinéraire terrestre passant par :

Suez, le Sinaï, ‘Aqaba, puis la côte nord du Hijaz

retrouve une importance majeure à la fin de l’époque ayyoubide et surtout sous les Mamelouks. (UNESCO World Heritage Centre) Le voyage n’est pas simple. Le désert commence.

L’itinéraire mamelouk peut demander trois ou quatre semaines à dos de chameau

Les descriptions conservées montrent un voyage par étapes. Depuis la région du Caire : Suez. Puis :

Nakhl dans le Sinaï. Puis : ‘Aqaba. Ensuite la caravane descend vers le sud le long du nord de la mer Rouge.

Plusieurs stations. Des puits. Des points où l’eau est bonne. D’autres où elle est saumâtre.

Yanbu‘. Badr. Puis la région du miqât. Enfin :

La Mecque. Une description patrimoniale de la route mamelouke estime cette portion à trois à quatre semaines à dos de chameau selon les conditions. (UNESCO World Heritage Centre) Et cela ne compte pas le voyage effectué auparavant pour rejoindre Le Caire.

Une caravane ne peut pas simplement « accélérer »

Aujourd’hui, si un avion est retardé de trois heures, le pèlerin se plaint naturellement. Au Moyen Âge, un retard pouvait signifier : manquer ‘Arafat. Et manquer ‘Arafat signifie manquer le Hajj.

Le commandant doit donc calculer. Combien de jours ? Combien de repos ? Combien de temps à chaque point d’eau ?

À quel moment repartir ? Une tempête peut faire perdre du temps. Un animal peut mourir. Une attaque peut immobiliser la caravane.

Un bassin peut être vide. Le Hajj impose une date. Le désert, lui, ne connaît pas le calendrier.

Voilà pourquoi apparaît l’Amîr al-Hajj

À la tête de la grande caravane se trouve :

أَمِيرُ الْحَجّ

AMÎR AL-HAJJ le commandant ou émir du pèlerinage. Le titre avait des antécédents plus anciens, mais il prend sous les Mamelouks une organisation beaucoup plus structurée. Ce n’est pas seulement :

un guide religieux. Il doit gérer : la discipline, la sécurité,

le rythme, les soldats, les animaux, les ravitaillements,

les négociations, et les incidents. Dans l’organisation mamelouke classique, le responsable de la grande caravane est généralement un officier militaire choisi par le pouvoir. Les études sur l’administration du Hajj soulignent précisément la militarisation de cette fonction face à l’insécurité croissante des routes. (DergiPark) Le Hajj possède maintenant :

un commandement logistique.

Le plus grand ennemi n’est pas toujours le désert

Une caravane représente : des hommes, de l’or, des marchandises,

des animaux, des objets précieux, des fonds envoyés au Hijaz. C’est une cible extraordinaire.

Les attaques tribales et le brigandage deviennent donc un problème constant. La caravane voyage avec : des soldats. Et les souverains concluent également des accords avec certains groupes tribaux contrôlant les zones traversées.

La frontière entre : protection, alliance, tribut,

et paiement pour éviter une attaque peut être très fine. Ce problème deviendra encore plus important sous les Ottomans. (RCNi Company Limited)

Pendant ce temps, une deuxième ville prépare une autre caravane : Damas

Damas possède sa propre histoire du Hajj. Les pèlerins venant du nord convergent vers la ville. Certains y attendent plusieurs semaines. Ils achètent :

de la nourriture, des animaux, des outres, des vêtements,

des fournitures. Puis, lorsque la date arrive : la caravane syrienne part. Et nous possédons un témoin extraordinaire de ce voyage.

1326 : Ibn Battûta prend la route de Damas

Ibn Battûta est encore un jeune voyageur marocain. Il a quitté son pays dans le but d’accomplir le Hajj. Après plusieurs étapes, il rejoint Damas. Puis, lorsque le moment du départ arrive, il s’intègre à la grande caravane du Hijaz.

Son récit décrit : Bosra, la région de Zîzâ, Karak,

Ma‘ân, puis l’entrée dans le désert. Il transmet même un dicton frappant appliqué à cette traversée : celui qui entre dans ce désert est presque considéré comme perdu, et celui qui en ressort comme revenu à la vie.

Puis : Dhât al-Hajj. Tabûk. Et ensuite la terrible distance jusqu’à al-‘Ulâ. (Sourcebooks)

Cette fois, nous ne sommes plus devant une reconstruction abstraite. Un homme qui a réellement fait ce Hajj nous décrit : la route.

À Tabûk, la caravane doit préparer la traversée suivante

Ibn Battûta décrit un arrêt de plusieurs jours. Les chameaux doivent boire. Les outres doivent être remplies. Des hommes spécialisés dans le transport et la distribution de l’eau remplissent d’immenses récipients.

Puis vient l’étape suivante. Le désert entre Tabûk et al-‘Ulâ est redouté. (Sourcebooks) Tout le système repose donc sur une idée simple : quitter un point d’eau avec suffisamment pour atteindre le suivant.

Une erreur de calcul peut être mortelle.

Puis Médine apparaît

Pour la caravane syrienne, Médine constitue une étape naturelle majeure. Après des semaines de voyage : la Mosquée du Prophète. La ville de Mohammad ﷺ.

Puis, lorsqu’il est temps de poursuivre : les pèlerins entrent en ihram à Dhul-Hulayfa s’ils prennent cette route vers La Mecque. Ils descendent ensuite vers le sud. Et progressivement :

les différentes caravanes du monde musulman commencent à se retrouver autour des routes finales menant à La Mecque. (UNESCO World Heritage Centre)

Les caravanes du Caire et de Damas ne sont pas les seules

Il existe également selon les périodes : des caravanes irakiennes, des caravanes venant du Yémen, des voyageurs arrivant par mer à Jeddah,

des groupes venus du Maghreb, d’Afrique, d’Asie. Au XVe siècle, une chronique peut ainsi évoquer, durant une seule saison, la présence :

d’un Mahmal venu de Bagdad, d’une grande caravane africaine, de Maghrébins, et même de représentants du monde ottoman naissant. (OpenData Uni Halle)

Le Hajj devient véritablement : le grand carrefour du monde musulman médiéval.

Mais lorsque plusieurs caravanes impériales se rencontrent, le protocole devient politique

Imaginez Mina ou ‘Arafat. Arrivent : le Mahmal égyptien, un Mahmal yéménite,

parfois un Mahmal irakien, des représentants de différents souverains. Qui marche devant ? Qui occupe la meilleure position ?

Quelle bannière apparaît en premier ? Quel représentant distribue le plus d’argent ? Ces questions peuvent sembler ridicules face au but spirituel du Hajj. Mais pour les souverains médiévaux :

elles sont liées au prestige. Le Mahmal n’est donc pas uniquement un beau textile. Il devient : une revendication de souveraineté.

La Kiswa devient elle aussi un enjeu politique

Revêtir la Kaaba est un immense honneur. Nous avons déjà vu que la Maison avait reçu des revêtements à différentes époques. Sous les Mamelouks, l’Égypte renforce progressivement son rôle dans la préparation et l’envoi de la Kiswa. Baybars en fait un élément régulier de sa politique religieuse.

La cérémonie de son départ est organisée publiquement au Caire. (MDPI) Une question matérielle devient alors une déclaration politique :

« Qui habille la Kaaba ? »

Pendant plusieurs siècles, la réponse sera largement : l’Égypte.

Et la Kiswa voyage avec une véritable fortune

Le cortège peut transporter : la nouvelle couverture de la Kaaba, de l’argent destiné aux habitants des deux villes saintes, des aumônes,

des salaires, des dotations, des céréales, des présents.

Le Met rappelle que la caravane égyptienne transportait également la surra, c’est-à-dire des sommes destinées notamment aux habitants pauvres ou institutions de La Mecque et Médine. (The Metropolitan Museum of Art) Cela augmente encore : la valeur de la caravane, et donc :

la nécessité de la protéger.

Le pèlerinage devient une immense économie

Autour de la caravane vivent désormais : des chameliers, des marchands, des guides,

des fabricants d’outres, des boulangers, des vendeurs d’animaux, des soldats,

des responsables administratifs, des artisans, des changeurs de monnaie. Une seule saison peut faire vivre des communautés entières.

Une station qui voit passer chaque année plusieurs milliers de pèlerins possède : un marché captif. Le Hajj devient donc un phénomène : religieux,

politique, mais également : économique.

Et les pèlerins eux-mêmes transportent le monde avec eux

Un Marocain arrive avec des vêtements ou objets de son pays. Un Syrien avec d’autres produits. Un Égyptien avec d’autres marchandises. Un Indien arrive à Jeddah avec l’univers commercial de l’océan Indien.

Des livres circulent. Des idées juridiques circulent. Des récits circulent. Des langues se rencontrent.

Des savants rencontrent d’autres savants. Un étudiant peut rester à La Mecque après le Hajj pour étudier. Un autre retourne chez lui avec : un livre,

une ijâza, un enseignement, une nouvelle relation. Le pèlerinage devient donc aussi :

un réseau de transmission du savoir.

Le voyage transforme même l’identité du pèlerin

Il part parfois d’une région dans laquelle la majorité de ceux qui l’entourent partagent : sa langue, ses habitudes, son école juridique.

Puis il atteint La Mecque. Et il découvre : des Africains, des Persans,

des Turcs, des Arabes, des Berbères, des Indiens.

Tous tournent autour : d’une seule Kaaba. Le Hajj matérialise ce que la géographie ordinaire cache : l’étendue réelle de la Umma.

Le Sharif se trouve au centre de toutes ces puissances

Revenons à La Mecque. Le Sharif doit accueillir : la caravane du Caire, la caravane de Damas,

des représentants yéménites, des pèlerins maritimes, des dignitaires. Mais il doit également gérer :

les clans locaux, les tribus voisines, Jeddah, l’approvisionnement,

la sécurité. Et en face de lui se trouve souvent une puissance mamelouke qui veut exercer une influence croissante. La position est difficile. Trop indépendant :

Le Caire peut intervenir. Trop soumis : il peut perdre son autorité locale. Le système sharifien fonctionne donc par un équilibre permanent.

Au XIVᵉ et surtout au XVᵉ siècle, Le Caire serre progressivement la main

L’influence mamelouke augmente. Les sultans interviennent davantage : dans les successions, dans les nominations,

dans les conflits entre Sharifs, dans la fiscalité, dans les affaires de Jeddah. Les travaux consacrés à La Mecque mamelouke décrivent précisément cette évolution jusqu’à une forme de dépendance de plus en plus prononcée de l’émirat à l’égard du pouvoir égyptien au XVe siècle. (Cambridge University Press)

Mais même alors : les Sharifs ne disparaissent pas. Ils s’adaptent.

Les rivalités familiales peuvent même attirer l’intervention du sultan

Un Sharif conteste son frère. Un autre son cousin. L’un demande l’aide du Caire. L’autre peut chercher le soutien du Yémen.

Le sultan peut reconnaître l’un. Puis changer. Les rivalités internes de la famille sharifienne deviennent ainsi l’un des moyens par lesquels les grandes puissances renforcent leur influence à La Mecque. Le Haram reste le centre du monde religieux.

Mais autour : la politique reste profondément humaine.

L’arrivée du pèlerin peut donc ressembler à l’entrée dans une capitale internationale

Imaginez La Mecque à la veille du Hajj au XVe siècle. Jeddah reçoit les navires. Les caravanes terrestres approchent. Les marchés se remplissent.

Le prix des animaux évolue. Les maisons accueillent des visiteurs. Les commerçants sortent leurs marchandises. Les responsables de la Siqâya préparent l’eau.

Les Sharifs surveillent les événements. Les représentants mamelouks entrent. Le Mahmal est installé. Puis :

la Talbiyah commence à dominer les bruits de la ville. Et malgré tout ce qui s’est construit autour : l’objectif reste celui d’Ibrahim عليه السلام.

Les routes ont changé. Les rites non.

Un pèlerin du XIVᵉ siècle peut avoir voyagé : trois mois. Il a peut-être traversé : l’Afrique du Nord,

Le Caire, le Sinaï, ‘Aqaba, le Hijaz.

Il a peut-être failli mourir de soif. Il a payé des guides. Croisé des soldats. Dormit près d’un bassin.

Puis il atteint : ‘Arafat. Et là : son parcours rejoint exactement celui du pèlerin arrivé depuis Damas.

Peu importe : le Mahmal qu’il a suivi, le sultan qui protège sa caravane, la langue qu’il parle.

À ‘Arafat : ils sont tous au même endroit.

Le Mahmal ne change rien à l’obligation du Hajj

C’est un autre point que notre expérience doit rendre évident. Le Mahmal peut impressionner. Mais il n’a aucune fonction dans : l’ihram,

le tawaf, le Sa‘i, ‘Arafat, Muzdalifah,

les Jamarât. Un pèlerin peut accomplir parfaitement son Hajj sans jamais voir le Mahmal. Ce cérémonial appartient à : l’histoire politique et culturelle du pèlerinage.

Pas aux manâsik enseignés par Mohammad ﷺ. Cette distinction est importante, surtout parce que plusieurs siècles d’usage ont pu donner à certains observateurs l’impression que le Mahmal faisait partie intégrante du rite. Il n’en est rien.

En revanche, son importance politique est immense

Le Metropolitan Museum résume parfaitement ce rôle : le Mahmal servait à afficher la richesse, le prestige et l’autorité des souverains qui revendiquaient la protection des lieux saints. (The Metropolitan Museum of Art) C’est presque un paradoxe. La structure elle-même n’est religieusement nécessaire à rien. Mais politiquement :

elle peut signifier énormément.

Le Caire domine progressivement ce théâtre du Hajj

Après la chute de Bagdad et avec la puissance mamelouke, l’Égypte se trouve dans une position exceptionnelle. Elle contrôle : Le Caire, le Sinaï,

une partie du réseau de la mer Rouge, et exerce une influence majeure sur le Hijaz. Les Mamelouks contrôlent également la Syrie. Ainsi :

Le Caire ET Damas appartiennent au même grand ensemble politique. Cela permet au sultan mamelouk d’être lié aux deux principales caravanes septentrionales et occidentales du Hajj. (Cambridge Assets) Le monde du pèlerinage est progressivement réorganisé autour de cet axe.

Mais la route de Damas reste moins aménagée que celle d’Égypte à l’époque mamelouke

C’est une nuance importante. Il ne faut pas projeter sur le Moyen Âge les magnifiques forteresses ottomanes qui apparaîtront plus tard. Les recherches archéologiques d’Andrew Petersen montrent que, durant la période mamelouke, la route syrienne était utilisée régulièrement mais restait relativement peu équipée en fortifications spécialement construites pour le Hajj, hormis quelques localités et forteresses existantes. Les Ottomans vont transformer cette situation au XVIᵉ siècle avec un programme beaucoup plus systématique :

forts, réservoirs, complexes de pèlerins. (RCNi Company Limited) Notre Histoire 19 est donc aussi :

l’histoire juste avant cette révolution ottomane.

Et au XVe siècle apparaît un nouveau danger : les Portugais

La fin de la période mamelouke ajoute un nouvel acteur. Les navigateurs portugais contournent l’Afrique et pénètrent dans l’océan Indien. Les routes maritimes commerciales se trouvent bouleversées. Le commerce des épices qui passait par :

l’océan Indien, Jeddah, la mer Rouge, l’Égypte

est désormais menacé par une puissance européenne maritime. La recherche sur La Mecque mamelouke souligne précisément l’importance de Jeddah dans ce commerce et le bouleversement provoqué par l’arrivée portugaise dans l’océan Indien. (Cambridge University Press) La protection de Jeddah devient donc : commerciale, mais aussi stratégique pour La Mecque.

Les derniers Mamelouks fortifient davantage la route

À la fin du sultanat, Qânsûh al-Ghawrî réalise encore des travaux sur la route du Hajj. Une inscription conservée à la forteresse de Nakhl dans le Sinaï témoigne de ces efforts. L’UNESCO décrit l’itinéraire des caravanes sous cette période : Caire,

Suez, Nakhl, ‘Aqaba, puis la longue descente vers La Mecque par le nord-ouest arabique. (UNESCO World Heritage Centre)

Le système mamelouk paraît donc profondément enraciné. Puis, brutalement : il disparaît.

1516-1517 : l’Empire mamelouk s’effondre

Une nouvelle puissance vient du nord. Les Ottomans. Le sultan Selim Ier affronte les Mamelouks. En 1516 :

les Mamelouks perdent la Syrie. Puis en 1517 : l’Égypte tombe. Le sultanat mamelouk qui contrôlait depuis plus de deux siècles :

Le Caire, Damas, et exerçait une grande influence sur La Mecque, cesse d’exister.

La Cambridge History situe précisément le sultanat mamelouk entre 1250 et la conquête ottomane de 1517. (Cambridge University Press) Mais une question immense demeure : QUE VA DEVENIR LE HAJJ ?

Les Ottomans héritent d’un système qu’ils n’ont pas créé

Ils héritent : des caravanes, du Mahmal, de la Kiswa égyptienne,

des Sharifs de La Mecque, des routes du Caire, de la route de Damas, des paiements tribaux,

des infrastructures, des fonctions de l’Amîr al-Hajj. Ils ne partent donc pas de zéro. Mais ils vont transformer ce système à une échelle considérable.

Le Sharif, encore une fois, survit au changement d’empire

Voilà le fil le plus impressionnant. Les Fatimides disparaissent. Les Ayyoubides disparaissent. Les Mamelouks disparaissent.

Mais les descendants de Qatâda gouvernent toujours La Mecque. Ils vont simplement reconnaître une nouvelle puissance extérieure : le sultan ottoman. Cette capacité d’adaptation explique en grande partie pourquoi le Sharifat survivra jusqu’au XXᵉ siècle. (Cambridge University Press)

Le Mahmal survit lui aussi

Le cérémonial mamelouk n’est pas supprimé. Au contraire. Sous les Ottomans, la grande caravane égyptienne continuera pendant des siècles. La Kiswa continuera longtemps d’être préparée en Égypte.

Le Mahmal continuera à quitter Le Caire. Et désormais la caravane de Damas prendra une importance encore plus spectaculaire. Le Met situe la longue continuité de la grande caravane égyptienne du Mahmal depuis l’époque mamelouke jusqu’au XXᵉ siècle. (The Metropolitan Museum of Art)

Mais les Ottomans vont ajouter quelque chose que les Mamelouks n’avaient jamais construit à la même échelle

Des forteresses. Des réservoirs. Des complexes de caravane. Une administration beaucoup plus systématique de la route de Damas.

Des garnisons. Des accords tribaux structurés. Puis des villes entières deviendront chaque année des centres logistiques du Hajj. La caravane de Damas pourra rassembler :

des Anatoliens, des Syriens, des pèlerins des Balkans, du Caucase,

et parfois d’autres régions très éloignées. Le voyage deviendra une immense machine impériale. (RCNi Company Limited)

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

Vers 357 H / 968, une dynastie de Sharifs hasanides s’établit durablement à La Mecque. Cela ouvre une période de gouvernement sharifien qui, sous différentes branches familiales, durera presque un millénaire. (Cambridge University Press) Les Sharifs sont des dirigeants locaux, mais ils doivent constamment négocier avec les grandes puissances extérieures : Fatimides, Ayyoubides, Rasulides, Mamelouks puis Ottomans. (Cambridge University Press)

En 1201, Qatâda ibn Idrîs prend La Mecque. Ses descendants conserveront le Sharifat jusqu’au XXᵉ siècle. (Wikipédia) Sous les Mamelouks, Le Caire devient le principal centre politique et logistique occidental du Hajj, tandis que Damas devient le grand point de rassemblement du nord. (British Museum) Baybars développe fortement la politique mamelouke de protection du Hijaz, d’envoi de fonds et de Kiswa. Il accomplit personnellement le Hajj en 667 H / 1269 et intervient dans les affaires des Sharifs de La Mecque. (dorar.net)

Le Mahmal n’est pas un rite islamique du Hajj : c’est un palanquin cérémoniel et politique apparu plusieurs siècles après Mohammad ﷺ. Il représentait notamment symboliquement le souverain absent. (The Metropolitan Museum of Art) L’affirmation selon laquelle Shajarat ad-Durr aurait inventé le Mahmal n’est pas solidement établie. La documentation claire du Mahmal égyptien apparaît plutôt sous les Mamelouks, autour de 1266. (Cambridge University Press)

Mahmal et Kiswa ne sont pas la même chose. La grande caravane pouvait transporter les deux, mais le Mahmal était le palanquin symbolique ; la Kiswa était le textile destiné à couvrir la Kaaba. (The Metropolitan Museum of Art) La route égyptienne faisait converger vers Le Caire des pèlerins venus d’Égypte, d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne et d’autres régions, avant le voyage à travers le Sinaï, ‘Aqaba et le Hijaz. (UNESCO World Heritage Centre)

La grande route syrienne partait de Damas puis traversait notamment Bosra, Ma‘ân, Tabûk, al-‘Ulâ et Médine avant de rejoindre La Mecque. Ibn Battûta en a laissé un précieux témoignage après l’avoir parcourue en 1326. (Sourcebooks) L’Amîr al-Hajj devient un véritable commandant logistique et militaire chargé de conduire une immense communauté mouvante jusqu’aux rites à la date prescrite. Sous les Mamelouks, la protection du Hajj, l’envoi de la Kiswa, les subsides aux lieux saints et le Mahmal deviennent aussi des instruments de légitimité politique. (MDPI)

Jeddah devient simultanément le port de La Mecque et une étape majeure du commerce entre l’océan Indien et l’Égypte. Le Hajj et le commerce international sont alors intimement liés. (Cambridge University Press) En 1517, les Ottomans détruisent le sultanat mamelouk mais reprennent une grande partie de son système d’organisation du Hajj plutôt que de le supprimer. (Cambridge University Press)

Pendant des siècles, les caravanes avaient été les grandes artères du Hajj. Puis un empire allait organiser ces routes à une échelle nouvelle et tenter de sécuriser le voyage sur des milliers de kilomètres.

VOIR LES SOURCES

Histoire 20

Le Hajj sous l’Empire ottoman : forteresses du désert, caravanes impériales, reconstruction de la Kaaba et naissance du chemin de fer du Hijaz

Époque
923 H / 1517 jusqu’au début du XXᵉ siècle
Lieux principaux
Istanbul, Damas, Le Caire, Jeddah, La Mecque, Médine, ‘Arafat, Ma‘ân, Tabûk, al-‘Ulâ et l’ensemble de la route syrienne du Hajj
Personnages et pouvoirs principaux
Selim Ier, Süleyman le Magnifique, Murad IV, les Sharifs de La Mecque, les gouverneurs ottomans de Damas et d’Égypte, Mohammad ‘Alî d’Égypte, le premier État saoudien, ‘Abdülhamid II
Thème
pendant près de quatre siècles, les Ottomans transforment la protection du Hajj en immense responsabilité impériale : financement des deux villes saintes, grandes caravanes, sécurité du désert, forteresses, eau, reconstruction de la Kaaba, puis révolution des bateaux à vapeur et du chemin de fer.

Niveau de certitude : très élevé pour les grandes transformations politiques et matérielles, grâce aux archives ottomanes, aux chroniques, aux vestiges architecturaux, aux recherches archéologiques et à une abondante historiographie moderne. Nous devons cependant distinguer les décisions administratives bien documentées des traditions cérémonielles plus tardives, et ne pas transformer l’histoire ottomane du Hajj en récit idéalisé : les pèlerins connurent aussi les attaques, les pénuries, les épidémies et plusieurs périodes où l’autorité ottomane sur le Hijaz fut interrompue ou fortement contestée.

1517 : un nouvel empire hérite de La Mecque et de Médine

L’Histoire 19 se terminait avec la chute des Mamelouks. En 1516, les Ottomans battent leur armée en Syrie. En 1517, l’Égypte est conquise. Le Caire, Damas et les territoires qui dépendaient jusque-là du sultanat mamelouk passent sous l’autorité de :

Selim Ier. Puis quelque chose de capital se produit. La Mecque et Médine ne sont pas prises par une immense bataille ottomane menée autour de la Kaaba. Après la chute du Caire, les deux villes saintes reconnaissent pacifiquement la nouvelle puissance dominante. Cambridge décrit cette soumission de La Mecque et Médine comme un élément majeur de la nouvelle position religieuse des Ottomans dans le monde musulman. (Cambridge University Press)

L’empire vient d’hériter de quelque chose qui dépasse largement un nouveau territoire : la responsabilité des Deux Nobles Sanctuaires.

Khâdim al-Haramayn ash-Sharîfayn

Le souverain ottoman adopte et met en avant le titre :

خادم الحرمين الشريفين

Khâdim al-Haramayn ash-Sharîfayn Serviteur des Deux Nobles Sanctuaires. L’expression est politiquement extraordinaire. Le sultan dirige l’un des plus puissants empires du monde.

Pourtant, lorsqu’il évoque La Mecque et Médine, sa légitimité se présente non pas seulement comme celle d’un maître… mais comme celle d’un : serviteur. Les historiens de Cambridge soulignent précisément l’importance prise par cette fonction de « Serviteur des Deux Sanctuaires » dans la légitimité impériale ottomane. (Cambridge University Press)

Une précision importante : attention à la légende du « transfert officiel du califat »

On raconte souvent une scène extrêmement nette : le dernier calife abbasside du Caire aurait remis solennellement à Selim Ier le titre de calife en 1517, accompagné des reliques prophétiques, donnant officiellement naissance au califat ottoman. L’histoire réelle est plus complexe. Le dernier calife abbasside du Caire, al-Mutawakkil III, a bien été emmené à Constantinople et l’autorité abbasside du Caire disparaît. Les Ottomans utilisent eux-mêmes progressivement le titre califal. Mais l’idée d’un transfert juridique parfaitement formalisé en 1517 telle qu’elle est parfois racontée est largement une construction historiographique ultérieure. Cambridge note que les Ottomans affirmèrent plus tard qu’al-Mutawakkil avait désigné Selim comme héritier, ce qui doit être distingué d’un acte contemporain incontestable. (Cambridge Assets)

Pour notre histoire du Hajj, ce débat n’est pas nécessaire. Le fait déterminant est certain : à partir de 1517, les Ottomans deviennent la grande puissance extérieure responsable de la protection de La Mecque et Médine.

Mais ils ne suppriment pas les Sharifs de La Mecque

Nous retrouvons les descendants de Qatâda étudiés dans l’Histoire 19. Le pouvoir local reste entre les mains des Sharifs de La Mecque. Les Ottomans n’abolissent pas brutalement cette institution. Ils adoptent plutôt un système à deux niveaux.

À Istanbul : le sultan. Dans le Hijaz : le Sharif.

La Mecque conserve donc une importante autonomie locale, mais le Sharif reconnaît la suzeraineté ottomane et dépend largement de l’empire pour : les subsides, la défense extérieure, les grandes caravanes,

la Kiswa, les approvisionnements et les relations avec les provinces éloignées. Cette combinaison entre Sharifat local et autorité impériale caractérisera une grande partie de l’époque ottomane. (Cambridge University Press)

Le premier problème des Ottomans : ils contrôlent désormais deux énormes caravanes

En absorbant l’Égypte et la Syrie, les Ottomans héritent simultanément : de la grande caravane du Caire, et de la grande caravane de Damas. Ce détail est fondamental.

Le sultan ne doit donc pas seulement protéger La Mecque lorsqu’un pèlerin y arrive. Il doit aider à transporter les pèlerins à travers : des centaines, parfois plus de mille kilomètres

de territoire extrêmement difficile. Damas devient particulièrement importante. Cambridge décrit son rôle comme tellement essentiel à la légitimité du pouvoir ottoman que l’administration du Hajj depuis cette ville reste une préoccupation permanente de la cour impériale, même lorsque Damas n’est plus qu’une capitale provinciale. (Cambridge University Press)

Une immense enveloppe quitte aussi Istanbul : la Surre

Chaque année, la cour ottomane organise l’envoi de : la Surre-i Hümâyûn. Il s’agit de fonds, dons et allocations impériales destinés notamment : aux habitants de La Mecque et Médine,

aux institutions religieuses, aux services des deux sanctuaires, au Sharif, aux différents responsables,

ainsi qu’aux dépenses liées au voyage. Les recherches de Cambridge expliquent que la sürre couvrait aussi des coûts de la caravane et des paiements nécessaires pour obtenir la sécurité sur certaines portions du trajet. (Cambridge University Press) Le Hajj devient donc une ligne budgétaire impériale permanente.

L’argent voyage pendant des semaines avant d’atteindre La Mecque

Imaginez ce transfert avant : la banque électronique, le télégraphe, le train.

Des fonds impériaux quittent Istanbul. Des registres sont préparés. Des responsables accompagnent les sommes. Des cadeaux, textiles et documents voyagent avec eux.

Puis la délégation rejoint les grands réseaux conduisant vers Damas ou Le Caire. Enfin : le désert. Il faut transporter suffisamment d’argent pour financer des institutions et des personnes situées à plusieurs milliers de kilomètres de la capitale…

tout en empêchant que la caravane ne soit pillée.

La Kiswa continue à venir d’Égypte

Les Ottomans conservent également le système mamelouk de préparation de la Kiswa en Égypte. La grande caravane égyptienne transporte jusqu’au Hijaz : la Kiswa, le Mahmal,

des fonds de la Surra, ainsi que d’autres dons. Le Metropolitan Museum documente cette continuité remarquable : depuis l’époque mamelouke puis sous les Ottomans, la caravane égyptienne demeure chargée d’acheminer vers La Mecque la couverture destinée à la Kaaba et des sommes destinées aux populations des deux villes saintes. (The Metropolitan Museum of Art) Ainsi :

Istanbul gouverne, mais Le Caire continue d’habiller la Kaaba.

Le Mahmal survit lui aussi

Nous avons déjà vu qu’il ne fait pas partie des rites institués par Mohammad ﷺ. Il s’agit d’une institution politique médiévale. Les Ottomans ne la suppriment pas. Le grand palanquin cérémoniel continue d’être porté dans la caravane égyptienne, tandis qu’un Mahmal syrien existe également à certaines périodes. (The Metropolitan Museum of Art)

Pour le pèlerin : cela ne change rien au tawaf. Pour le souverain : cela change tout au prestige.

Mais l’Empire ottoman comprend rapidement que le vrai problème se trouve dans le désert

Une grande partie de la route Damas:Médine traverse des régions : arides, peu urbanisées, et difficiles à contrôler.

Pendant la période mamelouke, la route syrienne comportait relativement peu d’infrastructures spécifiquement destinées à offrir une protection continue aux caravanes. À partir du XVIᵉ siècle, les Ottomans investissent massivement. Ils construisent : forteresses,

réservoirs, points d’eau, complexes de repos, ouvrages de protection.

L’étude de Nir Shafir sur le Hajj ottoman montre que ce programme transforme progressivement la route de Damas en véritable corridor impérial du pèlerinage. (RCNi Company Limited)

Damas devient une gigantesque base logistique

Le pèlerin venant d’Istanbul, des Balkans ou d’Anatolie ne part pas nécessairement directement vers La Mecque. Il converge souvent vers : Damas. La ville se remplit plusieurs semaines ou plusieurs mois avant le départ.

On achète : des animaux, des selles, des vivres,

des vêtements, des outres, du matériel. Les pèlerins attendent que la grande caravane soit prête.

Des milliers de voyageurs venus de différentes régions de l’empire se retrouvent dans la même ville. Les recherches sur le Hajj ottoman évoquent des dizaines de milliers de pèlerins pouvant converger annuellement vers Damas lors des grandes périodes de fréquentation. (RCNi Company Limited) Le départ du Hajj devient l’un des grands événements annuels de la ville.

Le quartier lui-même change à cause du Hajj

Le Mîdân de Damas se développe notamment autour des activités liées aux routes méridionales et à la caravane de La Mecque. Commerce. Stockage. Animaux.

Céréales. Services aux voyageurs. L’architecture et l’économie urbaines commencent donc à être façonnées par une caravane qui ne passe pourtant qu’une partie de l’année. (Archnet) Le Hajj modifie les villes bien avant que le pèlerin n’arrive à La Mecque.

Puis viennent les forts

Après Damas, le paysage change. Bosra. Ma‘ân. Dhât al-Hajj.

Tabûk. Al-Akhdar. Al-Mu‘azzam. Al-Hijr.

Al-‘Ulâ. Médine. Sur cette route de plus de 1 300 kilomètres entre Damas et Médine, les différents pouvoirs musulmans construisent au fil du temps des citernes, bassins, forteresses, mosquées et marchés ; l’époque ottomane représente une phase particulièrement importante de cette fortification. De nombreuses structures sont encore identifiées archéologiquement aujourd’hui. (UNESCO World Heritage Centre)

Pourquoi construire une forteresse au milieu de nulle part ?

Parce qu’un pèlerin blessé ou malade peut être abandonné par la caravane. Parce qu’une attaque peut survenir. Parce que l’eau doit être protégée. Parce que les provisions du trajet retour peuvent être stockées.

Parce que la caravane ne peut pas camper n’importe où avec plusieurs milliers de personnes. L’UNESCO souligne que les forts de la route syrienne servaient notamment : à abriter les voyageurs, à protéger les réserves,

et à accueillir ceux qui avaient été séparés de la caravane en raison d’une maladie ou d’un accident. (UNESCO World Heritage Centre) Le fort n’est donc pas simplement militaire. C’est presque une : station de survie.

Pourtant même les forts ne suffisent pas

L’empire possède un problème que nous devons raconter sans caricature. Le désert n’est pas vide. Des tribus bédouines y vivent. Elles contrôlent :

des territoires, des puits, des passages, des ressources,

et possèdent des forces armées mobiles parfaitement adaptées au terrain. Une armée impériale venant d’Istanbul ne peut pas simplement administrer chaque kilomètre du désert comme une rue de capitale. Il faut négocier.

Protection… ou paiement ?

Les Ottomans développent donc un système de relations financières avec différentes tribus situées le long des routes. Des versements sont effectués afin : d’assurer le passage, d’éviter les attaques,

et parfois d’obtenir l’assistance ou la protection de groupes locaux. Cette politique complète : les soldats, les forteresses,

et les garnisons. Les recherches sur la route ottomane soulignent explicitement ce système de paiements aux tribus bédouines comme composante essentielle de la sécurité du Hajj. (RCNi Company Limited) Vu depuis Istanbul, on pourrait appeler cela : subvention de sécurité.

Vu depuis une tribu : reconnaissance de son contrôle territorial. Vu depuis le pèlerin : tout ce qui l’intéresse est d’arriver vivant.

Chaque minute du voyage finit par être organisée

Au XVIᵉ siècle, l’administration ottomane devient suffisamment sophistiquée pour produire de véritables guides logistiques de la route. Un responsable ayant effectué le Hajj plus de vingt fois décrit dans les années 1570 une route si profondément transformée depuis l’époque mamelouke que les anciens guides sont devenus partiellement obsolètes. Des montagnes ont été aménagées. Des réservoirs creusés.

Des forts construits. Le déplacement est même minuté : durée de repos, temps de marche,

pause pour la prière, puis nouveau départ. (RCNi Company Limited) Le Hajj devient presque : une horloge traversant le désert.

Pourquoi une telle précision ?

Parce qu’il existe une date que personne ne peut déplacer. 9 Dhul-Hijjah. ‘Arafat. Un commandant peut décider :

d’attendre deux jours à Damas. Mais une fois la caravane lancée, chaque retard important devient dangereux. Une tempête. Une attaque.

Un animal malade. Un bassin vide. Une épidémie. Tout peut faire perdre du temps.

Et contrairement à un voyage commercial : le pèlerin ne peut pas décider d’arriver à ‘Arafat trois semaines plus tard.

Le Hajj devient donc une opération militaire… sans être une guerre

La caravane peut comprendre : des milliers de pèlerins, des soldats, des responsables administratifs,

des guides, des chameliers, des artisans, des marchands,

des pauvres voyageant à pied, des savants, des dignitaires. Elle transporte :

argent, textiles, provisions, documents,

armes, et parfois le Mahmal. Pour la faire avancer, il faut : un commandement.

C’est la fonction de l’Amîr al-Hajj. Sous les Ottomans, le gouverneur de Damas reçoit fréquemment cette responsabilité capitale. Le prestige est immense. Mais en cas de catastrophe :

la responsabilité l’est également.

Pendant ce temps, les Ottomans investissent directement dans les deux villes saintes

La responsabilité impériale ne s’arrête pas à la route. Des fonds de waqf provenant de nombreuses parties de l’empire alimentent les institutions liées aux Deux Sanctuaires. Les recherches montrent l’existence d’un immense ensemble de biens et fonds pieux destinés aux Haramayn, complétant les paiements directs de la cour. Les Ottomans financent ainsi des travaux à La Mecque et Médine, des services religieux et diverses œuvres liées aux sanctuaires. (RCNi Company Limited)

Autrement dit : une propriété située très loin du Hijaz peut produire un revenu qui finira par nourrir ou servir un pèlerin à La Mecque.

Puis, en 1630, tout le système impérial est confronté à une catastrophe que personne ne peut empêcher

L’ennemi ne vient pas d’une tribu. Pas d’un empire. Pas d’une révolte. Il vient du ciel.

La pluie. La Mecque se trouve au fond d’un bassin entouré de montagnes. Lorsque des pluies torrentielles frappent fortement les reliefs : les eaux descendent brutalement vers le Haram.

Le 3 avril 1630, correspondant à 19 Sha‘bân 1039 H, une pluie exceptionnelle s’abat sur La Mecque pendant des heures. Les eaux envahissent le Masjid al-Harâm. Le niveau monte autour de la Kaaba. Des bâtiments s’effondrent.

Puis une partie des murs de la Kaaba elle-même cède. Des témoins et auteurs de l’époque décrivent l’événement avec une précision inhabituelle. (doi.org)

La Kaaba est partiellement détruite

Deux sections importantes s’effondrent, tandis que le reste du bâtiment est gravement fragilisé. Le spectacle est bouleversant. Nous retrouvons presque l’Histoire 16. Mais cette fois :

pas de catapultes. Pas de siège. Pas d’Ibn az-Zubayr. La nature a frappé.

Lorsque les eaux reculent, le Haram est couvert de : boue, débris, pierres,

restes de bâtiments. Des personnes ont perdu la vie dans la catastrophe ; les récits contemporains donnent des nombres élevés, mais leur exactitude doit être traitée avec prudence. (doi.org) Et au centre : la Kaaba endommagée.

Murad IV ordonne la reconstruction

Le sultan ottoman est alors : Murad IV. L’information de la catastrophe remonte vers les autorités. Les Ottomans comprennent immédiatement la gravité de la situation.

Chaque année : des musulmans du monde entier arrivent. Ils doivent trouver : la Kaaba.

Il ne s’agit donc pas seulement d’un chantier architectural. La capacité du souverain à restaurer le bâtiment touche directement sa revendication d’être : Serviteur des Deux Sanctuaires. La reconstruction est organisée sous autorité ottomane et le bâtiment est rebâti en 1040 H / 1631. (MDPI)

Et même reconstruire la Kaaba provoque un débat religieux

Nous retrouvons exactement le problème rencontré par : Quraysh, puis Ibn az-Zubayr. Peut-on démonter davantage de pierres que celles déjà tombées ?

Peut-on remplacer certaines pierres ? Faut-il attendre un ordre explicite du sultan ? Comment protéger la zone ? Où commence la nécessité et où commence une modification injustifiée ?

Le savant mecquois Ibn ‘Allân suit le chantier et formule plusieurs objections techniques et juridiques. Le responsable du projet, Ridwân Agha, obtient des avis des muftis des quatre écoles sunnites afin de poursuivre les travaux. (MDPI) Nous ne sommes donc pas devant :

« Le sultan ordonne et tout le monde obéit. »

Même sur un chantier impérial : les juristes discutent.

C’est cette reconstruction ottomane qui constitue encore l’essentiel du bâtiment actuel

Voilà un fait immense. Le plan général reste celui restauré après les transformations d’al-Hajjâj : c’est-à-dire la forme fondamentalement héritée de Quraysh, avec le Hijr à l’extérieur et une porte principale élevée. Mais la maçonnerie supérieure de la Kaaba actuelle remonte largement à la reconstruction ottomane réalisée après la catastrophe de 1630, même si de nombreuses restaurations structurelles ont évidemment eu lieu depuis. (MDPI)

Autrement dit : lorsqu’un pèlerin regarde aujourd’hui les murs de la Kaaba, il regarde aussi une œuvre qui porte l’empreinte du XVIIᵉ siècle ottoman.

Ibrahim عليه السلام a élevé les fondations. Quraysh a défini le plan visible. Ibn az-Zubayr l’a transformé. Al-Hajjâj l’a ramené. Murad IV l’a rebâti.

C’est exactement pourquoi notre longue chronologie est nécessaire. Il n’existe pas une seule date de « construction de la Kaaba ». Il existe des couches. Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام : les fondations sacrées.

Quraysh : reconstruction avant la Révélation. Ibn az-Zubayr : élargissement. Al-Hajjâj / ‘Abd al-Malik : retour au plan qurayshite. Murad IV : grande reconstruction matérielle après la crue de 1630.

Puis : de nombreuses restaurations ultérieures.

Le XVIIᵉ siècle : le Hajj ottoman atteint une organisation impressionnante

Les routes fonctionnent. Les forteresses sont utilisées. Les caravanes partent chaque année. Damas est devenue la grande porte du Hajj pour une partie considérable du monde ottoman.

Les pèlerins transportent également des guides en langue ottomane expliquant les rites et le trajet. Les autorités encouragent une littérature pratique permettant à un musulman des Balkans ou d’Anatolie de comprendre : l’ihram, le tawaf,

le Sa‘i, ‘Arafat, et les détails du voyage. Les recherches de Nir Shafir montrent l’énorme diffusion de ces manuels aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. (RCNi Company Limited)

Le Hajj est donc organisé simultanément avec : des pierres et des livres.

Puis le système connaît son pire cauchemar

L’année : 1757. La grande caravane de Damas accomplit le Hajj. Les pèlerins atteignent La Mecque.

Les rites sont accomplis. Puis vient le voyage du retour. C’est à ce moment que le système de sécurité s’effondre. Une coalition de tribus, dominée notamment par les Banû Sakhr, s’attaque à la caravane et à ses détachements.

L’événement devient l’une des plus graves catastrophes de l’histoire de la route syrienne. (RCNi Company Limited)

Une caravane gigantesque est abandonnée dans le désert

Les forces chargées de la protection sont battues ou dispersées. Des biens sont pillés. Les provisions disparaissent. Des pèlerins sont tués pendant l’attaque.

D’autres se retrouvent ensuite : sans nourriture, sans eau, sans monture,

dans le désert. L’étude académique de Shafir évoque la perte de pratiquement toute la caravane et plus de vingt mille morts dans les récits utilisés par les historiens. Mais ici encore, il est préférable de considérer ce chiffre comme une estimation historique et non comme un décompte moderne incontestable. (RCNi Company Limited) Le sens historique ne change pas : la catastrophe est immense.

Deux siècles de forteresses ne rendent pas le désert invulnérable

C’est un moment fondamental. Les Ottomans avaient : construit, payé,

fortifié, organisé, chronométré. Et pourtant une seule défaillance majeure des relations tribales et militaires peut détruire une caravane entière.

Le Hajj rappelle encore une fois : l’infrastructure n’abolit jamais totalement le risque. L’attaque de 1757 est suffisamment traumatisante pour constituer, selon Shafir, l’un des signes du déclin progressif de la grande route caravanière terrestre traditionnelle face aux futurs moyens de transport modernes. (RCNi Company Limited)

Puis un autre bouleversement arrive de l’intérieur de l’Arabie

À la fin du XVIIIᵉ siècle, une alliance religieuse et politique formée dans le Najd autour de : Mohammad ibn ‘Abd al-Wahhâb et de la famille : Âl Sa‘ûd

a progressivement créé le premier État saoudien. Son influence s’étend. Puis ses forces atteignent le Hijaz. La littérature académique qualifie généralement la période 1517-1803 de première période ottomane du Hijaz, précisément parce que le contrôle sur les villes saintes est interrompu à partir de cette époque. (Cambridge University Press)

Le Hajj passe pour plusieurs saisons sous administration du premier État saoudien

Il est important ici de rester précis et non polémique. Cette nouvelle puissance n’abolit pas le Hajj. Au contraire, des dirigeants saoudiens participent eux-mêmes au pèlerinage et cherchent à l’administrer conformément à leur compréhension religieuse. Cambridge indique qu’Imam Sa‘ûd supervisa le Hajj pendant sept saisons, de 1807 à 1812. (Cambridge University Press)

Le changement porte donc sur : le pouvoir politique, l’administration, et certaines pratiques religieuses considérées par le nouveau mouvement comme des innovations à supprimer.

Pour Istanbul, perdre La Mecque est insupportable

L’empire ottoman peut tolérer beaucoup de révoltes périphériques. Mais perdre durablement : La Mecque, Médine,

et le contrôle du Hajj frappe directement l’une des bases symboliques de sa légitimité. Le sultan fait donc appel au puissant gouverneur d’Égypte : Mohammad ‘Alî Pacha.

À partir de 1811, les forces égyptiennes agissant dans le cadre ottoman entreprennent des campagnes en Arabie. Le Hijaz est repris. Puis les opérations continuent jusqu’au Najd, où le premier État saoudien est finalement vaincu en 1818. (Cambridge University Press) Le système du Hajj revient dans l’orbite ottomano-égyptienne.

Mais le XIXᵉ siècle ne sera pas un simple retour aux caravanes

Parce qu’une nouvelle technologie arrive : LA VAPEUR. Pendant des siècles, le choix fondamental était : la caravane terrestre

ou le navire à voile. Puis apparaissent les bateaux à vapeur. Ils peuvent transporter davantage de personnes.

Plus vite. Selon des horaires beaucoup plus réguliers. Et soudain : les océans se rapprochent de La Mecque.

Le port de Jeddah explose

Le pèlerin indien n’a plus nécessairement besoin de voyager pendant des mois sur des navires à voile. Le pèlerin d’Asie du Sud-Est peut rejoindre la mer Rouge grâce aux nouveaux réseaux maritimes. Le dossier patrimonial UNESCO consacré à Jeddah donne une image spectaculaire de cette transformation : en 1831, une estimation britannique évoquait au plus environ 20 000 pèlerins arrivant par mer depuis l’Inde, l’Asie du Sud-Est, le Golfe et d’autres ports de la mer Rouge.

En 1893, environ 96 000 pèlerins sont enregistrés comme arrivant à Jeddah par bateau à vapeur. (UNESCO World Heritage Centre) En moins d’un siècle : l’échelle a complètement changé.

Le Hajj devient véritablement mondial

Plus la traversée maritime raccourcit : plus des musulmans éloignés peuvent envisager le voyage. Inde. Indonésie.

Malaisie. Afrique orientale. Asie centrale via différents réseaux. Empire russe.

Les technologies industrielles ne changent pas les rites… mais elles changent radicalement : qui peut atteindre les rites. C’est une révolution aussi importante que Darb Zubayda des siècles auparavant.

Mais voyager plus vite crée un nouveau danger

Pendant des siècles, un voyage maritime pouvait durer si longtemps qu’une épidémie avait parfois le temps de se déclarer avant que le navire n’atteigne sa destination. La vapeur permet désormais à un malade infecté dans une région éloignée d’atteindre rapidement : Jeddah, La Mecque,

puis de repartir vers un autre continent. Au XIXᵉ siècle, le Hajj devient donc l’un des grands enjeux internationaux de lutte contre : le choléra. Des épidémies liées aux réseaux de pèlerinage provoquent une intervention croissante des puissances européennes et ottomanes dans la surveillance sanitaire des voyageurs. (Cambridge University Press)

Des quarantaines apparaissent

Stations sanitaires. Contrôles de navires. Inspections. Isolement.

Des pèlerins peuvent désormais être retenus plusieurs jours avant de poursuivre. La station d’al-Tûr, près du golfe de Suez, est créée en 1877 et peut accueillir plusieurs milliers de pèlerins en quarantaine ; des règles internationales imposent dans certains contextes jusqu’à quinze jours d’isolement. (Cambridge University Press) Le Hajj devient ainsi un problème de : médecine internationale,

diplomatie, et santé publique.

Une contradiction apparaît

Le progrès rend le voyage : plus rapide, moins cher, plus accessible.

Mais il permet également aux maladies : de voyager plus vite. Pour les autorités : le pèlerin n’est désormais plus seulement quelqu’un qu’il faut :

protéger des bandits, abreuver, et conduire jusqu’à ‘Arafat. Il faut aussi :

le vacciner, l’inspecter, le mettre parfois en quarantaine, surveiller le navire,

contrôler les ports. Le Hajj entre dans l’âge de la médecine moderne.

Et l’Empire ottoman se retrouve face aux empires coloniaux

Une grande partie des pèlerins n’est désormais même plus sujet ottoman. Des millions de musulmans vivent sous domination : britannique, française,

russe, néerlandaise. L’Inde britannique, par exemple, contient une immense population musulmane. Ces États veulent surveiller leurs sujets lorsqu’ils vont à La Mecque.

Et Istanbul considère toujours les Deux Sanctuaires comme relevant de sa responsabilité. Le Hajj devient donc un point de rencontre entre : plusieurs empires. Michael Christopher Low montre comment, à partir de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, le pèlerinage devient simultanément un enjeu sanitaire, colonial et politique entre l’Empire ottoman et les puissances européennes. (Cambridge University Press)

Puis arrive ‘Abdülhamid II

Il monte sur le trône en : 1876. L’empire traverse une période dangereuse. Des territoires ont été perdus.

Les grandes puissances européennes exercent une pression immense. Les nationalismes progressent. Et ‘Abdülhamid accorde une importance considérable à sa position de calife et au lien avec les musulmans vivant bien au-delà des frontières de son empire. Dans ce contexte, le Hajj devient encore plus précieux.

Parce qu’il existe un lieu où : Indiens, Arabes, Turcs,

Africains, Asiatiques, musulmans vivant sous domination européenne se retrouvent chaque année.

La Mecque.

Puis naît une idée extraordinaire

Pendant des siècles : Damas → Médine = caravane. Plus de quarante jours de désert. Et si l’on remplaçait les chameaux…

par : un train ? L’idée semble presque impossible. Il faudrait construire une voie ferrée à travers :

des montagnes, des plaines désertiques, des zones sans eau, des territoires tribaux,

sur plus de mille kilomètres. Et pourtant : ‘Abdülhamid II décide de le faire.

1900 : le chemin de fer du Hijaz est lancé

Le projet est officiellement engagé en 1900. Son objectif affiché est religieux autant que politique : faciliter le pèlerinage vers les villes saintes, renforcer les liens entre les musulmans,

et améliorer la capacité de l’Empire ottoman à communiquer avec et défendre ses territoires arabiques. La construction principale se déroule de 1900 à 1908. (Cambridge University Press) Le point de départ : Damas.

La destination : Médine. Le rêve final pouvait regarder vers La Mecque. Mais la ligne n’y arrivera jamais.

Un projet musulman financé par le monde musulman ?

C’est ainsi que l’Empire le présente. Le sultan lance un grand appel aux contributions. Des musulmans donnent depuis : l’Empire ottoman,

l’Inde, l’Asie, et d’autres régions. Des comités de financement apparaissent notamment dans l’Inde britannique.

La presse musulmane suit l’avancement des travaux et organise des campagnes de dons. (Cambridge University Press) Pour un musulman vivant sous domination britannique : donner pour une voie destinée aux pèlerins de Médine pouvait prendre une dimension religieuse très forte.

Mais attention : tout l’argent n’était pas constitué de dons volontaires

Les récits officiels ont souvent insisté sur le financement par souscription musulmane. Les recherches récentes dans les archives ottomanes montrent une réalité plus complexe. Il y eut bien de nombreux dons internationaux. Mais une part considérable du financement provenait aussi de :

taxes extraordinaires, prélèvements, et retenues sur les salaires de fonctionnaires ottomans. La chercheuse Nora Barakat souligne précisément que le projet fut présenté comme autofinancé sans concession étrangère, tout en reposant largement sur ce type de mobilisation financière interne de l’État. (Cambridge University Press)

Donc : oui, des musulmans du monde entier contribuèrent volontairement. Mais : non, l’intégralité du chemin de fer n’a pas été financée uniquement par des dons libres.

Pourquoi refuser les grandes compagnies étrangères ?

Parce que le chemin de fer n’est pas seulement une entreprise commerciale. À cette époque, de nombreux réseaux ferroviaires ottomans ont été construits par des capitaux : français, britanniques,

allemands, avec concessions, garanties de revenus, et influences politiques.

Pour le Hijaz : le pouvoir veut conserver un contrôle beaucoup plus direct. Pourquoi ? Parce que la ligne mène vers :

les villes saintes. Et aussi parce qu’elle possède une immense valeur : militaire.

Le train peut transporter deux choses

Des pèlerins. Et : des soldats. C’est le double visage du projet.

Un wagon peut amener un vieil homme vers Médine. Le suivant peut transporter : armes, munitions,

troupes, ravitaillement. Cambridge souligne précisément cette double fonction : faciliter le Hajj tout en consolidant la souveraineté ottomane dans une région où le pouvoir central reste fragile. (Cambridge University Press) Le même rail qui facilite la foi renforce donc :

l’État.

Le tracé suit presque naturellement l’ancienne route du Hajj

Les ingénieurs étudient le terrain. Et ils constatent quelque chose de logique. Les générations précédentes avaient déjà trouvé : les meilleures vallées,

les passages, les points d’eau, les stations. Pourquoi inventer une route entièrement différente ?

La voie ferroviaire reprend donc largement l’axe traditionnel de la caravane syrienne avec certaines adaptations. (UNESCO World Heritage Centre) Autrement dit : sous les rails modernes se trouve en quelque sorte la mémoire de : la vieille piste des chameaux.

Damas

Puis : Dar‘â. Amman. Ma‘ân.

Tabûk. Al-Hijr. Al-‘Ulâ. Et enfin :

Médine. Les mêmes noms que nous avons entendus pendant des siècles réapparaissent. Mais désormais : entre deux stations,

on n’entend plus seulement les cloches et pas des caravanes. On entend : une locomotive.

1901 : Dar‘â

Les travaux avancent depuis Damas vers le sud. En 1901, la voie atteint Dar‘â. Puis : 1903 : Amman.

1904 : Ma‘ân. 1906 : Tabûk. 1907 : al-‘Ulâ. Le désert se couvre progressivement de :

rails, gares, ponts, réservoirs,

ateliers, postes télégraphiques. (UNESCO World Heritage Centre) Chaque année : le terminus se rapproche de Médine.

Le défi numéro un reste exactement le même qu’au temps de Zubayda : l’eau

Une locomotive à vapeur boit énormément. Le pèlerin aussi. Il faut donc installer : des puits,

des réservoirs, des pompes, des citernes. Le train ne supprime pas le problème ancestral du désert.

Il crée même de nouveaux besoins. La ligne utilise de nombreuses anciennes stations de la route du Hajj parce que celles-ci avaient souvent déjà été placées à proximité de ressources en eau. (UNESCO World Heritage Centre) Encore une fois : le Hajj suit l’eau.

Puis il faut construire près de deux mille ponts et ouvrages de franchissement

Le désert n’est pas une gigantesque surface plane. Il existe : des wadis, des reliefs,

des ravins, des zones d’écoulement. Le dossier UNESCO consacré au chemin de fer décrit environ 2 000 ponts et ouvrages de franchissement, souvent construits en pierre locale afin de s’adapter aux difficultés d’approvisionnement en matériaux modernes. (UNESCO World Heritage Centre) Des milliers d’ouvriers travaillent sur le projet.

Beaucoup appartiennent à l’armée ottomane. D’autres viennent de différentes régions. Le chantier lui-même devient une immense migration humaine.

Ironie extraordinaire : les chameaux construisent le train qui doit les remplacer

Les archives étudiées par Camille Lyans Cole et autres chercheurs montrent comment des centaines de chameaux furent encore indispensables au chantier. Ils transportaient : rails, bois,

eau, nourriture, ouvriers, équipements.

Un négociant fournit par exemple des centaines de chameaux aux autorités ; environ trois cents auraient péri pendant les travaux selon sa demande ultérieure de compensation. (Cambridge University Press) Voilà l’une des images les plus extraordinaires de notre histoire : des chameaux transportent les pièces du train qui va remplacer les caravanes de chameaux. Le monde ancien construit littéralement le monde nouveau.

Puis la voie entre dans la région de Médine

Plus elle approche : plus le projet devient sensible. Car le train menace aussi une économie. Depuis des générations, des populations vivent :

du transport des pèlerins, de la location des chameaux, du guidage, des services de caravane.

Si un train arrive : une partie de cette activité disparaît. Des résistances locales apparaissent donc, notamment parmi certaines tribus dont les intérêts économiques et politiques sont directement touchés. La documentation patrimoniale sur le chemin de fer conserve cette mémoire de l’opposition rencontrée au sud de Médine. (UNESCO World Heritage Centre) Le progrès pour le pèlerin peut être :

une catastrophe économique pour le chamelier.

28 août 1908 : le train arrive à Médine

Après environ huit années de travaux : la voie atteint Médine. L’ouverture est célébrée en 1908. Le terminus se trouve près de la ville du Prophète.

Le chemin de fer mesure environ : 1 300 kilomètres depuis Damas selon le grand axe. Pour la première fois dans l’histoire : un pèlerin venant du nord peut atteindre Médine en train. (UNESCO World Heritage Centre)

Quarante jours deviennent quelques jours

Pendant des siècles : Damas → Médine pouvait demander plus de : quarante jours. Le train réduit ce déplacement à :

quelques jours. Le dossier UNESCO consacré au chemin de fer souligne précisément cette rupture spectaculaire de durée. (UNESCO World Heritage Centre) Imaginez un homme ayant connu les deux systèmes. Dans sa jeunesse :

quarante jours de chameau. Dans sa vieillesse : un billet. Une gare.

Une locomotive. Quelques jours plus tard : Médine.

Mais le train n’atteint pas La Mecque

C’est une précision capitale. On trouve souvent la formulation :

« Le chemin de fer du Hijaz reliait Damas à La Mecque. »

C’est faux si l’on parle de la ligne effectivement achevée. Le terminus méridional opérationnel est : Médine. Le projet initial envisageait une poursuite vers La Mecque.

Mais elle ne fut jamais réalisée avant l’effondrement de la domination ottomane dans le Hijaz. (UNESCO World Heritage Centre) Le pèlerin doit donc encore rejoindre La Mecque par d’autres moyens depuis Médine. La caravane n’est pas totalement morte.

Le train ne remplace même pas immédiatement tous les chameaux

C’est une autre erreur à éviter. Technologie ancienne et technologie moderne coexistent. Le train transporte les hommes sur une partie du trajet. Puis des animaux peuvent assurer :

les derniers kilomètres, le fret, les liaisons entre gare et campement, le transport là où la ligne ne va pas.

Les chercheurs parlent d’un « âge inégal de la vitesse » : trains, bateaux à vapeur et caravanes fonctionnent simultanément et se complètent souvent. (Cambridge University Press) Le XXᵉ siècle n’arrive pas en supprimant brutalement le Moyen Âge en une journée. Les deux mondes se chevauchent.

Le pèlerin de 1908 vit donc trois histoires à la fois

Il peut venir d’Inde : en bateau à vapeur. Arriver à un grand port. Rejoindre les réseaux ottomans.

Puis emprunter : le train. Enfin : un chameau.

Et terminer : à pied. Quatre technologies de mobilité appartenant à des époques différentes peuvent faire partie du même Hajj.

Et pourtant, arrivé à ‘Arafat…

rien de fondamental n’a changé. Il retire les vêtements ordinaires. Entre en ihram. Prononce la Talbiyah.

Fait le tawaf. Parcourt Safâ et Marwa. Va à Mina. Puis :

‘Arafat. Le train peut parcourir mille kilomètres. Il ne peut pas accomplir : le wuqûf

à sa place.

Voilà toute l’histoire ottomane du Hajj en une image

En 1517 : un pèlerin quitte Damas avec un chameau. Autour de lui : peu de forteresses.

Puis les Ottomans construisent : des bassins, des forts, des réseaux,

des institutions. En 1630 : ils reconstruisent la Kaaba après une catastrophe. En 1757 :

le système caravanière connaît l’un de ses plus grands désastres. Au début du XIXᵉ siècle : le Hijaz échappe temporairement à leur autorité. Ils le reprennent par l’intervention de Mohammad ‘Alî.

Puis : bateaux à vapeur. Quarantaines. Télégraphe.

Chemin de fer. En 1908 : le pèlerin descend du train à Médine. En moins de quatre siècles, le Hajj est passé de la grande caravane médiévale à l’âge industriel.

Mais le projet arrive presque au pire moment possible

Car l’Empire ottoman est lui-même en crise. L’année où le train atteint Médine : 1908 est également celle de la révolution jeune-turque.

Quelques mois plus tard : ‘Abdülhamid II est renversé. Les tensions politiques augmentent. Et le chemin de fer qui devait unir l’empire va bientôt traverser :

une guerre mondiale. En 1914 : l’Empire ottoman entre dans la Première Guerre mondiale. Puis, en 1916 :

le Sharif de La Mecque, Husayn ibn ‘Alî, se soulève contre Istanbul. La Grande Révolte arabe commence. Et l’une de ses principales cibles sera précisément : le chemin de fer du Hijaz.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

1517 : après la conquête ottomane de l’Égypte et de la Syrie, La Mecque et Médine reconnaissent pacifiquement Selim Ier. Les Ottomans deviennent la puissance dominante chargée des Deux Sanctuaires. (Cambridge University Press) Le titre Khâdim al-Haramayn ash-Sharîfayn, « Serviteur des Deux Nobles Sanctuaires », devient une composante importante de la légitimité des sultans ottomans. (Cambridge University Press) Les Sharifs de La Mecque restent en place : le Hijaz fonctionne largement selon un système d’autorité locale sharifienne sous suzeraineté ottomane. (Cambridge University Press)

La Surre-i Hümâyûn transporte annuellement vers les deux villes saintes des fonds, dons et subsides ; elle contribue également au financement des caravanes et de leur sécurité. (Cambridge University Press) La Kiswa continue d’être acheminée depuis l’Égypte, avec la grande caravane du Caire ; le Mahmal poursuit également son histoire cérémonielle, sans faire partie des rites du Hajj. (The Metropolitan Museum of Art) À partir du XVIᵉ siècle, la route Damas:Médine est considérablement renforcée par des forts, citernes, bassins et autres infrastructures, complétés par des escortes et des accords financiers avec les tribus bédouines. (RCNi Company Limited)

En 1039 H / 1630, une crue catastrophique endommage gravement la Kaaba. Sous Murad IV, elle est reconstruite en 1040 H / 1631 après des débats juridiques et techniques entre administrateurs et savants mecquois. (MDPI) La structure matérielle principale de la Kaaba moderne remonte largement à cette reconstruction ottomane, tout en conservant le plan général issu de la configuration qurayshite restaurée après Ibn az-Zubayr. (MDPI)

En 1757, la grande caravane syrienne subit une attaque catastrophique. Les études historiques évoquent plus de vingt mille morts, mais le chiffre exact reste difficile à vérifier. (RCNi Company Limited) Entre la fin du XVIIIᵉ et le début du XIXᵉ siècle, le premier État saoudien prend le contrôle des villes saintes ; le Hajj est administré par Imam Sa‘ûd pendant plusieurs saisons. Des forces égyptiennes envoyées par Mohammad ‘Alî dans le cadre ottoman reprennent ensuite le Hijaz et mettent fin au premier État saoudien en 1818. (Cambridge University Press)

Au XIXᵉ siècle, les bateaux à vapeur transforment le Hajj maritime. Le dossier patrimonial de Jeddah indique environ 96 000 arrivées de pèlerins par vapeur en 1893, contre des flux maritimes beaucoup plus faibles au début du siècle. (UNESCO World Heritage Centre) Cette accélération contribue aussi à la mondialisation du choléra, ce qui entraîne quarantaines, contrôles sanitaires et interventions croissantes des puissances coloniales dans l’organisation du Hajj. (Cambridge University Press)

Sous ‘Abdülhamid II, le chemin de fer du Hijaz est construit principalement entre 1900 et 1908, depuis Damas jusqu’à Médine. Il poursuit simultanément un objectif religieux, politique, stratégique et logistique. (Cambridge University Press) Le financement comprenait de véritables dons provenant de musulmans de différentes régions du monde, mais la recherche archivistique montre également des taxes et prélèvements obligatoires : il est donc faux de dire que la voie fut financée exclusivement par des dons volontaires. (Cambridge University Press)

Le train reprend largement la vieille route syrienne du Hajj et réduit un trajet de plus de quarante jours à quelques jours. (UNESCO World Heritage Centre) La ligne atteint Médine en 1908, mais jamais La Mecque. (UNESCO World Heritage Centre) Le chemin de fer ne supprime pas immédiatement les caravanes : chameaux, trains et bateaux à vapeur continuent longtemps à fonctionner ensemble. (Cambridge University Press)

L’Empire ottoman avait organisé le Hajj pendant plusieurs siècles et même fait entrer le chemin de fer dans le Hijaz. Mais au début du XXe siècle, la carte politique de la région allait être entièrement bouleversée.

VOIR LES SOURCES

Histoire 21

De la Révolte arabe à Ibn Sa‘ûd : fin de l’Empire ottoman, Royaume du Hijaz et naissance du Hajj saoudien moderne

Époque
1916-1932
Lieux principaux
La Mecque, Médine, Jeddah, Taïf, le chemin de fer du Hijaz, Damas, Le Caire, Riyad et le Najd
Personnages principaux
Sharif Husayn ibn ‘Alî, ses fils Faysal, ‘Abdullâh et ‘Alî, Fakhrî Pacha, ‘Abd al-‘Azîz ibn Sa‘ûd
Thème
la Première Guerre mondiale détruit quatre siècles de suzeraineté ottomane sur le Hijaz. Un royaume hachémite indépendant apparaît autour des villes saintes, mais ne dure que quelques années. En 1924-1925, Ibn Sa‘ûd prend le Hijaz et inaugure une nouvelle époque : le Hajj passe progressivement d’un système impérial et caravanier à une administration saoudienne centralisée.

Niveau de certitude : très élevé pour les grandes dates : Révolte arabe de 1916, soutien britannique, attaques du chemin de fer, résistance ottomane de Médine jusqu’en janvier 1919, Royaume hachémite du Hijaz, conquête saoudienne de 1924-1925 et proclamation du Royaume d’Arabie saoudite en 1932. Certaines interprétations politiques : notamment la portée exacte des promesses britanniques à Husayn ou les intentions profondes des différents acteurs : restent débattues et doivent être présentées comme telles.

En 1916, le train du Hajj transporte désormais des soldats

Nous avons terminé l’Histoire 20 avec une image extraordinaire. Le chemin de fer du Hijaz, construit pour faciliter le pèlerinage, relie Damas à Médine. Puis éclate la Première Guerre mondiale. Et la même voie ferrée change de fonction.

Les wagons peuvent toujours transporter des voyageurs. Mais ils transportent désormais surtout : soldats, armes,

munitions, vivres, communications militaires. Le rail qui devait rapprocher les pèlerins de Médine devient la ligne de vie de l’armée ottomane dans le Hijaz. (UNESCO World Heritage Centre)

La guerre vient d’entrer dans l’histoire du Hajj.

Le Sharif de La Mecque est encore un dignitaire ottoman

À La Mecque gouverne alors : Husayn ibn ‘Alî al-Hâshimî. Il appartient à la grande famille des Sharifs de La Mecque que nous suivons depuis plusieurs chapitres. Il est descendant de al-Hasan ibn ‘Alî رضي الله عنهما.

Et surtout : il n’est pas initialement un révolutionnaire placé hors du système ottoman. Il avait été nommé Sharif de La Mecque par les autorités ottomanes en 1908. (Cambridge Assets) Il administre donc le Hijaz dans le cadre de l’Empire.

Mais ses relations avec Istanbul deviennent progressivement plus difficiles. Puis la Première Guerre mondiale bouleverse toutes les alliances.

L’Empire ottoman entre en guerre

En 1914, Istanbul rejoint le conflit mondial aux côtés des Empires centraux. Face à lui : la Grande-Bretagne, la France,

la Russie et leurs alliés. Pour Londres, l’Arabie devient immédiatement stratégique. L’Empire britannique contrôle : l’Égypte,

la route du canal de Suez, et surtout l’Inde, où vivent des dizaines de millions de musulmans. La question des villes saintes possède donc une dimension politique immense. Les Britanniques cherchent des alliés en Arabie et discutent simultanément avec plusieurs dirigeants, parmi lesquels Husayn de La Mecque mais également ‘Abd al-‘Azîz ibn Sa‘ûd, déjà puissant dans le Najd. (Cambridge University Press)

Deux hommes qui s’affronteront bientôt pour le Hijaz sont donc, chacun de son côté, en relation avec la Grande-Bretagne.

1915-1916 : les lettres entre Husayn et McMahon

Commence alors une correspondance devenue extrêmement célèbre. Husayn échange des lettres avec Sir Henry McMahon, haut-commissaire britannique en Égypte. Les documents originaux de cette correspondance, datée principalement de juillet 1915 à janvier 1916, sont encore conservés dans les archives britanniques. (Archives de la British Library) Husayn cherche une reconnaissance britannique d’une future indépendance arabe.

Les Britanniques cherchent en retour une révolte arabe contre Istanbul. Mais les frontières exactes envisagées dans les lettres sont formulées d’une manière qui donnera ensuite lieu à d’immenses controverses. C’est important : nous ne devons pas raconter simplement :

« Les Britanniques promirent exactement tel immense royaume, puis le volèrent. »

La correspondance contient bien des engagements et discussions sur l’indépendance arabe, mais leur étendue territoriale exacte restera contestée jusque dans les mémorandums britanniques d’après-guerre. (Archives de la British Library)

Et pendant qu’ils négocient avec Husayn…

la Grande-Bretagne négocie secrètement avec la France. En mai 1916 est conclu l’accord connu sous le nom de : Sykes-Picot. Il envisage une répartition de zones d’influence britannique et française dans plusieurs anciens territoires ottomans :

Syrie, Mésopotamie, Palestine, et d’autres régions. Les archives du War Cabinet britannique conservent directement les documents concernant ces négociations. (Archives de la British Library)

Nous avons donc simultanément : d’un côté, des négociations avec Husayn sur un futur ordre arabe, et de l’autre,

des négociations européennes sur la répartition des territoires ottomans. Cette contradiction deviendra explosive après la guerre.

Juin 1916 : la Révolte arabe commence

Le mouvement débute dans le Hijaz. Les fils de Husayn, notamment Faysal et ‘Alî, agissent autour de Médine. Puis le soulèvement général commence autour du 9-10 juin. Des archives britanniques rédigées au moment même des événements décrivent les attaques contre :

La Mecque, Jeddah, Taïf et Médine. (Qatar Digital Library)

La Mecque devient ainsi, une nouvelle fois, le théâtre d’une rupture politique majeure. Mais cette fois : le pouvoir attaqué est celui qui avait régné sur le Hijaz pendant environ quatre siècles.

La Mecque bascule relativement rapidement

Les forces sharifiennes attaquent les positions ottomanes. Les garnisons présentes dans certains forts résistent quelque temps. Mais La Mecque tombe finalement sous l’autorité de Husayn. Jeddah est également prise.

Et ici, nous devons ajouter quelque chose que les récits romantiques de la Révolte arabe oublient parfois : les Britanniques participent matériellement. Les documents de juin 1916 montrent notamment que des navires britanniques tirèrent contre les positions ottomanes situées à proximité de Jeddah après demande des forces arabes. (Qatar Digital Library) La révolte n’est donc pas simplement :

des Arabes seuls contre les Ottomans. Elle bénéficie : d’argent britannique, d’armes,

de soutien naval, de conseillers, puis de forces et missions alliées.

Londres finance massivement Husayn

Les archives britanniques sont particulièrement précises. Un dossier consacré aux subventions de la Révolte arabe mentionne par exemple une allocation de : 125 000 livres sterling par mois pendant quatre mois à Husayn, ainsi que d’autres demandes financières provenant de ses fils. (Archives de la British Library)

L’argent sert notamment : à payer les combattants, à rallier les tribus, à acheter du matériel,

à maintenir l’effort de guerre. C’est un rappel important : une révolte dans l’Arabie tribale ne fonctionne pas uniquement avec des proclamations. Elle nécessite :

des armes, de la nourriture, des montures, et de l’argent.

Mais Médine refuse de tomber

Et voici l’une des plus grandes surprises de la Révolte arabe. La Mecque bascule. Jeddah bascule. Taïf finit également par tomber.

Mais : Médine résiste. À sa tête se trouve un commandant ottoman : Fakhrî Pacha.

Il organise la défense de la ville et de ses lignes de communication. Tant que le chemin de fer du Hijaz fonctionne suffisamment : Médine peut recevoir : vivres,

munitions, renforts. Le train devient donc la clé de la résistance. (Cambridge University Press)

Les insurgés découvrent alors qu’il n’est pas nécessaire de prendre Médine pour la neutraliser

Assiéger directement une garnison retranchée coûte extrêmement cher. Les forces sharifiennes vont donc progressivement adopter une autre stratégie : couper le chemin de fer. Rails arrachés.

Ponts dynamités. Trains attaqués. Stations isolées. Les forces arabes peuvent frapper puis disparaître dans le désert.

Le but n’est pas nécessairement de contrôler durablement chaque mètre de voie. Il suffit de rendre : le ravitaillement de Médine de plus en plus difficile. Le rapport militaire britannique de 1918 décrit en détail cette campagne contre le chemin de fer. (Qatar Digital Library)

T. E. Lawrence apparaît… mais il n’est pas « l’homme qui a créé la Révolte arabe »

Le personnage deviendra mondialement célèbre sous le nom de : Lawrence d’Arabie. Il participe effectivement : aux opérations,

aux liaisons britanniques, aux raids contre la voie ferrée et aux campagnes de Faysal. Mais notre récit ne doit pas tomber dans la version cinématographique où un officier britannique inventerait presque seul la Révolte arabe.

Les combattants principaux sont des forces arabes commandées notamment par les fils de Husayn et différents chefs tribaux. Les Britanniques apportent : argent, armes,

conseillers, aviation, navires, renseignements.

Lawrence est un acteur important. Pas le créateur unique du mouvement. (Cambridge University Press)

Juillet 1917 : ‘Aqaba tombe

La prise d’‘Aqaba représente une étape majeure. Le port donne aux forces de Faysal une base permettant de recevoir plus facilement des fournitures depuis l’Égypte. Il devient également un point de départ beaucoup plus efficace pour harceler : le chemin de fer,

les communications ottomanes, et progresser vers le nord. (Cambridge University Press) À partir de là : la révolte cesse d’être seulement une guerre autour de La Mecque et Médine.

Elle entre dans le théâtre beaucoup plus vaste de la guerre en Syrie.

Mais que devient le Hajj pendant tout cela ?

Voilà la question essentielle pour notre projet. Le pèlerinage ne disparaît pas. Mais la guerre rend son organisation beaucoup plus difficile. Dès juin 1916, une communication britannique note que le pèlerinage avait déjà rencontré des difficultés pendant les deux années précédentes et avertit que :

les pénuries de navires, les problèmes d’approvisionnement, et l’instabilité politique rendent indésirable l’arrivée de foules trop importantes. (Qatar Digital Library)

Il faut imaginer le pèlerin de cette époque. Les paquebots peuvent être réquisitionnés pour la guerre. La mer Rouge est stratégique. Le chemin de fer est attaqué.

Médine est assiégée. Les télécommunications sont militaires. Et pourtant : Dhul-Hijjah arrive.

Pour le pèlerin, la Première Guerre mondiale n’annule pas le calendrier

Les gouvernements peuvent entrer en guerre. Les frontières peuvent changer. Mais : ‘Arafat reste le 9 Dhul-Hijjah.

C’est une constante que nous retrouvons depuis des siècles. Le commandement militaire ne peut pas déplacer la date. Le pèlerin doit donc entrer dans un espace où : la guerre mondiale

et le calendrier rituel coexistent.

Husayn transforme progressivement son émigration politique en royaume

En octobre 1916, Husayn adopte un titre beaucoup plus ambitieux : Roi des Arabes / Roi de la Nation arabe. Mais cette formulation pose immédiatement problème à Londres. Pourquoi ?

Parce que la Grande-Bretagne entretient également des relations avec : Ibn Sa‘ûd, d’autres dirigeants arabes, et plusieurs pouvoirs qu’elle ne veut pas placer sous la souveraineté de Husayn.

Les dossiers britanniques montrent donc qu’après débat Londres préfère reconnaître Husayn comme :

« King of the Hejaz »

Roi du Hijaz, et non souverain de tous les Arabes. (Archives de la British Library) La différence de titre dit déjà beaucoup sur ce qui va suivre.

Le Royaume hachémite du Hijaz est né

Pour la première fois depuis des siècles : La Mecque, Jeddah, Taïf

et une grande partie du Hijaz ne sont plus administrés sous souveraineté ottomane. Husayn possède son propre gouvernement. Il imprime notamment :

un journal, des documents, une administration. Le Hijaz devient :

un royaume. Et le Hajj devient naturellement l’une de ses principales responsabilités.

Mais Médine reste ottomane jusqu’après la fin officielle de la guerre

C’est extraordinaire. En octobre 1918, l’Empire ottoman signe l’armistice. La guerre est perdue. Damas est tombée.

Istanbul a cessé le combat. Et pourtant : Fakhrî Pacha tient encore Médine. La ville ne capitule qu’en janvier 1919.

Des sources contemporaines et les archives consacrées au siège confirment cette résistance jusqu’au début de 1919. (Qatar Digital Library) La présence ottomane dans la ville de Mohammad ﷺ se termine donc plusieurs mois après l’effondrement militaire général de l’Empire au Moyen-Orient.

Le chemin de fer du Hajj est brisé

La ligne qui symbolisait l’ambition d’‘Abdülhamid II sort de la guerre profondément endommagée. Après le conflit, quelques services reprennent encore. En 1920, ‘Abdullâh, fils de Husayn, peut même emprunter une partie du chemin de fer. Mais la division politique du Proche-Orient entre territoires contrôlés ou mandatés par différentes puissances complique son exploitation.

À partir des années 1920, la ligne au sud se détériore progressivement et ne retrouve jamais réellement son fonctionnement d’avant-guerre. (UNESCO World Heritage Centre) La grande révolution ferroviaire du Hajj aura donc duré à peine quelques années dans sa forme la plus efficace.

Husayn a gagné son royaume. Mais pas le grand monde arabe qu’il espérait.

La guerre se termine. Et le nouvel ordre international apparaît. France et Grande-Bretagne occupent ou placent sous mandat une grande partie des anciennes provinces arabes ottomanes. La Syrie.

L’Irak. La Palestine. La Transjordanie. Les rêves politiques de Husayn entrent donc en conflit avec la réalité du partage d’après-guerre.

Ses fils obtiennent certes des positions importantes : Faysal règnera finalement en Irak, ‘Abdullâh en Transjordanie. Mais Husayn lui-même reste avec :

le Hijaz. Le projet de royaume arabe beaucoup plus vaste n’a pas abouti sous son autorité. (Cambridge Assets)

Et le Hijaz est un royaume extraordinaire… mais économiquement fragile

Posséder La Mecque ne signifie pas posséder : de grandes terres agricoles, d’immenses industries, ou une économie riche en ressources naturelles.

Le Hijaz dépend énormément : du commerce, du port de Jeddah, des subventions étrangères,

et surtout : du Hajj. La recherche économique sur le pèlerinage souligne que la disparition des grands subsides ottomans fragilisa fortement l’économie locale après la chute de l’Empire et que des taxes plus lourdes sur les pèlerins furent utilisées pour compenser une partie de cette perte. (Cambridge University Press) Autrement dit :

le pèlerinage devient simultanément : une responsabilité sacrée, et une question de survie financière pour le royaume.

À l’est, un autre royaume grandit

Pendant que Husayn gouverne le Hijaz : ‘Abd al-‘Azîz ibn ‘Abd ar-Rahmân Âl Sa‘ûd consolide son pouvoir dans le Najd. Nous l’avions déjà croisé au chapitre précédent.

Il avait repris Riyad en 1902. Puis al-Ahsâ’ en 1913. Pendant la Première Guerre mondiale, il entretient lui aussi une relation politique avec la Grande-Bretagne, qui signe avec lui un traité en 1915. (Cambridge University Press) Après la guerre, son pouvoir continue de s’étendre.

1921 : Haïl tombe

La grande dynastie rivale des : Âl Rashîd perd son centre de Haïl. Ibn Sa‘ûd prend Jabal Shammar.

La majeure partie de l’Arabie centrale se trouve désormais sous son autorité. (Cambridge Assets) Regardez maintenant la carte. À l’ouest : Husayn contrôle :

La Mecque, Médine, Jeddah, le Hijaz.

À l’est : Ibn Sa‘ûd contrôle un territoire gigantesque autour du Najd. La confrontation devient de plus en plus difficile à éviter.

Et le Hajj se retrouve encore une fois au cœur de la rivalité

Les tensions ne sont pas seulement territoriales. Elles concernent aussi : l’accès des populations du Najd au pèlerinage, les frontières,

les tribus des zones contestées, et les conceptions religieuses opposées autour de certaines pratiques du Hijaz. La bataille de Turbah en 1919 marque un premier grand désastre militaire pour les forces hachémites face aux combattants liés à Ibn Sa‘ûd. Les archives britanniques suivent directement cette confrontation et les tensions qui l’entourent. (Qatar Digital Library) Après cela :

la frontière entre les deux pouvoirs devient de plus en plus explosive.

Dans le Najd, une nouvelle force militaire s’est développée : les Ikhwân

Attention à ne pas les confondre avec l’organisation égyptienne des Frères musulmans créée en 1928. Les Ikhwân saoudiens sont un mouvement très différent. Ce sont notamment des combattants issus de tribus sédentarisées dans des établissements appelés hujar, mobilisés religieusement et militairement autour de l’expansion de l’État d’Ibn Sa‘ûd. Ils deviennent l’un des principaux instruments militaires de ses conquêtes. Les historiens de l’État saoudien les considèrent comme un élément crucial de la transformation du pouvoir du Najd en État territorial beaucoup plus vaste. (Cambridge Assets)

Mais, comme nous le verrons, leur radicalité provoquera bientôt aussi des difficultés à Ibn Sa‘ûd lui-même.

Mars 1924 : le califat ottoman est aboli

Pendant ce temps, la nouvelle République turque supprime officiellement le califat. Le monde musulman entre dans une crise symbolique. Qui peut désormais revendiquer une autorité califale ? Le roi Fu’âd en Égypte y réfléchit.

Des congrès sont organisés. Des savants débattent. Et Husayn fait quelque chose de spectaculaire : il se proclame calife.

Mais son initiative est loin de recevoir un consensus musulman. Les mouvements du califat en Inde, notamment, rejettent largement sa prétention ; des recherches récentes montrent combien le Royaume hachémite et sa conception de la souveraineté du Hijaz étaient contestés par plusieurs groupes musulmans transnationaux. (Cambridge University Press) Au lieu de renforcer son royaume : cette proclamation ajoute un nouveau conflit.

Quelques mois plus tard, les forces d’Ibn Sa‘ûd entrent dans le Hijaz

Nous sommes toujours en : 1924. Les forces saoudiennes et les Ikhwân avancent depuis le Najd. Taïf tombe après des combats.

Puis la situation de Husayn devient intenable. Il abdique en faveur de son fils : ‘Alî ibn Husayn. La chronologie de Cambridge place clairement la chute de Taïf et le remplacement de Husayn par ‘Alî en 1924. (Cambridge Assets)

Le Royaume hachémite du Hijaz entre dans ses derniers mois.

La Mecque attend une nouvelle armée

Nous avons déjà vu cette scène plusieurs fois. Abraha. Mohammad ﷺ lors de la conquête. Les forces de Yazîd.

Al-Hajjâj. Les Ottomans. Maintenant : les hommes du Najd approchent.

Mais les forces hachémites se replient vers Jeddah. La Mecque ne devient pas le théâtre d’une grande bataille pour sa prise. Les sources saoudiennes rapportent que les forces entrant dans La Mecque le font en état d’ihram et sans combat majeur dans la ville, puis attendent l’arrivée d’Ibn Sa‘ûd. (Saudipedia)

Ibn Sa‘ûd entre à son tour à La Mecque

À la fin de 1924, ‘Abd al-‘Azîz arrive lui-même. Les sources saoudiennes le décrivent entrant en ihram afin d’accomplir la ‘Umra avant d’établir plus directement son administration. (Saudipedia) C’est un moment historique. L’homme qui, vingt ans plus tôt, gouvernait essentiellement Riyad et ses environs contrôle désormais :

La Mecque. Mais pas encore tout le Hijaz. Jeddah résiste. Médine n’a pas encore capitulé.

Le changement religieux est immédiatement visible

L’arrivée du nouveau pouvoir n’est pas uniquement politique. Les conceptions religieuses dominantes dans le Najd sont différentes de plusieurs pratiques alors présentes dans le Hijaz. Les nouvelles autorités considèrent notamment certaines constructions funéraires, coupoles, sanctuaires et pratiques liées aux tombes comme incompatibles avec le Tawhîd et susceptibles de conduire au shirk. Des destructions de sanctuaires funéraires et d’autres transformations sont documentées dans les années suivant la conquête.

Elles provoquent de fortes réactions dans plusieurs communautés musulmanes, notamment en Inde ; les sources contemporaines révèlent à la fois des campagnes de dénonciation et des tentatives saoudiennes de justifier leurs politiques religieuses. (Cambridge University Press) Cette question devient immédiatement internationale parce que : La Mecque n’appartient pas religieusement à une seule population locale. Des musulmans du monde entier s’y rendent.

1925 : le reste du Hijaz tombe

La guerre se poursuit. Médine finit par reconnaître l’autorité saoudienne. Jeddah reste le dernier grand bastion hachémite. La ville est assiégée pendant une longue période.

Puis, à la fin de 1925, le roi ‘Alî abandonne finalement le combat. Le Royaume hachémite du Hijaz disparaît. Cambridge situe la conquête complète du Hijaz par Ibn Sa‘ûd en 1925. (Cambridge University Press) Le règne hachémite de La Mecque, commencé avec la Révolte arabe en 1916, aura donc duré moins de dix ans.

Le Sharifat historique vient pratiquement de disparaître comme pouvoir souverain de La Mecque

C’est une rupture immense. Depuis près d’un millénaire : des Sharifs descendants de Mohammad ﷺ gouvernaient La Mecque sous différentes formes. Fatimides.

Ayyoubides. Mamelouks. Ottomans. Tous avaient accepté, à des degrés différents, cette institution locale.

Avec Ibn Sa‘ûd : le système change. La Mecque ne sera plus gouvernée par une dynastie sharifienne semi-autonome sous la protection d’un empire extérieur. Elle est désormais incorporée à un État dont le centre politique est en Arabie elle-même.

C’est peut-être le plus grand changement géopolitique du Hajj depuis des siècles

Avant : Istanbul, Le Caire, Damas

envoyaient : argent, Kiswa, caravanes,

Mahmal, administrateurs. Le Hijaz était tourné vers la mer Rouge et les grandes puissances extérieures. Désormais :

La Mecque est rattachée politiquement : au Najd. L’historien Joshua Teitelbaum décrit précisément ce bouleversement comme une rupture du très ancien axe Égypte-Hijaz au profit d’un nouvel ensemble politique centré sur la péninsule arabique. (Cambridge University Press) La géographie politique du Hajj vient d’être retournée.

1925 : une police permanente est organisée à La Mecque

Ibn Sa‘ûd comprend cependant très vite que conquérir les villes saintes n’est qu’une première étape. Il faut prouver au monde musulman qu’il peut : protéger les pèlerins. En août 1925 est organisée une Direction générale de la police, dont le siège se trouve à La Mecque.

Puis en 1926 apparaît un premier service spécifique de sécurité routière destiné notamment à protéger les voyageurs sur l’axe La Mecque-Médine. Des patrouilles à cheval, puis motorisées, parcourent quotidiennement la route et doivent prévenir les pèlerins des dangers. (Saudipedia) Nous passons progressivement : de la protection par caravanes et tribus

à : la police d’État.

La voiture apparaît sur la route du Hajj

Ce détail mérite qu’on s’y arrête. Pendant quatorze siècles : le pèlerin voyageait essentiellement : à pied,

à cheval, sur un âne, ou surtout : à dos de chameau.

Puis arrivent les véhicules automobiles. Au milieu des années 1920 : une patrouille peut parcourir une route du Hajj : en voiture.

La modernisation que nous avions vue avec le bateau à vapeur et le train entre maintenant directement : dans le Hijaz lui-même.

Janvier 1926 : Ibn Sa‘ûd devient roi du Hijaz

Une fois le territoire contrôlé, ‘Abd al-‘Azîz est proclamé : Roi du Hijaz tout en demeurant souverain du Najd. La proclamation se déroule à La Mecque en janvier 1926. (Saudipedia)

Le nom officiel du futur État saoudien n’existe pas encore. Pendant plusieurs années, les territoires conservent encore des identités administratives distinctes. Mais la direction politique est désormais unique.

Pourtant Ibn Sa‘ûd doit résoudre un problème immense : qui lui reconnaît le droit de gouverner les villes saintes ?

La question dépasse : le Najd, la famille Sa‘ûd, ou même l’Arabie.

La Mecque appartient spirituellement à des musulmans : indiens, égyptiens, russes,

africains, turcs, indonésiens, persans,

syriens. Un nouveau souverain peut contrôler physiquement le Haram. Mais il doit aussi rassurer le monde musulman. Ibn Sa‘ûd décide donc d’utiliser précisément :

le Hajj.

1926 : un Congrès musulman international se réunit à La Mecque

Pendant la saison du pèlerinage, il organise un grand congrès. Selon une recherche récente de Cambridge : 68 délégués provenant de :

15 pays y participent. Des musulmans soviétiques sont présents. Des représentants d’Inde.

D’autres régions du monde musulman. La question n’est plus simplement : comment accomplir le tawaf ? Il faut aussi discuter :

du futur du Hijaz, de sa gouvernance, des lieux saints, des pèlerins. (Cambridge University Press)

Le Hajj devient littéralement : une conférence internationale.

Un détail incroyable : l’Union soviétique est parmi les premiers soutiens diplomatiques

Le nouveau pouvoir soviétique est officiellement athée. Et pourtant, sa diplomatie cherche à cultiver des relations avec les populations musulmanes d’Asie et du monde colonial. En 1926, l’Union soviétique devient le premier État à reconnaître officiellement le nouveau pouvoir d’Ibn Sa‘ûd sur le Hijaz, puis envoie une délégation de savants musulmans soviétiques au Hajj et au congrès de La Mecque. (Cambridge University Press) La scène aurait été impensable quelques années auparavant.

Une délégation venant de l’URSS se trouve à La Mecque… pour discuter de la légitimité d’un royaume religieux arabe. Le Hajj est devenu pleinement : géopolitique mondial.

Mais la première saison saoudienne connaît aussi une grave crise avec l’Égypte

Souvenez-vous du : Mahmal. Depuis des siècles, la caravane égyptienne arrivait avec ce grand palanquin cérémoniel. Pour les autorités saoudiennes et les Ikhwân du Najd :

plusieurs aspects de ce cérémonial sont considérés comme des innovations religieuses inacceptables. En juin 1926, les tensions autour de l’arrivée du Mahmal égyptien dégénèrent en affrontement entre des Ikhwân et l’escorte militaire égyptienne. Des tirs sont échangés. Il y a des morts et des blessés.

Les chiffres précis varient selon les récits. (Cambridge University Press) L’incident provoque une crise diplomatique profonde entre : Le Caire et

le nouveau pouvoir saoudien.

Cet incident marque symboliquement la fin d’un monde

Pendant des siècles : l’Égypte avait envoyé : le Mahmal, la Kiswa,

des soldats, des médecins, de l’argent, une caravane immense.

Cela représentait une forme de prestige égyptien sur le Hijaz. Ibn Sa‘ûd cherche désormais à établir une autre règle : aucune puissance étrangère ne doit pouvoir apparaître comme copropriétaire politique du Hajj. L’étude de Cambridge sur les relations saoudo-égyptiennes voit précisément la crise du Mahmal comme le symbole de la rupture de l’ancien système reliant politiquement Le Caire aux lieux saints. (Cambridge University Press)

Le Hajj ne sera plus administré comme auparavant par la rencontre de grands cortèges impériaux venant de l’extérieur.

Les nouvelles autorités veulent également homogénéiser davantage l’espace religieux

La politique saoudienne des années 1920 suscite donc à la fois : adhésion, inquiétude, et opposition.

Certains musulmans saluent : la sécurité, la suppression de certaines pratiques considérées comme innovations, et la fin des taxes ou privilèges traditionnels.

D’autres dénoncent : la destruction de monuments religieux ou funéraires, la restriction de certaines pratiques dévotionnelles, et le poids de l’interprétation religieuse najdie.

Les débats sont particulièrement intenses en Inde et au Moyen-Orient. (Cambridge University Press) Il serait donc faux de raconter :

« tout le monde musulman applaudit immédiatement Ibn Sa‘ûd »

comme il serait faux de dire : « tout le monde musulman rejeta le nouveau régime ». La réalité est beaucoup plus divisée.

Mais un argument devient de plus en plus important : la sécurité

Pour le pèlerin ordinaire, la grande question peut être beaucoup plus simple. Vais-je arriver vivant ? Depuis des siècles, les routes souffraient : du brigandage,

des rivalités tribales, des guerres, des paiements de protection. Le nouveau pouvoir saoudien fait de la sécurité routière une priorité importante.

À mesure que l’autorité centrale se renforce, certaines routes deviennent plus sûres et les caravanes sont progressivement remplacées par des déplacements motorisés. Des recherches sur le transport des pèlerins d’Indonésie montrent d’ailleurs qu’après les perturbations de 1924-1926, les départs augmentèrent fortement, notamment parce que les conditions de sécurité sous Ibn Sa‘ûd étaient perçues comme meilleures. (Cambridge University Press)

Le nouveau régime comprend très vite : sa légitimité se mesurera chaque année au Hajj.

Le Hajj devient presque l’examen annuel de l’État saoudien

Un État ordinaire peut cacher certaines défaillances administratives. La Mecque ne le peut pas. Chaque année arrivent : des dizaines de milliers de témoins étrangers.

Puis ils rentrent : en Inde, en Égypte, en Indonésie,

en Afrique, en Asie centrale. Et ils racontent : la sécurité,

les prix, la police, l’eau, les conditions sanitaires,

le comportement des autorités. Le Hajj devient donc une immense inspection internationale annuelle.

C’est aussi pour cela que La Mecque devient un centre administratif

Conseils. Police. Municipalité. Services du Hajj.

Communication officielle. Le journal Umm al-Qurâ, fondé à La Mecque en 1924, devient également un instrument essentiel pour publier : décrets, explications,

positions du gouvernement et informations sur le pèlerinage. Les sources académiques de 1926 montrent comment le nouveau régime l’utilise pour défendre sa politique devant le monde musulman. (Cambridge University Press) La communication autour du Hajj entre elle aussi dans l’ère moderne.

Puis Ibn Sa‘ûd rencontre un problème inattendu : ses propres Ikhwân

Les combattants qui ont été indispensables à son expansion ne partagent pas toujours sa volonté de construire un État diplomatiquement pragmatique. Certains rejettent : les frontières modernes, les relations avec les Britanniques,

certaines nouvelles technologies, et différentes politiques d’Ibn Sa‘ûd. Les tensions deviennent progressivement une rébellion ouverte à la fin des années 1920. La chronologie de Madawi al-Rasheed situe la révolte des Ikhwân à partir de 1927. (Cambridge Assets)

L’homme qui les avait utilisés pour prendre le Hijaz doit désormais : les combattre.

C’est crucial pour comprendre l’État saoudien moderne

Le nouveau royaume ne sera pas simplement : un vaste camp tribal contrôlé par les Ikhwân. Ibn Sa‘ûd construit progressivement : une administration,

une diplomatie, une police, des frontières, des relations internationales,

un appareil d’État. Pour cela, il doit imposer son autorité même contre certains de ses anciens alliés religieux et militaires. La centralisation politique devient indispensable à la gestion du Hajj.

Pendant ce temps, la carte continue de se remplir

Riyad. Najd. Al-Ahsâ’. Haïl.

Hijaz. ‘Asîr. Puis différentes régions du sud-ouest. Territoire après territoire :

l’État d’Ibn Sa‘ûd prend la forme d’un nouvel ensemble politique. Mais pendant plusieurs années, les titres restent complexes : Roi du Hijaz et

Sultan : puis Roi : du Najd et de ses dépendances. Le nom que nous connaissons aujourd’hui n’existe toujours pas.

Puis arrive le 23 septembre 1932

Un décret unifie officiellement les différents territoires sous un seul nom :

المملكة العربية السعودية

ROYAUME D’ARABIE SAOUDITE. La proclamation prend effet le : 23 septembre 1932. (Saudipedia) Le Hijaz cesse donc définitivement d’exister comme royaume séparé.

La Mecque. Médine. Jeddah. Riyad.

Le Najd. Et les autres régions intégrées appartiennent désormais à : un même État.

Le Hajj vient d’entrer dans son époque politique actuelle

Regardons le chemin parcouru. 1914 La Mecque relève encore de l’Empire ottoman. 1916

Husayn se révolte. 1918-1919 l’Empire ottoman disparaît du Hijaz. 1916-1925

un Royaume hachémite du Hijaz existe. 1924-1925 Ibn Sa‘ûd prend La Mecque, Médine et Jeddah. 1926

il devient Roi du Hijaz. 1932 le Hijaz est intégré au : Royaume d’Arabie saoudite.

En seize années : un système politique vieux de plusieurs siècles disparaît… puis deux nouveaux systèmes lui succèdent.

Mais en 1932, l’Arabie saoudite est encore un pays pauvre

C’est très important pour comprendre la suite. Lorsque le Royaume est proclamé : il n’existe pas encore l’immense richesse pétrolière que nous associons aujourd’hui à l’Arabie saoudite. Le Hajj reste une ressource économique majeure.

L’État doit encore fonctionner avec : des moyens limités, des routes difficiles, des technologies relativement simples,

et un Hijaz dont les infrastructures sont très loin de celles du XXIᵉ siècle. Puis, quelques années plus tard : du pétrole sera découvert. Et tout changera.

Pour la première fois, l’État qui contrôle La Mecque disposera bientôt d’une richesse capable de transformer physiquement le Hajj

Imaginez ce qui va devenir possible. Routes asphaltées. Bus. Automobiles.

Électricité. Hôpitaux. Télécommunications. Aéroports.

Immenses réseaux d’eau. Extensions du Masjid al-Harâm. Tunnels. Ponts.

Climatisation. Puis : avions à réaction. La géographie restera la même.

Mais les moyens disponibles pour absorber la foule deviendront incomparables.

Pourtant cette modernisation créera elle-même de nouveaux dangers

Plus il devient facile d’arriver : plus les pèlerins sont nombreux. Plus les pèlerins sont nombreux : plus :

le Mataf, Mina, ‘Arafat, Muzdalifah,

les Jamarât, les routes subissent une pression gigantesque. Le défi du XXᵉ siècle ne sera donc bientôt plus principalement :

« Comment atteindre La Mecque ? »

Il deviendra :

« Comment faire circuler des millions de personnes dans les mêmes lieux et aux mêmes heures sans catastrophe ? »

Et cette question domine encore le Hajj moderne.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

1908 : Husayn ibn ‘Alî est nommé Sharif de La Mecque dans le système ottoman. (Cambridge Assets) 1915-1916 : Husayn négocie avec le haut-commissaire britannique Henry McMahon sur une future indépendance arabe. Les engagements existent, mais leurs frontières exactes et leur interprétation resteront contestées. (Archives de la British Library) Mai 1916 : au même moment, la Grande-Bretagne et la France concluent secrètement l’accord Sykes-Picot concernant leur future influence dans plusieurs territoires ottomans. (Archives de la British Library)

Juin 1916 : la Révolte arabe éclate dans le Hijaz. La Mecque et Jeddah passent rapidement sous contrôle sharifien ; la Grande-Bretagne apporte argent, matériel et soutien militaire. (Qatar Digital Library) Médine reste en revanche défendue par Fakhrî Pacha et dépend fortement du chemin de fer du Hijaz. Les forces arabes multiplient donc les attaques contre la voie. (Qatar Digital Library) Janvier 1919 : Médine capitule finalement, après même la fin générale des combats entre l’Empire ottoman et les Alliés. (Qatar Digital Library)

Husayn crée le Royaume du Hijaz et prétend d’abord au titre de roi des Arabes ; les Britanniques préfèrent le reconnaître comme roi du Hijaz. (Archives de la British Library) Après-guerre, le Hijaz reste économiquement très dépendant du pèlerinage, tandis que la disparition des subsides ottomans accroît la pression fiscale autour du Hajj. (Cambridge University Press) À l’est, Ibn Sa‘ûd consolide le Najd, prend Haïl en 1921 puis conquiert le Hijaz en 1924-1925. (Cambridge University Press)

1924 : après l’abolition du califat ottoman, Husayn se proclame calife, mais sa prétention n’obtient pas de reconnaissance musulmane générale. (Cambridge University Press) La Mecque passe sous autorité saoudienne fin 1924 sans grande bataille à l’intérieur de la ville ; Médine et Jeddah suivent en 1925. (Saudipedia) La nouvelle administration met rapidement l’accent sur la sécurité des pèlerins : police générale à La Mecque en 1925 et service de sécurité routière sur l’axe La Mecque-Médine en 1926. (Saudipedia)

Les réformes religieuses saoudiennes, notamment autour des tombeaux, sanctuaires et pratiques dévotionnelles, provoquent immédiatement d’importantes controverses dans le monde musulman. (Cambridge University Press) 1926 : un Congrès musulman international réunit à La Mecque 68 délégués provenant de quinze pays, montrant que le gouvernement du Hijaz devient une question mondiale. (Cambridge University Press) La même année, l’incident du Mahmal égyptien entraîne un affrontement sanglant et symbolise la rupture entre le nouveau pouvoir saoudien et l’ancien système de prestige égyptien autour du Hajj. (Cambridge University Press)

23 septembre 1932 : les territoires contrôlés par Ibn Sa‘ûd sont officiellement réunis sous le nom de Royaume d’Arabie saoudite. (Saudipedia)

Un nouveau royaume était né et La Mecque entrait dans une nouvelle ère. Quelques années plus tard, le pétrole, les routes modernes et surtout l’avion allaient modifier le voyage du pèlerin comme jamais auparavant.

VOIR LES SOURCES

Histoire 22

Du pétrole à l’avion : la première grande transformation saoudienne du Hajj et la naissance du pèlerinage de masse

Époque
principalement de 1932 à la fin des années 1970
Lieux principaux
La Mecque, le Masjid al-Harâm, Mina, ‘Arafat, Muzdalifah, Jeddah et Médine
Personnages et règnes principaux
le roi ‘Abd al-‘Azîz ibn Sa‘ûd, le roi Sa‘ûd, le roi Fayçal et le roi Khâlid
Thème
en moins d’un demi-siècle, le Hajj quitte définitivement l’univers des caravanes. Le pétrole fournit progressivement à l’État saoudien des moyens financiers considérables, l’avion rend La Mecque accessible à des populations autrefois séparées du Hijaz par des mois de voyage, les automobiles envahissent les lieux saints et le Masjid al-Harâm connaît sa première transformation architecturale majeure depuis des siècles.

Niveau de certitude : élevé. Les dates des travaux saoudiens sont abondamment documentées par les archives institutionnelles du Haram et les sources officielles saoudiennes. La révolution du transport aérien et l’augmentation du nombre de pèlerins sont également bien étudiées par les historiens contemporains. Pour les chiffres du Hajj des années 1950-1970, il faut toutefois distinguer les pèlerins venant de l’étranger du total incluant les résidents du Royaume.

1932 : le Royaume existe… mais le Hajj n’est pas encore moderne

Dans l’Histoire 21, ‘Abd al-‘Azîz ibn Sa‘ûd avait réuni ses territoires sous un seul nom : Royaume d’Arabie saoudite. Nous sommes en 1932. La Mecque est désormais administrée depuis un État dont le centre politique se trouve à Riyad.

Mais si un pèlerin de l’époque pouvait soudainement revenir aujourd’hui, il reconnaîtrait difficilement la ville. Il ne verrait : ni les grandes autoroutes, ni les tours modernes,

ni les immenses terminaux aéroportuaires, ni les tunnels, ni les trains, ni les gigantesques structures de Mina.

Le Masjid al-Harâm reste encore largement celui hérité des siècles précédents. Autour de la Kaaba se dressent notamment les anciennes galeries. Le Sa‘i entre Safâ et Marwa est encore beaucoup plus ouvert sur le tissu urbain de La Mecque. Des boutiques et bâtiments se trouvent très près des espaces rituels.

Le transport automobile existe, mais le chameau et les déplacements traditionnels n’ont pas disparu. Et surtout : l’Arabie saoudite n’est pas encore riche.

Avant le pétrole, le Hajj constitue l’une des grandes ressources économiques du Hijaz

Pendant des siècles, les pèlerins avaient fait vivre : les guides, les propriétaires de logements, les chameliers,

les commerçants, les porteurs, les marchés, les services d’eau,

les transports, Jeddah. Le nouveau royaume hérite de cette économie. Et les premières années de l’État saoudien montrent quelque chose d’important :

la modernisation du Hajj commence avant la grande richesse pétrolière. Dès les premières années suivant la prise de La Mecque, ‘Abd al-‘Azîz engage des travaux autour du Sanctuaire. En 1924, les fidèles sont réunis derrière un imam unique pour la prière collective, mettant fin au système dans lequel les différentes écoles juridiques avaient leurs propres espaces et imams autour du Mataf. En 1926, le parcours de Safâ à Marwa est pavé.

En 1927, une usine destinée à fabriquer la Kiswa est créée à La Mecque. En 1928, l’ensemble du Masjid al-Harâm reçoit un éclairage électrique, porté ensuite à environ mille lampes. En 1930, une installation de production électrique supplémentaire est acquise. (Saudipedia) Le changement avait donc déjà commencé.

Mais il restait limité par les moyens financiers disponibles.

Même les routes commencent à changer

Le pèlerin qui débarque à Jeddah doit encore rejoindre La Mecque. Pendant des siècles : chameaux, animaux de bât,

caravanes. Avec l’automobile, la qualité de la route devient décisive. Le gouvernement de ‘Abd al-‘Azîz place très tôt les axes conduisant à La Mecque parmi les priorités du jeune État. L’axe Jeddah-La Mecque fait partie des premières grandes routes dont l’amélioration et le pavage sont ordonnés dès les années 1920. (Saudipedia) C’est une révolution silencieuse.

Pendant quatorze siècles, le pèlerin s’était adapté au terrain. Désormais : le terrain commence à être adapté au pèlerin.

Puis, en 1938, quelque chose sort du sol à plus de mille kilomètres de La Mecque

À Dhahran, dans l’est du Royaume, les équipes de forage travaillent depuis plusieurs années. Les premiers résultats sont décevants. Puis le : 4 mars 1938

le puits de Dammam n° 7 produit du pétrole en quantités commercialement exploitables. Il sera plus tard surnommé : « Prosperity Well » : le puits de la prospérité. Aramco situe précisément en 1938 le commencement de la production commerciale à partir de Dammam n° 7. (Aramco)

L’histoire de l’Arabie saoudite vient de basculer. Mais attention : La Mecque ne devient pas riche en une nuit.

Le pétrole de 1938 ne construit pas immédiatement le Hajj moderne

C’est une erreur historique très fréquente. On imagine parfois : 1938 : pétrole découvert → immédiatement des milliards → autoroutes et extensions. La réalité est beaucoup plus progressive.

La Seconde Guerre mondiale perturbe fortement le commerce mondial et l’activité économique. Une source contemporaine d’Aramco rappelle même que durant la guerre, le revenu du pèlerinage s’effondra et que les premières recettes pétrolières demeuraient encore trop faibles pour compenser les difficultés économiques générales. (AramcoWorld) Le véritable changement de dimension commence surtout : après 1945.

La production augmente rapidement. Aramco atteint environ 500 000 barils par jour en 1949. En 1950, le gigantesque pipeline Trans-Arabian Pipeline est achevé. En 1958, la production dépasse le million de barils par jour. (Aramco)

Cette fois : les ressources disponibles pour construire le pays augmentent réellement.

Mais au même moment apparaît une technologie presque aussi importante que le pétrole pour l’histoire du Hajj

L’AVION. Le pétrole permettra de construire. L’avion permettra : de remplir ce qui est construit.

Pendant des siècles, le principal obstacle au Hajj n’était pas seulement : le coût. C’était : la distance.

Un Indonésien. Un Nigérian. Un Malaisien. Un musulman d’Inde.

Un habitant d’Afrique occidentale. Pouvait consacrer : des mois au simple voyage aller-retour.

Il fallait parfois vendre des biens. Quitter sa famille pendant très longtemps. Traverser plusieurs territoires. Prendre des bateaux.

Attendre des caravanes. Affronter : les maladies, le naufrage,

le brigandage, les frontières. Puis l’avion transforme cette équation.

1945 : un DC-3 arrive en Arabie

Après sa rencontre avec le président américain Franklin D. Roosevelt en 1945, le roi ‘Abd al-‘Azîz reçoit un avion : Douglas DC-3. D’autres appareils sont ensuite achetés. En 1946, ce qui deviendra Saudia est organisé comme compagnie aérienne gouvernementale.

Sa base se trouve alors à Kandara, près de Jeddah. Et le détail qui nous intéresse apparaît presque immédiatement : des pèlerins commencent déjà à être transportés par avion vers Jeddah. L’histoire officielle de Saudia mentionne dès 1946 des vols transportant des pèlerins vers Jeddah depuis la Palestine et d’autres provenances. (Saudia Booking)

Le Hajj aérien vient de commencer.

Au début, l’avion reste exceptionnel

Le billet est cher. Les appareils transportent peu de passagers. Les infrastructures aéroportuaires sont limitées. Le pèlerinage maritime reste extrêmement important.

Des milliers de pèlerins continuent d’arriver à Jeddah par bateau. Les routes terrestres fonctionnent toujours. Les chameaux n’ont pas disparu. Mais quelque chose d’irréversible vient de se produire :

il est maintenant possible de parcourir en quelques heures ou quelques jours une distance qui exigeait autrefois des semaines ou des mois.

1950 : même Médine possède désormais un aéroport

Un aéroport est établi à Médine en 1950. À l’origine, il sert principalement aux liaisons intérieures, mais il reçoit déjà des vols internationaux durant les saisons du Hajj, notamment depuis : Le Caire, Damas,

Istanbul. (Saudipedia) Voilà une scène qu’aucun pèlerin du XIXᵉ siècle n’aurait pu imaginer. Le pèlerin ne voit plus Médine apparaître lentement après des journées de caravane. Il peut :

descendre d’un avion, puis rejoindre la ville de Mohammad ﷺ.

Et dans les années 1950, le Hajj aérien commence réellement à exploser

La Seconde Guerre mondiale avait produit un grand nombre d’avions et accéléré les technologies aéronautiques. Après la guerre, certains appareils militaires sont adaptés au transport de passagers. Des vols charters se développent. Des compagnies aériennes comprennent rapidement quelque chose :

pendant quelques semaines chaque année, des centaines de milliers de personnes veulent rejoindre exactement la même région. Le Hajj devient donc l’un des plus grands marchés mondiaux du transport aérien saisonnier. Un travail académique de Robert Bianchi montre l’évolution spectaculaire du nombre de pèlerins internationaux : environ 150 000 par an dans les années 1950,

environ 300 000 dans les années 1960, puis environ 700 000 dans les années 1970. (Cambridge University Press) En quelques décennies : le nombre de pèlerins étrangers est multiplié plusieurs fois.

L’avion change aussi QUI peut accomplir le Hajj

Ce changement est peut-être encore plus important que le chiffre. Autrefois, un homme devait souvent posséder : de l’argent, mais également :

du temps. Un commerçant pouvait peut-être disparaître plusieurs mois. Un agriculteur ? Un fonctionnaire ?

Un ouvrier ? Une mère de famille ? Un vieil homme fragile ? La durée du voyage pouvait rendre le Hajj pratiquement inaccessible même lorsqu’on possédait certaines ressources financières.

Avec l’avion : l’absence peut se compter en semaines. Puis parfois en quelques jours supplémentaires autour des rites. Le Hajj commence donc à devenir accessible à des couches sociales beaucoup plus larges.

La décolonisation accélère encore le phénomène

À partir des années 1940-1960 : Inde, Pakistan, Indonésie,

Malaisie, Nigeria, Ghana, Sénégal,

et de nombreux autres territoires musulmans entrent dans l’ère des États indépendants. Et ces États doivent résoudre une nouvelle question : comment organiser leurs pèlerins ? Visas.

Passeports. Devises. Vols charters. Quotas.

Vaccinations. Encadrement. Logements. Le Hajj n’est donc plus principalement organisé par :

des empires coloniaux, des caravanes, des marchands privés. Il devient progressivement :

une affaire entre États. Les recherches contemporaines montrent par exemple qu’au Nigeria, dès le début des années 1960, les nouvelles réglementations rendent le voyage aérien tellement avantageux par rapport à l’ancien voyage terrestre que l’avion devient la solution privilégiée. (Cambridge University Press)

Puis apparaît un paradoxe

L’avion rend le Hajj : plus facile. Mais pour l’État saoudien : il le rend beaucoup plus difficile.

Pourquoi ? Parce qu’une caravane de dix mille personnes ne peut pas apparaître soudainement. Elle se rapproche lentement. Elle traverse plusieurs stations.

Elle arrive progressivement. Un Boeing, lui : atterrit. Les portes s’ouvrent.

Des centaines de pèlerins descendent immédiatement. Puis arrive : un autre avion. Puis :

un autre. Puis : un autre. Le flux progressif devient :

une arrivée massive et concentrée.

Le « Hajj par avion » crée un nouveau type de foule

Robert Bianchi résume parfaitement cette mutation : sans la baisse du coût du transport aérien, la croissance explosive du Hajj contemporain aurait été impossible. (Cambridge University Press) Désormais, le défi n’est plus principalement : comment faire venir les pèlerins ?

Il devient : comment absorber leur arrivée ? Aéroport. Douane.

Passeports. Bagages. Bus. Jeddah.

La Mecque. Logements. Mina. ‘Arafat.

Retour. Puis évacuation vers les aéroports. Chaque étape doit fonctionner.

Et pendant ce temps, le Masjid al-Harâm devient trop petit

C’est ici que les deux histoires se rejoignent. D’un côté : le pétrole augmente les capacités financières de l’État. De l’autre :

l’avion augmente le nombre de pèlerins. Au centre : une mosquée dont la structure générale n’a presque pas changé depuis des siècles. Les grands travaux abbassides avaient profondément remodelé le Haram au VIIIᵉ siècle.

Les Mamelouks et Ottomans l’avaient restauré. Mais les dimensions fondamentales étaient restées relativement stables pendant très longtemps. Les sources saoudiennes rappellent que le vieux riwâq abbasside avait constitué le noyau architectural du Masjid al-Harâm pendant environ douze siècles, malgré de nombreuses réparations successives. (Saudipedia) Et maintenant :

la foule du XXᵉ siècle arrive.

Le roi ‘Abd al-‘Azîz avait déjà compris que la mosquée serait insuffisante

Avant même l’explosion aérienne des années 1950-1970, les responsables saoudiens observent l’augmentation du nombre de fidèles. Des études sont donc commandées. Des projets commencent à être préparés. Mais ‘Abd al-‘Azîz meurt en 1953.

Son fils : le roi Sa‘ûd hérite du chantier. Puis, le :

21 octobre 1955 il annonce officiellement le début de la grande extension. (Saudipedia) Nous arrivons ici à l’un des plus grands tournants architecturaux de toute l’Histoire du Hajj.

La première grande expansion saoudienne commence

Elle ne consiste pas à : ajouter quelques mètres. Le projet transforme : le Masjid al-Harâm,

le Sa‘i, le Mataf, Zamzam, les routes environnantes,

les places, les accès, les systèmes d’eau, les évacuations de pluie.

Et les travaux vont durer : plus de vingt ans, de 1955 jusqu’en 1976 pour les grandes phases généralement rattachées à cette première expansion. (Saudipedia) Trois règnes principaux vont donc la poursuivre :

Sa‘ûd, Fayçal, Khâlid.

Pour agrandir, il faut d’abord acheter puis détruire

Nous retrouvons exactement le problème de ‘Umar رضي الله عنه treize siècles auparavant. La Mecque est une ville. Autour du Haram : des maisons.

Des commerces. Des rues. Des propriétés privées. Si l’on veut augmenter l’espace du Sanctuaire :

il faut repousser la ville. Le projet commence donc par l’acquisition de propriétés situées dans la zone d’expansion et l’indemnisation de leurs propriétaires. (Saudipedia) Puis : les bâtiments disparaissent.

La ville physique commence à reculer devant la croissance du Hajj.

Le Sa‘i est complètement transformé

Pendant des siècles, le trajet entre : Safâ et Marwa

avait conservé un caractère beaucoup plus proche d’une rue ou d’un espace urbain. Sous le roi Sa‘ûd : un bâtiment à deux niveaux est construit pour le Mas‘â. Une séparation basse organise les flux :

un sens pour aller vers Marwa, l’autre pour revenir vers Safâ. Des escaliers sont aménagés. Des accès sont créés depuis l’extérieur.

Des ascenseurs sont intégrés à l’ensemble. (Saudipedia) Le rite ne change pas. Mais : son architecture change complètement.

Hajar avait couru dans une vallée ouverte

C’est l’un des contrastes les plus extraordinaires de toute notre histoire. Histoire 02 : Hajar monte Safâ. Elle descend.

Elle traverse un fond de vallée. Elle remonte vers Marwa. Autour : un environnement presque vide.

Puis arrivent : Jurhum, La Mecque, les maisons,

les marchés, les siècles. Et maintenant : au XXᵉ siècle,

le même parcours est intégré dans une structure : couverte, organisée, sur plusieurs niveaux.

Le Sa‘i reste le Sa‘i. Mais la vallée naturelle est devenue : une infrastructure de déplacement de masse.

Le Mataf doit lui aussi être libéré

Autour de la Kaaba se trouvent encore plusieurs structures historiques. Parmi elles : les quatre Maqâmât. Ils correspondent à des espaces liés aux quatre grandes écoles juridiques sunnites :

hanafite, malikite, shafi‘ite, hanbalite.

Chacun possédait autrefois son espace et son imam. Les structures avaient été implantées autour du Mataf durant le Moyen Âge et étaient encore visibles au XXᵉ siècle. (Saudipedia) Mais elles occupent désormais un espace précieux. Or chaque mètre autour de la Kaaba compte.

1958 : les quatre Maqâmât disparaissent

Dans le cadre de l’agrandissement du Mataf, ils sont progressivement démolis. Le Maqâm hanbalite d’abord. Puis malikite. Puis hanafite.

Le dernier ensemble lié au maqâm shafi‘ite disparaît avec les transformations de la structure de Zamzam. (Saudipedia) Cette disparition est historiquement importante. Pendant des siècles, le visiteur voyait autour de la Kaaba un paysage comprenant : la Maison,

Zamzam, les maqâmât, diverses structures, des chemins.

Le Mataf moderne cherche désormais au contraire : l’espace libre. Plus rien ne doit interrompre le grand mouvement circulaire des pèlerins.

D’autres éléments historiques disparaissent également

La grande extension entraîne aussi la suppression de structures qui encombraient la cour. Parmi elles : la structure au-dessus de Zamzam, la vieille porte de Banî Shaybah,

différents cheminements et équipements. (Saudipedia) Le changement n’est donc pas architecturalement neutre. Il facilite énormément : la circulation,

la prière, le tawaf. Mais il modifie aussi profondément le paysage historique hérité des siècles précédents. Le pèlerin des années 1960 ne voit déjà plus le même Haram que celui photographié au début du XXᵉ siècle.

Zamzam descend sous terre

Nous retrouvons encore l’eau. Le puits est évidemment maintenu. Mais le bâtiment en surface occupe une partie du Mataf. Une solution est trouvée :

déplacer l’accès vers le sous-sol. Des pompes sont installées. L’eau est distribuée par robinets. Un système d’évacuation des eaux utilisées est ajouté. (Saudipedia)

C’est une transformation conceptuelle profonde. Pendant des siècles : pour boire Zamzam, le pèlerin approchait physiquement du puits et de ses structures. Désormais :

l’eau vient à lui par un réseau. Encore une fois : l’infrastructure remplace progressivement le contact direct avec l’installation ancienne.

Et les ingénieurs pensent aussi à quelque chose de très ancien : les crues

Nous avons vu en Histoire 20 que l’eau avait gravement endommagé la Kaaba en 1630. La Mecque demeure une ville de vallée. Le danger n’a pas disparu. Dans le cadre de l’extension moderne, les eaux de pluie circulant entre la zone de Safâ et l’ancien ensemble ottoman doivent être détournées grâce à de nouveaux ouvrages. (Saudipedia)

Le projet du Haram n’est donc jamais seulement : « faire plus grand ». Il faut aussi : faire circuler les hommes,

faire circuler l’eau, faire sortir l’eau, faire entrer l’air, évacuer les foules.

La Kaaba elle-même est restaurée en 1957

Les travaux ne concernent pas uniquement les bâtiments autour. Sous le roi Sa‘ûd : le toit supérieur de la Kaaba est remplacé, le toit inférieur est restauré,

et certaines fissures ou parties du bâtiment sont traitées. (Saudipedia) Nous retrouvons donc encore une fois notre longue chronologie matérielle. La reconstruction ottomane de 1630-1631 demeure le grand socle des murs. Mais trois siècles plus tard :

la maintenance structurelle continue. La Kaaba n’a jamais cessé d’être entretenue.

Puis le chantier avance par phases

La première phase, de 1955 à 1961, transforme principalement le Mas‘â, en particulier avec ses deux niveaux et la séparation des flux. La seconde, de 1961 à 1969, poursuit la construction du nouvel ensemble, l’agrandissement du Mataf et les aménagements autour de Zamzam. La troisième, entre 1969 et 1972, développe notamment les places, routes et équipements autour du Haram. Enfin, entre 1973 et 1976, les travaux concernent encore l’ancien ensemble et les principales entrées. (Saudipedia)

Ce n’est donc pas : un bâtiment inauguré un matin. C’est un chantier permanent pendant une génération. Un enfant peut avoir vu les travaux commencer…

puis être devenu adulte avant leur achèvement.

Pendant les travaux, le Hajj continue

C’est une difficulté extraordinaire. On ne peut pas dire :

« Le Masjid al-Harâm est fermé pendant vingt ans. »

Chaque année : Ramadan. ‘Umra. Puis :

Hajj. Les pèlerins arrivent. Les travaux doivent donc progresser autour d’un sanctuaire qui reste vivant. Des zones sont modifiées.

D’autres ouvertes. Des accès déplacés. Puis la foule arrive. Puis le chantier reprend.

C’est presque : reconstruire une gare immense sans arrêter les trains. Sauf qu’ici : la gare est le centre religieux vers lequel se tournent quotidiennement des centaines de millions de musulmans.

Sous le roi Fayçal, même Maqâm Ibrahim est repensé pour la circulation

Maqâm Ibrahim عليه السلام demeure évidemment conservé. Mais la structure qui l’entourait occupait davantage d’espace dans le Mataf. En 1967, l’ancienne enveloppe est retirée et remplacée par une protection beaucoup plus compacte en verre afin de réduire l’obstruction des flux autour de la Kaaba. (Saudipedia) Le principe moderne s’affirme une nouvelle fois :

conserver le lieu sacré tout en réduisant l’obstacle physique autour.

Le résultat architectural est gigantesque pour l’époque

À la fin de la première grande expansion, les sources saoudiennes donnent pour le Masjid al-Harâm une superficie d’environ : 160 168 m². La capacité annoncée dépasse : 300 000 fidèles

dans les conditions ordinaires, et peut atteindre environ : 400 000 dans les périodes de forte affluence.

Le complexe compte alors : 64 portes et sept minarets

atteignant environ 89 mètres. (Saudipedia) Pour un visiteur des années 1930 : c’est déjà un autre monde.

Médine se transforme elle aussi

Cette histoire ne concerne pas uniquement La Mecque. Dès 1949, le roi ‘Abd al-‘Azîz annonce une grande extension de la Mosquée du Prophète. Le chantier se poursuit sous le roi Sa‘ûd et est achevé en 1955. Environ 12 271 m² supplémentaires sont ajoutés au cours de cette première grande extension saoudienne de la mosquée. (Saudipedia)

Les deux grandes destinations du voyage religieux : La Mecque et Médine

entrent donc ensemble dans l’ère de l’architecture de masse.

Pendant ce temps, l’avion continue à remplir les nouveaux espaces

Nous arrivons aux années 1960. Puis 1970. Les jets remplacent progressivement les appareils à hélices. Des Boeing 707 peuvent transporter les pèlerins depuis plusieurs continents.

Des compagnies organisent des séries de rotations spécifiquement pour le Hajj. Le voyage devient un produit logistique international. Dans les années 1960, une compagnie pouvait affecter plusieurs avions pendant plusieurs semaines à un seul pays afin de transporter sa délégation de pèlerins. (AramcoWorld) C’est quelque chose de radicalement nouveau.

Autrefois : les pèlerins organisaient leur transport vers La Mecque. Désormais : des États et des compagnies organisent les pèlerins eux-mêmes.

Mais l’avion transporte aussi les maladies plus vite

Nous retrouvons le problème apparu au XIXᵉ siècle avec la vapeur. Plus vite les hommes voyagent : plus vite une maladie peut voyager. À la fin des années 1950 et au début des années 1960, le choléra et la variole obligent les autorités saoudiennes et l’Organisation mondiale de la Santé à travailler sur des mesures spécifiques pour le trafic du Hajj.

Les documents de l’OMS indiquent par exemple qu’en 1958 les pèlerins furent concernés par des exigences de vaccination contre le choléra et qu’en 1960 plusieurs certificats sanitaires étaient exigés selon les régions de provenance. (EMRO Dashboards) L’entrée dans l’ère aérienne signifie donc également : passeport sanitaire.

L’ancien pèlerin se préparait contre les bandits. Le nouveau doit préparer ses vaccins.

Encore une fois : le danger change de forme. Le pèlerin de Darb Zubayda craignait : la soif.

Le pèlerin ottoman craignait : l’attaque tribale. Le pèlerin du XIXᵉ siècle pouvait craindre : le choléra sur le bateau.

Le pèlerin du XXᵉ siècle commence à rencontrer : formulaires, vaccinations, contrôles sanitaires,

aéroports, immigration. La difficulté n’a pas disparu. Elle s’est :

bureaucratisée.

Et voici 1974 : une photographie parfaite du nouveau Hajj

Nous possédons un document contemporain particulièrement intéressant. En 1974, Aramco World consacre un numéro entier au pèlerinage. Les chiffres cités proviennent alors du ministère saoudien du Hajj. Cette année-là :

1 222 545 pèlerins sont comptabilisés. Parmi eux : 607 755 viennent de l’étranger.

Ils arrivent depuis environ 70 pays. (AramcoWorld) Comparons. Quelques décennies auparavant : une caravane de plusieurs milliers d’hommes était considérée comme gigantesque.

Désormais : plus d’un million de personnes doivent être déplacées autour des mêmes lieux en quelques jours.

Le Hajj est devenu une ville mondiale temporaire

Pendant quelques jours : Mina devient une ville. ‘Arafat devient une ville. Muzdalifah devient une ville.

Puis ces villes disparaissent presque. Le personnel doit fournir : eau, nourriture,

toilettes, soins, sécurité, transport,

logement, orientation. À des hommes qui parfois ne parlent : ni arabe,

ni anglais, et qui n’ont peut-être jamais quitté leur village auparavant. Le Hajj de masse n’est donc pas simplement : plus de pèlerins.

C’est : un nouveau problème civilisationnel.

En 1974, l’avion a déjà presque détruit plusieurs anciennes routes du Hajj

Les chiffres contemporains sont saisissants. Cette année-là : plus de la moitié des pèlerins indonésiens arrivent par avion. Environ 98 % des Iraniens arrivent par air.

Tous les quelque 5 000 pèlerins du Bangladesh cités dans le rapport arrivent par avion. Dans plusieurs pays d’Afrique occidentale, pratiquement tous les pèlerins utilisent désormais le transport aérien. (AramcoWorld) Des routes qui avaient fonctionné pendant des siècles disparaissent en une génération.

L’avion ne facilite pas simplement le voyage : il supprime des continents

Un Nigérian devait autrefois traverser : le Sahel, le Soudan, la vallée du Nil ou la mer Rouge,

et plusieurs frontières. Désormais : il monte dans un avion. Quelques heures plus tard :

Jeddah. Le même phénomène se produit : en Indonésie, en Malaisie,

au Pakistan, en Iran. La géographie de la Umma n’a pas changé. Son temps de déplacement, oui.

En 1974, Jeddah peut recevoir jusqu’à environ 120 vols de pèlerins par jour

Le reportage contemporain décrit des périodes durant lesquelles environ : 120 avions par jour arrivent à Jeddah pendant près de trois semaines. (AramcoWorld) Un avion toutes les :

douze minutes environ si on ramenait ce chiffre à une journée continue. Bien sûr, l’activité réelle n’est pas uniformément répartie. Mais l’ordre de grandeur permet de comprendre la mutation.

Les chameaux arrivaient en file. Les avions arrivent par vagues.

Et une nouvelle machine doit immédiatement absorber les passagers : le bus

L’avion s’arrête à Jeddah. Mais le Hajj n’est pas à Jeddah. Il faut encore transporter : les hommes,

les femmes, leurs bagages, vers La Mecque. Puis :

Mina. ‘Arafat. Muzdalifah. Puis retour.

Les transports routiers deviennent donc l’autre moitié de la révolution aérienne. Sans autobus : l’avion ne résout rien. Il crée simplement :

une immense foule bloquée à l’aéroport.

En 1974, plus de 66 000 véhicules peuvent quitter La Mecque vers ‘Arafat

Le reportage de l’époque donne un chiffre particulièrement impressionnant : plus de : 66 000 véhicules quittent La Mecque pour ‘Arafat dans le même grand mouvement.

Huit routes relient alors les secteurs concernés, avec également un axe réservé ou adapté aux piétons. (AramcoWorld) Revenons maintenant à l’Histoire 14. Mohammad ﷺ quitte Mina pour ‘Arafat : sur al-Qaswâ’.

Treize siècles plus tard : des dizaines de milliers de véhicules se dirigent vers le même lieu. Le rite : inchangé.

Le trafic : méconnaissable.

Le pétrole devient désormais déterminant

Nous devons ici revenir à 1938. Au départ : le pétrole n’avait pas immédiatement transformé La Mecque. Mais dans les années 1950, 1960 et surtout 1970 :

la situation économique saoudienne n’a plus rien à voir. La production pétrolière monte fortement. Puis les revenus augmentent considérablement. Les infrastructures nationales connaissent une expansion rapide. (Aramco)

Le Hajj bénéficie directement de cette capacité nouvelle. Routes. Eau. Électricité.

Bâtiments. Hôpitaux. Télécommunications. Aéroports.

Police. Services administratifs. L’État dispose enfin de moyens correspondant davantage à l’échelle du problème.

Mais il serait faux de dire : « le pétrole a créé le Hajj de masse »

Il en a été un facteur essentiel du côté saoudien. Mais la croissance résulte de plusieurs phénomènes simultanés : pétrole saoudien → capacité à construire.

aviation internationale → capacité à arriver. décolonisation → États musulmans organisant leurs propres délégations.

augmentation des revenus dans de nombreux pays → davantage de familles capables de payer le voyage. médecine moderne → davantage de personnes âgées capables d’entreprendre le Hajj.

communications → meilleure organisation. L’historien Robert Bianchi insiste précisément sur cette combinaison entre : transport aérien abordable,

revenus disponibles et action croissante des États. (Cambridge University Press) Le Hajj moderne est donc le produit : d’une mondialisation.

Même une institution très ancienne doit s’adapter : le mutawwif

Pendant des siècles, certaines familles de La Mecque avaient servi de guides aux pèlerins. Le mutawwif ne se contentait pas d’indiquer : « voici la Kaaba ». Il pouvait organiser :

logement, transport, nourriture, orientation,

accompagnement dans les rites. En 1974, ce système reste encore fondamental. La description contemporaine évoque près de 80 structures ou groupes de mutawwif et indique que les pèlerins étrangers sont enregistrés auprès de l’un d’eux à leur arrivée. (AramcoWorld) Le chameau disparaît.

L’avion arrive. Mais le guide mecquois demeure. Simplement : son travail devient lui aussi une industrie de masse.

La modernisation commence alors à transformer le pèlerin lui-même en flux

C’est ici que nous devons comprendre une différence fondamentale avec les siècles précédents. Ancien système : un groupe possède son guide. Il avance.

Il s’arrête. Il négocie. Il traverse. Nouveau système :

vol n° X. Terminal. Bus n° Y. Groupe national.

Numéro de logement. Mutawwif. Route vers Mina. Heure de départ.

Zone de campement. Le pèlerin reste : une personne. Mais l’administration doit également le considérer comme partie d’un :

flux de centaines de milliers de personnes. Cette tension définira tout le Hajj moderne.

1970 : même les routes saoudiennes deviennent un réseau administré

À mesure que le Royaume se modernise, le système routier est organisé à l’échelle nationale. En 1970, les routes sont davantage : classifiées, numérotées,

signalées et administrées comme réseau moderne. (Saudipedia) Les anciennes « routes du Hajj » ne disparaissent pas seulement parce que personne ne les respecte. Elles disparaissent parce qu’elles sont remplacées par :

un système routier national. La route n’appartient plus uniquement au pèlerin. Elle appartient : aux voitures,

aux camions, aux bus, à l’économie entière.

En même temps, le royaume continue à dégager l’espace autour de la Kaaba

La première grande expansion ne règle pas définitivement la question. À peine un espace est-il créé que : les pèlerins deviennent encore plus nombreux. En 1967, l’environnement de Maqâm Ibrahim est réduit.

Dans les années suivantes, le Mataf continue d’être réaménagé. À partir de 1978, de nouvelles interventions importantes sur sa capacité sont lancées. (Saudipedia) Le problème possède une logique presque mathématique : plus le transport devient efficace,

plus il faut : de place.

Et en 1979, une nouvelle porte en or est installée sur la Kaaba

Sous le roi Khâlid, une nouvelle porte est réalisée pour la Kaaba. Les sources officielles saoudiennes indiquent qu’environ : 280 kilogrammes d’or pur sont utilisés pour cette porte et celle liée à l’accès intérieur vers le toit. (Saudipedia)

Visuellement, la Kaaba entre encore un peu plus dans l’image que nous reconnaissons aujourd’hui. Mais 1979 ne sera pas seulement : l’année d’une porte. Ce sera une année que personne ne pourra oublier.

Avant d’y arriver, regardons une dernière fois le Hajj des années 1930

Un pèlerin débarque à Jeddah. Peut-être par bateau. La ville est relativement petite. Il prend :

une automobile, ou parfois encore des moyens traditionnels. Le Haram est entouré : d’anciennes maisons,

de galeries historiques, des structures de Zamzam, des quatre Maqâmât. Le Sa‘i ressemble encore beaucoup plus à un espace urbain qu’à une galerie moderne.

L’électricité existe depuis peu. L’État possède des ressources limitées. Puis faisons avancer l’image de : quarante ans.

1974-1979

Le même pèlerin reviendrait dans une autre ville. Des jets apparaissent au-dessus de Jeddah. Des autobus remplissent les routes. Des centaines de milliers de voyageurs arrivent depuis plusieurs dizaines de pays.

Le Mas‘â possède plusieurs niveaux. Les quatre Maqâmât ont disparu. Zamzam est distribué par des installations modernes. Le Mataf a été dégagé.

Le Haram compte : des dizaines de portes, sept minarets, plusieurs niveaux.

Des autoroutes relient les lieux saints. Des dizaines de milliers de véhicules se déplacent simultanément vers ‘Arafat. Ce n’est plus le Hajj des caravanes. C’est :

le Hajj de masse.

Et pourtant Hajar reconnaîtrait encore le parcours

Voilà ce qui relie cette Histoire 22 aux vingt et une précédentes. Les avions changent. Les routes changent. Le Masjid al-Harâm change.

Le bâtiment du Sa‘i change. Les moyens de distribution de Zamzam changent. Le nombre d’hommes change. Mais le pèlerin arrive encore à :

la Kaaba. Il effectue : sept tours. Puis :

Safâ. Marwa. Puis, lorsque commencent les jours du Hajj : Mina.

Puis : ‘Arafat. Après le coucher du soleil : Muzdalifah.

Puis : Mina. L’architecture a changé pour permettre à davantage d’hommes d’accomplir : le même rite.

Le succès crée cependant un danger que personne n’avait jamais affronté à cette échelle

Lorsque 50 000 personnes viennent : il faut les accueillir. Lorsque : 500 000 viennent,

il faut construire. Lorsque : plus d’un million viennent, une erreur dans la circulation peut tuer.

Un tunnel. Une route. Une rampe. Un pont.

Une porte. Une direction de circulation. Une sortie. Tout devient critique.

Le Hajj entre donc dans une nouvelle époque où la sécurité ne dépend plus principalement : des bandits du désert. Elle dépend : de la gestion de la foule.

Et l’histoire des décennies suivantes sera malheureusement marquée par plusieurs catastrophes qui obligeront constamment les autorités à repenser les infrastructures.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

1938 : Dammam n° 7 commence à produire du pétrole en quantités commerciales. Mais la grande transformation économique saoudienne se produit surtout après la Seconde Guerre mondiale ; en 1949, Aramco produit déjà environ 500 000 barils par jour. (Aramco) La modernisation du Haram avait commencé avant la richesse pétrolière : pavage du Mas‘â dans les années 1920, usine saoudienne de Kiswa en 1927, éclairage électrique complet du Masjid al-Harâm en 1928. (Saudipedia)

1945-1946 : les premiers avions de ce qui deviendra Saudia commencent à relier les grandes villes du Royaume ; dès 1946, des pèlerins sont transportés par voie aérienne vers Jeddah. (Saudia Booking) 1950 : Médine possède un aéroport qui accueille notamment des vols internationaux pendant la saison du Hajj. (Saudipedia) La croissance aérienne est spectaculaire : les pèlerins venant de l’étranger passent d’environ 150 000 par an dans les années 1950, à environ 300 000 dans les années 1960, puis 700 000 dans les années 1970. (Cambridge University Press)

1955 : le roi Sa‘ûd lance la première grande extension saoudienne du Masjid al-Harâm, préparée sous ‘Abd al-‘Azîz. Le chantier se poursuivra principalement jusqu’en 1976 sous Sa‘ûd, Fayçal et Khâlid. (Saudipedia) Le Mas‘â est transformé en structure à deux niveaux, avec séparation des flux entre Safâ et Marwa ; le Mataf est agrandi, l’accès à Zamzam déplacé en sous-sol et des installations modernes d’eau et d’évacuation sont créées. (Saudipedia)

Les quatre Maqâmât correspondant aux quatre écoles juridiques sunnites sont progressivement supprimés à partir de 1958 afin de libérer l’espace du Mataf. (Saudipedia) 1967 : l’ancienne structure autour de Maqâm Ibrahim عليه السلام est remplacée par une protection beaucoup plus compacte pour améliorer la circulation des pèlerins. (Saudipedia) À la fin de la première expansion, le Masjid al-Harâm atteint environ 160 168 m², avec une capacité annoncée de plus de 300 000 fidèles, pouvant atteindre environ 400 000 en forte affluence, 64 portes et sept minarets. (Saudipedia)

1974 : le ministère saoudien du Hajj, cité à l’époque, comptabilise 1 222 545 pèlerins, dont 607 755 venus de l’étranger. Jeddah peut recevoir environ 120 vols de pèlerins par jour pendant les semaines les plus intenses et plus de 66 000 véhicules participent au grand mouvement vers ‘Arafat. (AramcoWorld) La croissance du Hajj ne s’explique donc pas uniquement par le pétrole : aviation bon marché, hausse des revenus, décolonisation, action des États et infrastructures saoudiennes travaillent ensemble. (Cambridge University Press)

La mondialisation du pèlerinage impose également de nouvelles politiques sanitaires : dans les années 1950-1960, vaccinations, certificats sanitaires et règles internationales concernant le choléra ou la variole prennent une importance croissante. (Iris) 1979 : sous le roi Khâlid, une nouvelle porte de la Kaaba est réalisée avec environ 280 kg d’or pur. (Saudipedia)

Le Hajj était désormais accessible à des foules que les anciennes caravanes n’auraient jamais pu transporter. Mais cette nouvelle échelle allait aussi faire apparaître des défis de sécurité totalement inédits.

VOIR LES SOURCES

Histoire 23

1979 : la prise du Masjid al-Harâm, Juhaymân, l’homme proclamé Mahdî et quatorze jours de siège à La Mecque

Époque
1er Muharram 1400 H : 20 novembre 1979
Durée
du 20 novembre au 4 décembre 1979
Lieu
le Masjid al-Harâm, La Mecque
Personnages principaux
Juhaymân al-‘Utaybî, Mohammad ibn ‘Abdillâh al-Qahtânî, le roi Khâlid, les grands ‘ulamâ saoudiens et les forces chargées de reprendre le Sanctuaire
Thème
un groupe armé s’empare du lieu le plus sacré de l’Islam, proclame l’apparition du Mahdî, retient des milliers de fidèles et transforme pendant environ deux semaines le Masjid al-Harâm en champ de bataille.

Niveau de certitude : élevé sur le cœur des événements, mais plusieurs détails populaires sont beaucoup moins sûrs. Nous savons solidement que la prise commence le 20 novembre 1979 / 1er Muharram 1400, qu’elle est conduite par Juhaymân et une faction radicalisée issue d’al-Jamâ‘a al-Salafiyya al-Muhtasiba, que Mohammad ibn ‘Abdillâh al-Qahtânî est proclamé Mahdî, que les combats durent jusqu’au 4 décembre, qu’al-Qahtânî est tué et Juhaymân capturé. En revanche, le nombre exact d’assaillants, certaines méthodes d’introduction des armes, plusieurs épisodes militaires précis et le rôle exact d’éventuels conseillers étrangers font encore l’objet de récits divergents. (Cambridge University Press)

20 novembre 1979 : ce n’est pas le Hajj

Commençons par corriger une confusion fréquente. L’attaque n’a pas lieu pendant les journées rituelles du Hajj. Le Hajj de 1399 H vient de s’achever. Nous sommes désormais au : 1er Muharram 1400 H.

Mais La Mecque accueille toujours beaucoup de visiteurs et de pèlerins restés après la saison. Et cette date possède une valeur symbolique immense pour Juhaymân et ses partisans. L’année 1400 H est perçue comme l’entrée dans une nouvelle époque du calendrier musulman. La faction de Juhaymân a développé une vision apocalyptique dans laquelle la fin d’un cycle, l’apparition du Mahdî et le Masjid al-Harâm doivent se rejoindre. Les recherches de Thomas Hegghammer et Stéphane Lacroix montrent que ce messianisme est l’aboutissement d’une radicalisation progressive du groupe, et non une croyance improvisée le matin même de l’attaque. (Cambridge University Press)

Et la date choisie est donc tout sauf accidentelle.

Pour comprendre l’attaque, il faut revenir une quinzaine d’années en arrière

Juhaymân ne crée pas soudainement une organisation clandestine sortie de nulle part. Dans les années 1960 apparaît notamment à Médine un mouvement connu sous le nom de : al-Jamâ‘a al-Salafiyya al-Muhtasiba la Communauté salafie ordonnant le convenable et réprouvant le blâmable.

La recherche académique situe sa formation au milieu ou à la fin des années 1960. Le mouvement est au départ surtout : piétiste, très rigoriste,

critique de certaines transformations sociales, méfiant à l’égard de différents aspects de la modernisation. Il ne naît donc pas comme une organisation destinée à prendre militairement La Mecque. (Cambridge University Press) Mais une faction se radicalise.

Et l’homme qui prend progressivement la tête de cette faction est : Juhaymân al-‘Utaybî.

Qui est Juhaymân ?

Juhaymân vient d’un environnement tribal najdi. Il appartient à la grande tribu de ‘Utaybah et a servi dans la Garde nationale saoudienne. Son discours devient extrêmement critique envers la direction prise par le Royaume. Il accuse notamment le pouvoir de s’éloigner d’une conception religieuse rigoureuse, critique ses relations avec les puissances occidentales et dénonce également les ‘ulamâ qu’il considère comme trop dépendants du pouvoir.

Mais il est essentiel de ne pas transformer cela en simple opposition : « modernistes contre religieux ». L’Arabie saoudite de 1979 est déjà un État extrêmement religieux dans ses institutions et sa législation. Le conflit oppose plutôt le système politico-religieux saoudien établi à une faction religieuse qui considère même ce système-là comme insuffisamment conforme à sa propre vision. William Ochsenwald souligne justement le caractère paradoxal de cette contestation dans un pays déjà parmi les plus publiquement religieux du monde musulman. (Cambridge University Press)

1977 : la rupture

Les recherches modernes ont permis de mieux distinguer le mouvement initial de la faction qui attaquera La Mecque. Vers 1977, la faction de Juhaymân se sépare du courant principal. Tous les anciens membres ne le suivent pas. Certains rejettent précisément :

sa radicalisation, ses idées politiques, puis surtout ses spéculations messianiques. Juhaymân et ses fidèles passent alors environ deux années dans une situation de clandestinité et d’isolement croissant.

Le mouvement devient ce que Hegghammer décrit comme une sorte de secte apocalyptique, distincte des autres courants islamistes saoudiens de l’époque. (Cambridge University Press) C’est cette faction-là qui entrera dans le Haram. Pas l’ensemble des milieux salafis saoudiens. Pas l’ensemble des membres de l’organisation originelle.

Et certainement pas l’ensemble des ‘ulamâ. Cette distinction est fondamentale.

Puis Juhaymân trouve « le Mahdî »

Parmi les hommes proches de Juhaymân se trouve : Mohammad ibn ‘Abdillâh al-Qahtânî. Il est également son beau-frère. (Arab News) Et plusieurs éléments commencent à être interprétés par le groupe comme des « signes ».

Son prénom : Mohammad. Le prénom de son père : ‘Abdullâh.

Son apparence et différentes circonstances personnelles sont ensuite rapprochées par les partisans de Juhaymân de récits eschatologiques concernant le Mahdî. Progressivement : ils ne disent plus seulement : « il pourrait être le Mahdî ».

Ils en viennent à considérer : qu’il l’est.

Mais cette identification n’est évidemment pas reconnue par les savants musulmans

C’est très important religieusement. L’existence de traditions concernant le Mahdî appartient au corpus islamique. Mais aucune source ne disait :

« Mohammad ibn ‘Abdillâh al-Qahtânî vivant en Arabie saoudite en 1979 est le Mahdî. »

Cette identification est une construction propre au groupe. Même au sein de leur mouvement, plusieurs membres refusent d’y croire et quittent Juhaymân lorsque cette croyance devient centrale. Les recherches fondées sur d’anciens membres de la mouvance montrent précisément que la proclamation d’al-Qahtânî comme Mahdî provoqua une nouvelle fracture interne. (Scribd) Le groupe restant entre alors dans une logique extraordinairement dangereuse : si le Mahdî est apparu, l’ordre politique normal n’a plus de raison de continuer.

Et selon leur lecture, où doit commencer la nouvelle époque ?

Pas à Riyad. Pas à Médine. Pas dans le désert. Mais :

auprès de la Kaaba. Les chercheurs Hegghammer et Lacroix montrent que la faction voulait notamment faire prêter allégeance à al-Qahtânî dans la zone du Haram, entre le secteur de Hajar al-Aswad et Maqâm Ibrahim, en s’appuyant sur sa propre lecture de traditions eschatologiques. (Scribd) Pour eux : la prise du Masjid al-Harâm n’est donc pas seulement une prise d’otages.

C’est censé être : le commencement d’un nouvel ordre.

Mardi 20 novembre 1979 : Fajr

La nuit se termine. Des fidèles convergent vers le Masjid al-Harâm. La prière de Fajr est accomplie. Autour de la Kaaba se trouvent :

habitants de La Mecque, visiteurs, pèlerins restés après le Hajj. Personne n’imagine qu’au sein de cette foule se trouve un groupe armé parfaitement préparé.

Le nombre exact de membres est discuté. Un télégramme diplomatique américain envoyé dès le 21 novembre 1979, donc pratiquement en temps réel, parle d’environ 300 hommes lourdement armés. Les recherches académiques plus récentes retiennent également un ordre de grandeur proche de 300 pour le noyau insurgé. Certaines sources saoudiennes postérieures parlent d’environ 260 ; d’autres récits ont donné des chiffres beaucoup plus élevés. (Bureau de l'historien)

La formulation la plus prudente est donc : environ quelques centaines d’assaillants.

Ils ne viennent pas simplement avec quelques armes cachées sous leurs vêtements

L’opération a été préparée. Des armes et des munitions ont été introduites ou stockées à l’avance dans l’immense complexe. Mais ici encore :

prudence. Une histoire extrêmement populaire affirme que toutes les armes auraient été introduites dans des cercueils présentés comme contenant des morts devant être priés dans le Haram. Cette version est devenue presque cinématographique. Mais les récits contemporains et rétrospectifs ne concordent pas parfaitement sur la manière exacte dont les stocks ont été introduits.

Des témoignages saoudiens ultérieurs parlent également d’armes et de munitions dissimulées dans des conteneurs ou matériel liés aux travaux et cachées dans différentes parties du complexe. (Arab News) Pour notre expérience : ne montrons pas l’histoire des cercueils comme un fait certain. Le fait sûr est :

les armes avaient été préparées et prépositionnées.

Puis les portes sont verrouillées

Après la prière, la situation bascule. Des hommes armés prennent position. Les accès sont contrôlés. Des membres du groupe gagnent des positions dominantes.

Des milliers de fidèles se retrouvent initialement pris dans le complexe. Puis la sonorisation du Masjid al-Harâm, normalement destinée : à l’adhân, à la récitation,

aux sermons, est utilisée pour une proclamation totalement différente. Le groupe annonce : le Mahdî est arrivé.

Et l’homme qu’il désigne est : Mohammad ibn ‘Abdillâh al-Qahtânî. (Arab News)

La Kaaba devient la scène d’une bay‘a imposée

Juhaymân et ses hommes demandent que les personnes présentes reconnaissent al-Qahtânî. Leur proclamation associe : le changement de siècle, la venue supposée du Mahdî,

la corruption présumée du pouvoir, et la nécessité d’une nouvelle allégeance. Les membres du groupe prêtent eux-mêmes serment. Puis ils cherchent à obtenir l’adhésion des autres présents. (Arab News)

Imaginez la confusion. Quelques minutes auparavant : Fajr. Puis :

des armes. Les portes fermées. Un homme présenté comme Mahdî. Un discours contre le pouvoir.

Et autour : la Kaaba.

La première réaction des fidèles n’est pas forcément de comprendre qu’il s’agit d’une insurrection

La scène est tellement inconcevable que plusieurs témoins ont d’abord du mal à comprendre ce qui se passe. Le Haram était considéré comme un espace dans lequel l’introduction d’armes et le combat étaient pratiquement inimaginables. Les gardes présents n’étaient pas préparés à affronter une force lourdement armée. L’attaque exploite donc précisément quelque chose qui faisait la force spirituelle du lieu :

la confiance dans sa sacralité. Le groupe sait que personne ne s’attend à une bataille à cet endroit.

La nouvelle atteint le gouvernement

Riyad et les responsables saoudiens comprennent progressivement : le Masjid al-Harâm est entre les mains d’insurgés. Et un problème terrible apparaît immédiatement. Il est relativement simple pour un État de dire :

« envoyez l’armée reprendre un bâtiment. »

Mais ce bâtiment est : le Masjid al-Harâm. Le lieu le plus sacré de l’Islam. La Kaaba est au milieu.

Des civils sont encore présents. Et l’usage de la force dans le Haram possède des règles religieuses particulièrement strictes. L’État se retrouve donc face à un problème à la fois : militaire,

religieux, politique et symbolique. Une étude récente d’Oxford décrit précisément cette phase initiale comme une forme de paralysie provoquée par la tension entre la nécessité de reprendre le Sanctuaire et l’interdiction religieuse de violer sa sacralité. (OUP Academic)

Pourquoi les forces saoudiennes ne peuvent-elles pas simplement ouvrir le feu ?

Parce que le Haram n’est pas un champ de bataille ordinaire. Le Coran dit notamment :

وَلَا تُقَـٰتِلُوهُمْ عِندَ ٱلْمَسْجِدِ ٱلْحَرَامِ حَتَّىٰ يُقَـٰتِلُوكُمْ فِيهِ

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah : « Mais ne les combattez pas près de la Mosquée Sacrée avant qu’ils ne vous y aient combattus. »: Al-Baqara, 2:191. (Quran.com) Et le verset prévoit ensuite le cas où l’agression a effectivement commencé dans ce lieu. C’est précisément ce type de raisonnement juridique qui va devenir central.

Les ‘ulamâ sont consultés

Le gouvernement demande donc aux principaux savants religieux du Royaume une décision juridique. Peut-on utiliser la force à l’intérieur du Masjid al-Harâm alors que les assaillants s’y sont retranchés ? La réponse n’est pas :

« la sacralité n’a plus d’importance. »

Au contraire. Selon les sources contemporaines, la décision des ‘ulamâ autorise l’usage de la force à condition que les insurgés soient d’abord appelés à déposer leurs armes et à se rendre. S’ils refusent et poursuivent le combat : la force devient permise pour libérer le Sanctuaire.

Les documents contemporains cités dans l’International Journal of Middle East Studies confirment l’émission de cette fatwa et son lien avec la situation exceptionnelle créée par les assaillants eux-mêmes à l’intérieur du Haram. (Cambridge University Press) Cette distinction est essentielle. L’autorisation ne signifie pas : « combattre dans le Haram est désormais normal ».

Elle signifie : « ceux qui ont déclenché le combat dans le Haram ne peuvent utiliser sa sacralité comme bouclier pour rendre impossible leur neutralisation ».

Le 23 novembre, même la prière du vendredi est bouleversée

Trois jours ont déjà passé. Le Masjid al-Harâm n’est toujours pas libéré. Selon les récits saoudiens contemporains repris lors du quarantième anniversaire, le vendredi 23 novembre, le sermon habituel ne peut pas se dérouler normalement dans la Grande Mosquée. La fatwa permettant une opération après appel à la reddition est alors rendue publique. (Arab News)

Pour La Mecque : c’est presque inimaginable. Le lieu autour duquel des millions de musulmans prient quotidiennement est inaccessible.

Et le groupe possède un avantage terrible : le bâtiment lui-même

La première grande expansion saoudienne venait justement de transformer le Masjid al-Harâm. Nouveaux niveaux. Galeries. Salles.

Sous-sols. Escaliers. Espaces techniques. Le complexe est désormais beaucoup plus vaste que l’ancien Haram.

En temps normal : c’est un avantage. Pendant un siège : cela crée un labyrinthe.

Les assaillants peuvent se déplacer dans : les niveaux supérieurs, les zones périphériques, puis surtout les espaces souterrains.

La reprise ne peut donc pas se limiter à : « entrer dans la cour et atteindre la Kaaba ». Il faut reprendre : tout le complexe.

Les premiers affrontements sont extrêmement coûteux

Les forces saoudiennes tentent d’avancer. Les insurgés résistent. Le combat est particulièrement difficile parce que les assaillants connaissent leurs positions et disposent de secteurs défensifs dans un environnement où l’usage d’armes lourdes doit être limité autant que possible. Des hommes meurent.

D’autres sont blessés. Progressivement, les forces gouvernementales reprennent certaines portions du Haram et repoussent les insurgés vers des zones de plus en plus difficiles d’accès. (Arab News) Mais Juhaymân ne se rend pas.

Puis le « Mahdî » meurt

Mohammad ibn ‘Abdillâh al-Qahtânî, l’homme autour duquel toute l’architecture apocalyptique du groupe avait été construite, est tué pendant les combats. Ce fait est officiellement confirmé à la fin du siège par le ministre saoudien de l’Intérieur. (Cambridge University Press) Pour le groupe : le problème théologique est immense.

Ils avaient affirmé : voici le Mahdî. Or celui qu’ils avaient identifié comme tel vient de mourir avant la victoire annoncée. Mais le siège ne s’arrête pas immédiatement.

Juhaymân et ses partisans restants continuent à se battre.

La bataille descend alors sous la Grande Mosquée

La phase finale se concentre largement dans les espaces souterrains du complexe. Il existe : des pièces, des passages,

des zones de service et des secteurs difficiles à approcher frontalement. C’est cette phase qui donnera naissance à énormément de récits, parfois exacts, parfois embellis. Il est certain que les forces saoudiennes ont finalement dû utiliser des méthodes particulières pour neutraliser les hommes retranchés sous la mosquée et que des agents incapacitants ont joué un rôle dans la dernière phase selon plusieurs témoignages. (Arab News)

Mais c’est ici que nous devons parler d’une des légendes les plus célèbres du siège.

« Le GIGN français a libéré La Mecque » : beaucoup plus compliqué

On lit partout :

« Le GIGN français est entré dans La Mecque, ses hommes se sont convertis à l’Islam puis ont pris d’assaut le Haram. »

Cette version est souvent racontée comme un fait parfaitement établi. Elle ne l’est pas. Un article académique publié par Cambridge dès 1986 rappelle que Le Point avait affirmé une intervention du GIGN, mais que les autorités françaises et saoudiennes l’avaient catégoriquement démentie. L’auteur ajoute que beaucoup des affirmations circulant alors sur cette intervention restaient invérifiées. (Cambridge University Press) Il existe aussi des récits ultérieurs parlant :

de conseils techniques français, de spécialistes, ou de matériel fourni. Mais cela ne permet pas d’écrire :

« des commandos français ont pénétré dans le Haram et l’ont libéré ». Pour notre expérience historique : ne racontons pas cette version comme une certitude.

Le même problème existe pour certaines affirmations concernant des unités étrangères

Des récits ultérieurs attribuent également différents rôles opérationnels à des forces pakistanaises ou à d’autres conseillers étrangers. La documentation est suffisamment contradictoire pour qu’il soit dangereux de transformer ces récits en scène centrale. Ce que nous pouvons affirmer sans difficulté : les forces saoudiennes reprennent finalement le contrôle du Masjid al-Harâm.

L’éventuelle assistance technique étrangère demeure une question secondaire dont plusieurs détails restent discutés.

4 décembre 1979 : le siège prend fin

Après deux semaines de combats : les dernières positions tombent. Le 4 décembre, le ministre de l’Intérieur, le prince Nâyif ibn ‘Abd al-‘Azîz, annonce que les combats ont pris fin dans la nuit et que le Haram est de nouveau sous contrôle gouvernemental. Juhaymân fait partie des prisonniers.

Al-Qahtânî est mort. (Cambridge University Press) La période allant : du 20 novembre au 4 décembre 1979 a donc duré environ :

QUATORZE JOURS. Saudipedia indique d’ailleurs que la fermeture complète liée à l’affaire Juhaymân fut, dans l’histoire saoudienne contemporaine, l’exception majeure avant les restrictions sanitaires de 2020. (Saudipedia)

Le Haram est libéré… mais le bilan est terrible

Même aujourd’hui : les chiffres exacts ne sont pas totalement uniformes. Une étude académique publiée dans l’International Journal of Middle East Studies en 1986 reprend les chiffres annoncés en janvier 1980 : 127 membres des forces de sécurité tués,

26 pèlerins tués, auxquels s’ajouteraient : 177 morts parmi les insurgés, dont certains prisonniers décédés ensuite de leurs blessures. Elle mentionne également :

451 militaires blessés et 109 pèlerins blessés. (Cambridge University Press) Des rétrospectives saoudiennes plus récentes donnent un chiffre inférieur d’environ 117 insurgés tués. (Arab News)

Nous avons donc une divergence documentaire. La bonne formulation est : plusieurs centaines de personnes furent tuées ou blessées. Et surtout :

ne pas présenter un bilan unique comme parfaitement certain.

Juhaymân est vivant

C’est un autre contraste saisissant. L’homme proclamé Mahdî : al-Qahtânî, est mort.

L’homme qui avait construit politiquement le mouvement : Juhaymân, est capturé. Il est interrogé.

D’autres survivants sont arrêtés. Le gouvernement doit maintenant décider : que faire des responsables d’une prise armée du Masjid al-Harâm ayant causé des centaines de victimes ?

9 janvier 1980

Un peu plus d’un mois après la libération de la Grande Mosquée : Juhaymân et plusieurs dizaines de ses compagnons sont exécutés. La documentation académique contemporaine donne : 63 condamnés exécutés

dans huit villes du Royaume. Juhaymân fait partie de ce groupe. (Cambridge University Press) Les condamnés ne sont d’ailleurs pas tous saoudiens. Les données contemporaines citées par Cambridge mentionnent également des ressortissants :

égyptiens, yéménites, koweïtiens, irakien,

soudanais. Cela rappelle que la faction, bien que principalement saoudienne, possédait aussi une dimension transnationale. (Cambridge University Press)

Mais l’histoire ne s’arrête pas à La Mecque

L’un des aspects les plus incroyables de cette affaire se produit à : plusieurs milliers de kilomètres. Dans les premières heures suivant l’attaque, personne ne comprend exactement qui contrôle le Haram. Les informations sont rares.

Les rumeurs se répandent. Certains affirment : que l’Iran serait impliqué. D’autres :

que les États-Unis ou Israël seraient responsables. Ces accusations sont fausses. Un télégramme de l’ambassade américaine à Jeddah daté du 21 novembre indique déjà que les informations disponibles ne montrent aucune relation directe avec l’Iran. (Bureau de l'historien) Mais la vérité voyage moins vite que la rumeur.

L’ayatollah Khomeini accuse publiquement les États-Unis

Au lendemain de l’attaque, une déclaration diffusée depuis l’Iran suggère que l’impérialisme américain pourrait être derrière les événements de La Mecque. Les documents diplomatiques américains reproduisent directement cette déclaration et soulignent que Washington cherchait alors désespérément à empêcher la propagation de cette fausse information. (Bureau de l'historien) Nous sommes en novembre 1979. L’ambassade américaine de Téhéran a déjà été prise quelques semaines auparavant.

La région est extraordinairement tendue. Et soudain :

« les Américains ont attaqué La Mecque »

se répand comme une rumeur.

Le lendemain, l’ambassade américaine au Pakistan brûle

Le : 21 novembre 1979, une foule attaque l’ambassade des États-Unis à Islamabad. Le bâtiment est incendié.

Des personnes sont tuées. Les documents officiels américains indiquent explicitement que l’attaque fut déclenchée au moins en partie par les fausses informations selon lesquelles les États-Unis auraient participé à la prise du Masjid al-Harâm. (Bureau de l'historien) L’événement de La Mecque vient donc de produire des morts : au Pakistan.

Voilà l’ampleur symbolique mondiale du Haram. Une rumeur sur La Mecque peut embraser une capitale située à des milliers de kilomètres.

Il faut également éviter une autre confusion : Juhaymân n’est pas un agent de la révolution iranienne

Les deux événements se produisent en 1979. La révolution iranienne triomphe en février. La prise de la Grande Mosquée survient en novembre. Il est donc tentant de relier directement les deux.

Mais les sources contemporaines et les études spécialisées ne montrent pas que Juhaymân agissait pour Khomeini. Le mouvement de Juhaymân est issu d’une trajectoire religieuse saoudienne propre, très différente du chiisme révolutionnaire iranien. (Bureau de l'historien) Les deux crises appartiennent au même climat régional d’intense mobilisation religieuse. Elles ne sont pas :

la même organisation.

Juhaymân n’est pas non plus « le fondateur d’Al-Qaïda »

Autre raccourci fréquent. Certains documentaires racontent l’événement comme : « le véritable début d’Al-Qaïda ». Ce n’est pas sérieux historiquement.

Thomas Hegghammer, spécialiste du militantisme saoudien, insiste justement sur le fait qu’il existe très peu de liens organisationnels ou idéologiques substantiels entre le groupe de Juhaymân et Al-Qaïda. La faction de 1979 appartient à un courant particulier : piétiste, rejetant,

apocalyptique, principalement tourné vers la purification interne de la société saoudienne. Le jihadisme transnational qui se développera dans les décennies suivantes possède une histoire distincte. (Cambridge Assets) L’influence indirecte de 1979 est réelle.

La filiation directe : non.

Alors pourquoi cette attaque est-elle un tournant historique aussi important ?

Parce qu’elle révèle brutalement quelque chose que presque personne ne voulait envisager. Le Royaume avait investi : dans les routes, dans le pétrole,

dans l’aviation, dans les extensions du Haram, dans les infrastructures modernes. Et la plus grave menace contre le lieu sacré depuis des décennies ne vient pas :

d’une armée étrangère, d’un État ennemi, ou d’une invasion extérieure. Elle vient :

de citoyens et militants religieux issus de l’intérieur même de la société. C’est un choc politique considérable.

Le gouvernement comprend qu’une modernisation économique ne garantit pas la stabilité religieuse

L’Arabie saoudite des années 1970 changeait extraordinairement vite. Revenus pétroliers. Télévision. Grandes villes.

Universités. Travailleurs étrangers. Technologies occidentales. Routes.

Aéroports. Nouveaux modes de consommation. Juhaymân construit une partie de son discours en réaction à cette transformation. Il ne rejette pas uniquement :

un ministre, ou une loi. Il rejette : la direction prise par la société.

L’attaque révèle donc qu’une partie des tensions provoquées par la modernisation peut aussi prendre une forme religieuse extrême. (Cambridge University Press)

Après 1979, le pouvoir renforce le rôle de l’establishment religieux

C’est l’une des conséquences majeures. Thomas Hegghammer considère que la prise de La Mecque eut un effet indirect important : elle poussa le régime à donner davantage de pouvoir aux ‘ulamâ et davantage d’espace à certains militants islamiques durant le début des années 1980. (Cambridge Assets) Madawi al-Rasheed décrit également comment l’État et l’establishment religieux, tous deux ébranlés par l’accusation de relâchement moral formulée par Juhaymân, renforcèrent ensuite plusieurs politiques conservatrices dans l’espace public. (Cambridge University Press)

Mais une nuance est indispensable.

Non : « toute la société saoudienne était libérale jusqu’à Juhaymân puis devint conservatrice en une nuit » est faux

1979 constitue bien un tournant. Mais l’Arabie saoudite possédait déjà : une tradition religieuse conservatrice, un establishment religieux puissant,

des règles sociales strictes. Et le durcissement du début des années 1980 s’inscrit également dans un contexte plus vaste : révolution iranienne, réveil religieux international,

guerre d’Afghanistan, tensions régionales, transformations sociales dues au pétrole. Même des analyses contemporaines qui reconnaissent 1979 comme tournant rappellent qu’il serait artificiel d’attribuer toute l’évolution religieuse du Royaume à une seule attaque. (Carnegie pour la paix internationale)

Notre formulation sera donc : 1979 accélère et renforce une dynamique conservatrice ; il ne la crée pas entièrement.

L’autre conséquence concerne directement notre Histoire du Hajj : la sécurité du Haram

Avant le 20 novembre : introduire une force armée dans la Grande Mosquée semblait pratiquement inconcevable. Après : plus jamais.

La surveillance du Sanctuaire devient une question stratégique. Accès. Sous-sols. Minarets.

Zones techniques. Personnel. Gestion des foules. Communications.

Interventions d’urgence. Le Haram est toujours un lieu : de prière. Mais les autorités comprennent désormais qu’il faut aussi pouvoir le protéger contre :

une attaque venant de l’intérieur. Saudipedia rappelle que l’épisode de 1979 reste la seule fermeture totale de cette nature dans l’histoire saoudienne du Masjid al-Harâm avant les mesures exceptionnelles de la pandémie de COVID-19. (Saudipedia)

Et ce siège rappelle une vérité que notre histoire avait déjà rencontrée

Abraha avait approché La Mecque. La Kaaba avait connu les guerres civiles. Les Qarmates avaient massacré des pèlerins et emporté Hajar al-Aswad. Al-Hajjâj avait assiégé la ville.

Les crues avaient détruit des murs. Puis, en 1979 : des hommes s’emparent du Haram de l’intérieur. La sacralité du lieu n’a jamais signifié :

que l’être humain devient incapable d’y commettre une transgression. Elle signifie au contraire : que la transgression y est d’autant plus grave.

La différence avec les Qarmates est cependant fondamentale

Les Qarmates venaient d’un État extérieur à La Mecque. Ils entrent. Massacrent. Emportent Hajar al-Aswad.

Puis repartent. Juhaymân, lui : est saoudien. Il a grandi dans le système religieux du Royaume.

Son mouvement s’est développé à Médine. Il parle le langage de la réforme religieuse. Il prétend restaurer une pureté islamique. Puis il finit par :

prendre les armes dans le Haram. C’est précisément ce paradoxe qui rend l’événement si important dans l’histoire des mouvements religieux contemporains.

Son identification du Mahdî montre également le danger d’une lecture apocalyptique transformée en certitude politique

Les membres de sa faction voient : un nom. Une date. Des récits.

Des coïncidences. Puis construisent progressivement une certitude : « c’est lui. » À partir de là :

une conviction religieuse non vérifiée devient justification de : la rupture, la rébellion, la prise d’otages,

puis le combat dans le Haram. Et quelques jours plus tard : l’homme présenté comme Mahdî est mort. Cela constitue l’un des exemples modernes les plus spectaculaires de ce qui peut arriver lorsqu’une interprétation eschatologique particulière est transformée en programme politique armé.

Le Masjid al-Harâm rouvre

Après la reprise : il faut nettoyer. Réparer. Examiner les dégâts.

Les murs portent les traces du combat. Puis les fidèles peuvent revenir. Une rétrospective saoudienne rapporte qu’une grande foule revient pour la prière quelques jours après la fin de l’opération. (Arab News) Et quelque chose de profondément symbolique se produit :

le tawaf recommence. Encore une fois. Comme après : les Qarmates,

les sièges, les incendies, les crues. Le Haram survit à ceux qui l’ont transformé en champ de bataille.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

DATE CERTAINE La prise du Masjid al-Harâm commence le 20 novembre 1979, correspondant au 1er Muharram 1400 H. Le contrôle total est rétabli le 4 décembre 1979, soit environ deux semaines plus tard. (Cambridge University Press) CE N’EST PAS LE HAJJ L’attaque intervient après la saison du Hajj de 1399 H, même si de nombreux visiteurs sont encore présents à La Mecque.

ORIGINE DU GROUPE La faction insurgée provient d’une radicalisation d’al-Jamâ‘a al-Salafiyya al-Muhtasiba, mouvement piétiste établi à Médine dans les années 1960. La branche de Juhaymân rompt avec le courant principal vers 1977 et devient de plus en plus apocalyptique. (Cambridge University Press) JUHAYMÂN Juhaymân al-‘Utaybî est le véritable dirigeant du groupe. Il est notamment un ancien membre de la Garde nationale et développe une critique religieuse et politique radicale du régime.

L’HOMME PROCLAMÉ MAHDÎ Le groupe identifie Mohammad ibn ‘Abdillâh al-Qahtânî, beau-frère de Juhaymân, comme le Mahdî attendu. Cette identification est une croyance propre à la faction et n’est pas reconnue par les grands savants musulmans. (Arab News) NOMBRE D’ASSAILLANTS Les estimations varient. Des sources contemporaines et académiques parlent d’environ 300 hommes ; d’autres donnent des chiffres différents. Il vaut mieux écrire « quelques centaines d’assaillants ». (Bureau de l'historien)

LES CERCUEILS REMPLIS D’ARMES C’est une histoire populaire mais dont les détails ne sont pas suffisamment homogènes dans les sources pour en faire une scène certaine. Ce qui est solidement établi est que les insurgés disposaient de stocks d’armes préparés à l’avance. LA FATWA Les autorités religieuses saoudiennes autorisent l’usage de la force dans le Haram après appel à la reddition des insurgés. Le raisonnement est notamment rapproché de Coran 2:191, qui interdit de commencer le combat près de la Mosquée sacrée mais prévoit la riposte lorsqu’une agression y est déclenchée. (Cambridge University Press)

AL-QAHTÂNÎ L’homme présenté comme Mahdî est tué pendant les combats. Sa mort est officiellement confirmée lorsque le gouvernement annonce la fin du siège. (Cambridge University Press) JUHAYMÂN Juhaymân survit au siège et est capturé avec de nombreux partisans.

BILAN HUMAIN Les chiffres divergent. Une source académique reprenant les données annoncées en janvier 1980 cite 127 membres des forces de sécurité et 26 pèlerins morts, ainsi que 177 insurgés morts ; d’autres rétrospectives saoudiennes donnent un bilan inférieur pour les insurgés. Il est donc plus sérieux de parler de plusieurs centaines de morts et blessés plutôt que de prétendre disposer d’un chiffre incontestable. (Cambridge University Press)

LES EXÉCUTIONS Le 9 janvier 1980, Juhaymân et 62 autres condamnés sont exécutés dans plusieurs villes du Royaume. (Cambridge University Press) LE GIGN La version selon laquelle des commandos français du GIGN se seraient convertis puis auraient personnellement pris d’assaut le Masjid al-Harâm ne doit pas être présentée comme un fait établi. Une étude académique contemporaine rappelle que la participation opérationnelle directe alléguée fut démentie par les autorités saoudiennes et françaises et que plusieurs détails demeurent invérifiés. (Cambridge University Press)

AUCUNE PREUVE D’UNE OPÉRATION IRANIENNE Les informations diplomatiques contemporaines ne montrent pas que le groupe de Juhaymân agissait pour l’Iran. Les événements de La Mecque et la révolution iranienne appartiennent au même contexte de 1979 mais sont politiquement et doctrinalement distincts. (Bureau de l'historien) UNE FAUSSE RUMEUR PROVOQUE UNE AUTRE TRAGÉDIE Des accusations infondées affirmant que les États-Unis étaient responsables de l’attaque contribuent dès le 21 novembre 1979 à l’incendie de l’ambassade américaine à Islamabad, au Pakistan. (Bureau de l'historien)

JUHAYMÂN ≠ AL-QAÏDA Les spécialistes soulignent qu’il n’existe pratiquement pas de continuité organisationnelle ou idéologique substantielle permettant de présenter le groupe de Juhaymân comme l’ancêtre direct d’Al-Qaïda. (Cambridge Assets) CONSÉQUENCE POLITIQUE L’affaire de 1979 renforce indirectement le poids des ‘ulamâ et contribue au durcissement de plusieurs dimensions de la vie publique saoudienne au début des années 1980. Mais elle n’explique pas seule l’ensemble de cette évolution. (Cambridge Assets)

Le Masjid al-Harâm avait traversé l’une des crises les plus graves de son histoire contemporaine. Pourtant, le prochain grand défi ne viendrait pas d’un groupe armé, mais de la gestion de foules toujours plus nombreuses.

VOIR LES SOURCES

Histoire 24

Quand la foule devient le défi : La Mecque 1987, le tunnel de 1990, l’incendie de Mina et les catastrophes des Jamarât

Époque
1987-2006, avec les transformations qui suivent jusqu’à la mise en service du nouveau complexe des Jamarât
Lieux principaux
La Mecque, Mina, le tunnel d’al-Ma‘âisim et les Jamarât
Thème
après des siècles durant lesquels le principal danger du Hajj était le voyage, le désert ou l’insécurité des routes, le problème change complètement. Des millions de pèlerins peuvent désormais atteindre La Mecque. La question devient : comment déplacer cette immense population dans des espaces rituels fixes, pendant des périodes extrêmement courtes, sans que la densité elle-même ne devienne mortelle ?

Niveau de certitude : élevé pour les principales catastrophes et leurs bilans officiels, grâce aux archives contemporaines, à la littérature médicale et aux recherches sur la dynamique des foules. Mais il faudra être particulièrement prudent sur deux points : les circonstances exactes des affrontements de 1987 restent politiquement contestées entre l’Iran et l’Arabie saoudite ; et dans plusieurs catastrophes de foule, les premiers bilans diffèrent légèrement des chiffres consolidés publiés ensuite.

Le problème du Hajj vient de changer de nature

Pendant presque toute notre histoire, rejoindre La Mecque était déjà une épreuve. Il fallait traverser : des déserts, des mers,

des territoires en guerre, des routes où l’eau pouvait manquer, des régions contrôlées par des tribus, des épidémies,

des mois de voyage. Au XXᵉ siècle, une partie considérable de ces obstacles disparaît. Les avions arrivent. Les routes asphaltées arrivent.

Les autobus arrivent. Les frontières sont administrées. Les groupes nationaux organisent le voyage. Les aéroports absorbent les pèlerins par dizaines de milliers.

Dans l’Histoire 22, nous avons vu le résultat : dès 1974, le Hajj dépasse le million de participants. Puis la croissance continue. La technologie vient de résoudre une grande partie de la question :

« Comment atteindre La Mecque ? »

Mais elle vient simultanément d’en créer une autre :

« Comment faire tenir tout le monde dans les mêmes lieux ? »

Car on peut multiplier : les avions, les bus, les hôtels,

les routes. Mais on ne peut pas multiplier : ‘Arafat. Muzdalifah.

Mina. Les trois Jamarât. La Kaaba. Le rite possède une géographie fixe.

Le Hajj moderne est prisonnier d’une équation très particulière

Un concert peut être déplacé vers un stade plus grand. Un aéroport peut être doublé. Une ville nouvelle peut être construite ailleurs. Mais lorsque deux millions de pèlerins doivent stationner à ‘Arafat :

ils doivent être à : ‘Arafat. Lorsque les pèlerins accomplissent le ramy : ils doivent atteindre :

les Jamarât à Mina. La capacité des infrastructures peut donc être augmentée. La géographie religieuse, elle, ne peut pas être déplacée arbitrairement. Voilà la difficulté extraordinaire du Hajj contemporain.

Il faut aussi corriger une expression devenue très courante

On dit souvent en français : « la lapidation du diable ». C’est une formulation populaire, mais elle peut donner une image incorrecte. Le pèlerin n’adore pas les stèles.

Et il ne prétend pas non plus qu’un démon physique est emprisonné à l’intérieur de chaque colonne. Il accomplit : le ramy al-jamarât, c’est-à-dire le lancer rituel des cailloux aux emplacements prescrits.

Les colonnes qui existaient autrefois, puis les longues parois actuelles, servent principalement à matérialiser la zone du lancer. Cette distinction deviendra particulièrement importante lorsque les ingénieurs modifieront complètement leur forme afin de rendre le rite plus sûr.

Et avant même les grandes catastrophes de foule, le Hajj est frappé par une crise politique

Nous sommes en : 1987. Depuis la révolution iranienne de 1979, les relations entre : l’Iran

et l’Arabie saoudite sont extrêmement tendues. Depuis plusieurs années, des pèlerins iraniens organisent également durant le Hajj des rassemblements politiques dénonçant notamment :

les États-Unis, Israël, et ce qu’ils présentent comme les puissances impérialistes. Pour Téhéran, ces manifestations s’inscrivent dans une conception politique et religieuse du pèlerinage.

Pour Riyad, le Hajj ne doit pas devenir : une tribune politique mettant en danger les autres pèlerins. La tension monte d’année en année. Puis arrive :

le 31 juillet 1987.

Des dizaines de milliers de pèlerins iraniens participent à une marche

La manifestation se déroule à La Mecque. Des slogans sont scandés. Des forces de sécurité saoudiennes ont été déployées. À un certain point du trajet, la progression de la manifestation est bloquée.

Puis : la situation dégénère. Des projectiles sont lancés. Les forces de sécurité interviennent.

Une énorme foule se retrouve comprimée. Des hommes et des femmes tombent. D’autres cherchent à reculer. Et très rapidement :

des centaines de personnes sont mortes. Le bilan officiel saoudien publié immédiatement après les événements est : 402 morts. Parmi eux :

275 Iraniens, 85 Saoudiens : comprenant des membres des forces de sécurité : et 42 pèlerins d’autres nationalités.

Le même bilan fait état de 649 blessés. (Upi)

Mais voici le point fondamental : nous ne savons pas exactement comment toutes ces personnes sont mortes

Et nous devons absolument l’écrire. L’Arabie saoudite affirme alors que les violences ont commencé avec la manifestation iranienne et soutient que la majorité des victimes ont été écrasées ou piétinées lors de la mêlée. L’Iran affirme au contraire que les forces saoudiennes ont ouvert le feu sur les pèlerins. Des journalistes voient ensuite en Iran des corps présentant des blessures par balle ; des sources américaines de renseignement citées quelques semaines plus tard affirment elles aussi que des forces saoudiennes auraient utilisé des armes à feu et des gaz lacrymogènes. Riyad maintient à l’époque que ses forces n’ont pas tiré à balles réelles. (Upi)

La conclusion rigoureuse est donc : l’affrontement est certain ; le bilan d’environ 400 morts est solide ; la responsabilité précise et les mécanismes de décès restent contestés. Nous ne devons donc appeler l’événement ni simplement :

« massacre saoudien de pèlerins pacifiques »

ni simplement : « émeute iranienne ayant écrasé ses propres participants ». Ces deux formulations reprennent la version politique d’un camp.

Ce qui est incontestable, c’est que le Hajj est devenu le théâtre d’un conflit international

Le choc est immense. Le Hajj rassemble des musulmans provenant de pays en conflit. Mais leur rivalité vient désormais de produire : plus de quatre cents morts

à La Mecque. Les relations entre Riyad et Téhéran se détériorent brutalement. Des ambassades saoudienne et d’autres représentations étrangères sont attaquées à Téhéran après les événements. (The Washington Post) Puis apparaît une conséquence qui va durablement transformer l’organisation du Hajj :

LES QUOTAS.

On ne peut plus laisser le nombre de pèlerins augmenter sans limite

Le principe retenu dans le cadre de l’Organisation de la Conférence islamique : devenue depuis l’Organisation de la coopération islamique : est d’environ : 1 000 pèlerins par million pour déterminer les contingents nationaux. Les textes réglementaires liés au Hajj indiquent que cette décision remonte au cadre OIC de 1987 ; son application et son soutien politique sont notamment discutés lors de la réunion ministérielle d’Amman en 1988, juste après la crise de La Mecque. (Hajj Information)

Ce système deviendra l’une des caractéristiques les plus importantes du Hajj moderne. Un Indonésien ne peut plus simplement décider :

« Cette année, tous ceux qui veulent partir partent. »

L’Indonésie reçoit : un contingent. Le Sénégal : un contingent.

La France : un contingent selon les dispositifs applicables. Le Pakistan : un contingent.

L’objectif n’est pas religieux. Il est : capacitaire. Mina n’est pas extensible à l’infini.

Et au même moment commence la deuxième grande expansion saoudienne du Masjid al-Harâm

Le problème du nombre est suffisamment évident pour que le roi Fahd engage une nouvelle extension massive. La première pierre de la deuxième grande expansion saoudienne est posée à la fin des années 1980. Le complexe s’étend notamment sur la partie occidentale du Haram. Sous-sol.

Rez-de-chaussée. Étage. Escaliers mécaniques. Nouvelles entrées.

Deux nouveaux minarets. Immenses cours extérieures. La superficie totale du Masjid al-Harâm passe d’environ 160 168 m² à plus de 366 000 m², avec une capacité dépassant le million de fidèles lors des fortes affluences. (Saudipedia) Le message architectural est clair :

il faut préparer La Mecque à une foule encore plus grande. Puis arrive 1990. Et l’une des pires catastrophes de l’histoire du Hajj démontre que la taille du Haram n’est qu’une partie du problème.

2 juillet 1990 : le tunnel d’al-Ma‘âisim

Les pèlerins se déplacent entre les différents lieux saints. Parmi les infrastructures mises en place autour de Mina existe un long tunnel piétonnier : al-Ma‘âisim. Il permet de traverser une zone montagneuse plutôt que de contourner le relief.

Le principe est exactement celui que nous avons vu durant toute l’histoire moderne : une montagne gêne les pèlerins ? on la perce. Un tunnel doit permettre à la foule de circuler plus rapidement.

Ce matin-là : il devient un piège.

Deux flux humains se rencontrent

Les versions contemporaines diffèrent sur le déclenchement exact. Le ministre saoudien de l’Intérieur explique alors que sept pèlerins tombent d’une passerelle congestionnée près du tunnel, provoquant un mouvement de recul. Des pèlerins cherchent alors refuge ou repartent vers l’intérieur du passage pendant que d’autres continuent d’arriver en sens inverse. Deux masses humaines se rencontrent.

Personne ne peut avancer. Personne ne peut reculer. Les corps commencent à se comprimer. (Upi) D’autres témoins et reportages contemporains évoquent également :

une chaleur extérieure proche de 44 °C, une saturation extrême du tunnel et une défaillance ou insuffisance de ventilation qui aurait aggravé la suffocation. (Los Angeles Times) Nous ne devons donc pas réduire la catastrophe à :

« la ventilation est tombée en panne ». Le problème central est : une densité humaine extrême et des flux devenus incompatibles. La ventilation a pu aggraver la situation.

Le tunnel est rempli bien au-delà de ce qu’il peut absorber

Des milliers de personnes sont piégées. Certaines tombent. Une fois quelqu’un au sol : la personne derrière ne peut parfois même pas voir qu’un corps se trouve sous ses pieds.

Puis une seconde personne tombe. Puis une troisième. Des piles humaines se forment. Certains meurent :

par compression, par manque d’air, par écrasement. Les témoignages contemporains décrivent des personnes incapables de bouger dans un sens comme dans l’autre. (The Washington Post)

Puis vient le bilan. 1 426 morts. C’est le chiffre annoncé officiellement par les autorités saoudiennes. (Upi)

Mille quatre cent vingt-six personnes

Arrêtons-nous. Ce chiffre est supérieur : au nombre de victimes de nombreuses batailles historiques que nous avons racontées. Et pourtant :

personne n’avait lancé d’attaque. Aucun incendie. Aucune armée. Aucune bombe.

La foule elle-même était devenue l’environnement dangereux. C’est une rupture capitale dans notre Histoire du Hajj.

Le mot « panique » peut être trompeur

Pendant longtemps, les catastrophes de foule ont été décrites comme : « les gens ont paniqué ». Ou : « les pèlerins se sont précipités ».

Cela donne l’impression que chaque victime possède encore une liberté de mouvement et décide : de pousser, de courir, de se comporter irrationnellement.

Les travaux modernes sur la dynamique des foules montrent que ce n’est pas toujours ce qui se produit. À très haute densité : l’individu perd progressivement le contrôle de ses propres déplacements. Son corps se déplace parce que :

les corps derrière lui poussent, ceux devant lui bloquent, une pression latérale apparaît. À partir d’un certain niveau de densité :

on ne marche plus vraiment. On est transporté par la foule. Cette compréhension deviendra décisive après les catastrophes des Jamarât. (APS Journals)

Le véritable ennemi n’est donc pas nécessairement « la panique »

Il peut s’agir : d’un goulot d’étranglement, de deux flux opposés, d’un changement brutal de direction,

d’une sortie trop étroite, de personnes qui tombent, d’un obstacle, d’une densité dépassant le niveau auquel chaque individu peut encore contrôler son équilibre.

Cette distinction peut sembler scientifique. Elle est en réalité vitale. Car si l’on pense :

« les gens meurent parce qu’ils paniquent »

la solution devient : « dites-leur de rester calmes ». Si l’on comprend :

« le système crée une densité physiquement dangereuse »

la solution devient : changer le système.

Et le lieu où ce problème va devenir obsessionnel est Mina

Pourquoi Mina ? Parce que Mina possède une configuration unique. C’est une vallée relativement étroite entourée de montagnes. Des millions de pèlerins doivent y :

dormir, circuler, se rendre vers les Jamarât, repartir vers La Mecque.

Et le ramy possède un problème supplémentaire : énormément de pèlerins veulent accomplir le même geste au même moment. Pendant les jours du Hajj, la foule converge donc vers un nombre très limité de points. Les Jamarât deviennent :

le goulot d’étranglement du Hajj moderne.

Les trois petites colonnes ne sont plus adaptées à des millions de personnes

Dans l’ancien système, les Jamarât sont matérialisées par des colonnes relativement étroites. Imaginez plusieurs centaines de milliers de pèlerins voulant lancer sept cailloux. Certains s’approchent énormément afin d’être certains de toucher. D’autres hésitent.

Certains se retournent après avoir lancé. D’autres entrent. Le flux entrant rencontre parfois : le flux sortant.

Et tout autour : des personnes essaient encore de voir la cible. C’est exactement le type de géométrie qu’une foule immense supporte mal.

23 mai 1994 : les Jamarât

Nouvelle catastrophe. Les pèlerins convergent vers la zone du ramy. Une pression considérable apparaît autour de la passerelle et du pont des Jamarât. Des personnes tombent.

Puis la foule derrière continue d’avancer. Le bilan consolidé généralement repris : 270 morts. (PubMed Central (PMC)) Nous ne sommes que quatre ans après le tunnel.

La conclusion devient inquiétante : ce n’était pas un accident impossible à reproduire. Le Hajj moderne contient désormais des points de concentration intrinsèquement dangereux.

Puis survient un danger totalement différent

15 avril 1997 : Mina brûle. La ville de tentes est pleine. Des rangées entières de structures légères couvrent la vallée. À cette époque, de nombreux pèlerins cuisinent encore dans ou près de leurs tentes avec :

des réchauds, des bouteilles de gaz. Un feu se déclare. Des bonbonnes de gaz explosent selon plusieurs témoignages.

Puis : le vent se lève. Le feu saute de tente en tente. En quelques minutes, des secteurs entiers deviennent un brasier. (The Washington Post)

Une tente est parfaite pour le Hajj… jusqu’au moment où elle brûle

Elle est : légère, facile à monter, peu coûteuse,

adaptée à une occupation temporaire. Mais des dizaines de milliers de tentes placées presque côte à côte produisent : un combustible continu. Une flamme touche une tente.

Puis la suivante. Puis la suivante. Le vent transporte le feu. Des pèlerins commencent à courir.

Certains brûlent. D’autres meurent dans la fuite.

Le bilan final généralement retenu atteint 343 morts

Plus de : 1 500 personnes sont blessées selon les synthèses médicales ultérieures. (ScienceDirect) Encore une fois :

une infrastructure destinée à loger les pèlerins vient de devenir dangereuse. Et cette fois la réponse sera radicale.

Après 1997, Mina ne doit plus brûler de cette manière

Les anciennes tentes sont progressivement remplacées par un système permanent beaucoup plus sophistiqué. Les structures modernes sont constituées notamment de : fibre de verre recouverte de PTFE/Téflon, avec une forte résistance aux flammes et aux températures élevées.

À cela s’ajoutent : des réseaux d’eau incendie, des extincteurs, des systèmes d’alarme,

des sprinklers automatiques, des voies internes, des accès de secours, des systèmes de ventilation et de climatisation. (Saudipedia)

Le projet finit par couvrir environ : 2,5 millions de m² et peut accueillir approximativement : 2,6 millions de pèlerins

selon les données saoudiennes actuelles. (Saudipedia)

La tente du pèlerin devient une machine de sécurité

Voilà encore une transformation remarquable. La tente d’autrefois : toile, corde,

piquets. La tente moderne de Mina : matériau ignifuge, structure métallique,

climatisation, détecteur, sprinkler, alarme,

réseau incendie. Le pèlerin dort toujours : sous une tente. Mais technologiquement :

il ne s’agit presque plus du même objet.

Puis 1998 montre que le problème des Jamarât n’est toujours pas résolu

À peine un an après l’incendie : 9 avril 1998. Une immense foule se concentre de nouveau autour du pont des Jamarât. Des personnes tombent.

La pression continue derrière elles. Le bilan : 118 morts et environ :

180 blessés dans les synthèses médicales. (PubMed Central (PMC)) 1994 :

1998 :

Le même rite.

La même zone. Le même type général de problème.

Puis 2001

Nouvelle compression de foule aux Jamarât. 35 morts. Puis : 2003.

Nouvelle catastrophe. 14 morts. Les chiffres peuvent sembler « faibles » uniquement parce que nous venons de parler de 1 426 victimes. Mais imaginons une infrastructure dans laquelle :

14 personnes, puis 35, puis 118, puis 270

meurent régulièrement pendant le même geste. Le problème ne peut plus être traité comme une succession de hasards. (PubMed Central (PMC))

1er février 2004 : nouveau drame

Environ deux millions de pèlerins participent au Hajj. Le ramy commence. Une concentration exceptionnelle se produit. Des personnes transportent également :

sacs, bagages, effets personnels. Certains objets tombent.

Des pèlerins s’arrêtent ou trébuchent. Derrière eux : la foule continue. Le ministre saoudien chargé du pèlerinage explique alors que des bagages et une forte concentration simultanée avaient créé des obstacles dans le flux. (ABC News)

Le bilan final généralement retenu : 251 morts. 244 blessés. (PubMed Central (PMC))

À ce stade, il devient insuffisant de dire : « les pèlerins ne respectent pas les consignes »

Bien sûr : le comportement individuel compte. Porter de gros bagages dans une zone extrêmement dense est dangereux. S’arrêter dans un flux est dangereux.

Se déplacer en sens inverse est dangereux. Mais une infrastructure destinée à accueillir plusieurs millions de personnes doit être conçue en supposant justement que : des personnes âgées seront présentes, des personnes ne comprendront pas les panneaux,

certains ne parleront ni arabe ni anglais, certains seront séparés de leur groupe, certains tomberont, certains transporteront des sacs,

certains chercheront à revenir en arrière. Autrement dit : un système de sécurité doit tolérer l’erreur humaine. C’est à ce moment que la gestion du Hajj commence à rencontrer de plus en plus directement :

la modélisation informatique, l’ingénierie des flux, la science des foules.

Première transformation spectaculaire : les petites colonnes deviennent de longues parois

Avant : une cible relativement étroite. Les pèlerins doivent s’approcher pour augmenter leurs chances de lancer leur caillou dans la zone. Les experts en gestion de foule proposent donc :

d’allonger considérablement les cibles. Autour de 2005, la géométrie cylindrique est remplacée par de longues structures elliptiques. Le pèlerin dispose d’une cible beaucoup plus large. Il n’a plus besoin de se concentrer exactement autour d’un petit cylindre.

La foule peut s’étaler. (Arab News) Le rite n’a pas été remplacé. L’architecture de la cible a été adaptée au rite. C’est une différence capitale.

Mais le pont lui-même reste dangereux

Le vieux pont avait connu plusieurs agrandissements. Une structure avait été construite au-dessus des Jamarât dès les années 1970, puis élargie. L’idée était excellente : au lieu d’avoir tous les pèlerins au sol,

on crée : plusieurs niveaux. Une partie lance depuis le bas. Une autre depuis le pont.

La capacité augmente. Mais plus le nombre de pèlerins augmente : plus les rampes d’accès deviennent elles-mêmes des goulots d’étranglement. Le problème se déplace.

12 janvier 2006 : tout recommence

Dernier jour du ramy. Les pèlerins convergent vers le vieux complexe. Une concentration très importante apparaît près de l’accès oriental. Des bagages et objets sont présents dans la circulation.

Des personnes trébuchent. Puis : l’avant de la foule ralentit. L’arrière continue à avancer.

Et la densité augmente brutalement. (PubMed Central (PMC)) Le bilan retenu dans plusieurs publications médicales : 346 morts et

289 blessés. (PubMed Central (PMC)) Certains bilans de presse établis quelques jours plus tard ont parlé de 362 à 363 morts ; il existe donc une légère divergence selon la date et la source du décompte. (الجزيرة نت) Pour notre projet :

« au moins 346 morts, certains bilans ultérieurs atteignant plus de 360 »

est la formulation la plus prudente.

Mais cette fois, quelque chose de nouveau existe : les caméras

La catastrophe de 2006 se produit dans une époque où la foule peut être : enregistrée. Les chercheurs peuvent donc faire quelque chose que personne n’aurait pu faire après le tunnel de 1990 : regarder image par image ce qui arrive avant que les hommes commencent à tomber.

Une équipe comprenant notamment : Dirk Helbing, Anders Johansson et Habib Zein Al-Abideen analyse les vidéos du drame. Le résultat va profondément influencer la science moderne des foules. (APS Journals)

Au début : la foule avance normalement

Les personnes circulent. Le mouvement est relativement fluide. Les chercheurs parlent de : flux laminaire.

On avance. La personne devant avance. La personne derrière suit. Puis le nombre augmente.

La vitesse diminue. Des groupes doivent commencer à attendre.

Puis apparaît le « stop-and-go »

Une zone bloque. Les personnes s’arrêtent. Puis le mouvement repart. Puis s’arrête.

Puis repart. Ces vagues se propagent dans la foule. Exactement comme : un bouchon sur une autoroute.

Vous pouvez être arrêté plusieurs kilomètres derrière un véhicule qui avait freiné quelques secondes auparavant. Dans une foule : le même phénomène existe. Mais les « véhicules » sont :

des corps humains. Les chercheurs observent ces vagues pendant les minutes précédant le drame de 2006. (APS Journals)

Puis la densité continue d’augmenter

Et arrive un seuil beaucoup plus dangereux. Les corps sont maintenant tellement serrés que : les épaules se touchent, les bras ne peuvent plus se déplacer normalement,

les individus ne contrôlent plus précisément leurs mouvements. Des pressions apparaissent depuis plusieurs directions. Les chercheurs mesurent localement des densités pouvant approcher : neuf personnes par mètre carré,

voire davantage dans certaines analyses ultérieures. (JASSS) Essayez d’imaginer neuf adultes dans : un carré d’un mètre sur un mètre. À ce niveau :

« avancez calmement »

n’a presque plus de sens.

Puis apparaît ce que les chercheurs appellent « crowd turbulence »

TURBULENCE DE FOULE. Le mouvement n’est plus essentiellement orienté : vers l’avant. Des groupes entiers sont soudainement déplacés :

à gauche, à droite, vers l’avant, vers l’arrière.

Des forces se propagent dans la masse comme des ondes. Une personne peut être projetée sur le côté sans avoir choisi de bouger. Puis quelqu’un perd l’équilibre. Et une chute dans une telle densité peut provoquer :

une chaîne de chutes. (APS Journals) Voilà pourquoi certains spécialistes préfèrent parler de : CROWD CRUSH : compression de foule plutôt que de :

STAMPEDE : « ruée paniquée ».

Les victimes ne sont pas nécessairement mortes parce qu’elles « couraient »

C’est une distinction fondamentale pour raconter ces événements avec respect. Dans une compression extrêmement dense : une personne peut mourir alors qu’elle n’a : ni couru,

ni poussé volontairement, ni paniqué. Elle peut simplement ne plus avoir suffisamment d’espace pour : respirer normalement.

La cage thoracique peut être comprimée. Elle peut tomber. Puis ne plus pouvoir se relever. L’individu n’est donc plus l’unique niveau d’analyse.

Il faut comprendre : la foule comme système physique.

Le Hajj devient alors un laboratoire mondial de science des foules

Il existe peu d’événements comparables. Des millions de personnes. Des itinéraires prévisibles. Des heures connues.

Des sites connus. Des caméras. Des mouvements répétés chaque année. Les ingénieurs peuvent donc :

filmer, mesurer, simuler, tester,

modifier, puis observer l’année suivante. Les enseignements de Mina vont dépasser le Hajj et nourrir la recherche sur : les stades,

les festivals, les gares, les manifestations, les évacuations. (APS Journals)

Le Hajj entre dans l’histoire de la physique des foules.

Après 2006, l’ancien pont ne sera pas simplement réparé

La décision est beaucoup plus radicale : il sera démoli. Le complexe des Jamarât va être entièrement repensé. Nous retrouvons exactement la logique que nous avons vue après :

l’incendie de Mina. Après le feu de 1997 : on ne répare pas simplement les anciennes tentes. On construit :

une nouvelle ville de tentes. Après les drames des Jamarât : on ne se contente plus de remettre une barrière. On construit :

une nouvelle infrastructure de masse.

Le nouveau complexe des Jamarât

Le bâtiment final mesure environ : 950 mètres de long sur 80 mètres de large.

Il possède : cinq niveaux. Les différentes hauteurs permettent aux groupes arrivant depuis plusieurs secteurs de Mina d’être orientés vers des niveaux distincts. La capacité annoncée atteint environ :

300 000 pèlerins par heure. Le complexe possède de multiples entrées et sorties, de vastes escaliers mécaniques, des systèmes de vidéosurveillance, des voies de secours et même des possibilités d’intervention aérienne d’urgence. (Saudipedia) Le bâtiment n’est plus réellement : un pont.

C’est : une machine de circulation humaine.

Une entrée ne doit plus rencontrer une sortie

Voilà l’une des règles fondamentales. Ancien système : un pèlerin lance. Puis veut sortir.

Mais derrière lui : d’autres veulent entrer. Ils se croisent. Deux mouvements opposés.

Risque. Le nouveau principe cherche à imposer : ENTRER → ACCOMPLIR LE RAMY → CONTINUER → SORTIR. Pas :

entrer, faire demi-tour, revenir contre le courant. Les études menées après 2006 insistent justement sur :

la séparation des flux, les sens uniques, l’équilibrage entre les différents niveaux et la création de voies d’urgence indépendantes. (ResearchGate)

Même l’heure du rite devient un problème d’ingénierie

Supposons qu’un bâtiment puisse recevoir : 100 000 personnes par heure. Si : 100 000 viennent à 13 h,

100 000 à 14 h, 100 000 à 15 h, le système fonctionne. Mais si :

300 000 veulent tous venir à 13 h : la capacité théorique ne sert plus à rien. La gestion moderne du Hajj doit donc agir non seulement sur : l’espace,

mais aussi sur : le temps. Des groupes reçoivent des plages horaires. Des itinéraires sont affectés.

Les organisateurs cherchent à répartir les pèlerins sur différentes périodes compatibles avec les avis juridiques retenus. La science des flux rencontre ici : le fiqh.

Le plan du Hajj devient presque une immense matrice

Groupe A : tel itinéraire. Telle heure. Tel étage.

Groupe B : autre heure. Autre entrée. Groupe C :

autre niveau. Puis les caméras permettent de vérifier : combien de personnes se trouvent réellement dans chaque secteur. Si une zone approche d’une densité dangereuse :

on ralentit les entrées. On redirige. On ferme temporairement un accès. Le travail de chercheurs et d’ingénieurs après 2006 aboutit précisément à des systèmes de suivi en temps réel et de réaffectation des itinéraires. (ResearchGate)

Le Hajj moderne devient donc également : un immense problème de données.

Et le résultat est immédiat

Lors du Hajj suivant, alors même que le nouveau complexe n’est pas encore entièrement construit, une nouvelle organisation des flux est appliquée. Les chercheurs ayant participé au projet rapportent qu’en 1427 H, le Hajj se déroule sans catastrophe de foule comparable aux précédentes, malgré une fréquentation très élevée. (Nature) Cela montre quelque chose d’essentiel : une foule immense n’est pas automatiquement dangereuse.

Ce qui devient dangereux est : une foule immense une densité excessive un mauvais croisement de flux

un goulot d’étranglement une incapacité à réguler l’arrivée. Le nombre seul n’explique pas tout.

La répétition des catastrophes change donc complètement la philosophie de la sécurité

Avant : contrôler les personnes. Après : contrôler les flux.

Avant : mettre davantage de policiers. Après : modifier l’architecture.

Avant : demander aux gens de ne pas pousser. Après : empêcher physiquement qu’une densité critique apparaisse.

Avant : observer la foule. Après : mesurer la foule.

Cette évolution est l’une des plus importantes de toute l’histoire moderne du Hajj.

Et elle rappelle une leçon beaucoup plus ancienne

Dans l’Histoire 17 : les Abbassides avaient compris qu’une simple ligne sur une carte ne constitue pas une route. Ils avaient donc construit : puits,

citernes, stations. Dans l’Histoire 20 : les Ottomans avaient compris qu’une route sans sécurité ne suffit pas.

Ils avaient ajouté : forteresses, soldats, accords tribaux.

Au XXᵉ siècle : l’Arabie saoudite comprend qu’une grande route moderne ne suffit toujours pas. Il faut : gérer le moment où tous ceux que la route a transportés arrivent simultanément au même endroit.

Chaque époque résout le problème créé par la précédente.

L’histoire de Mina est probablement l’exemple le plus spectaculaire

Regardons seulement cinquante ans. Avant Tentes temporaires. Réchauds individuels.

Routes simples. Petites colonnes des Jamarât. Pont relativement limité. Gestion essentiellement humaine des flux.

Après Tentes ignifuges. Sprinklers automatiques. Réseaux incendie.

Climatisation. Parois elliptiques. Complexe à cinq niveaux. Sens uniques.

Caméras. Modélisation informatique. Assignation temporelle. Surveillance des densités.

En moins d’une génération : Mina est passée du campement à l’ingénierie urbaine de masse.

Pourtant Mina n’est toujours habitée que quelques jours par an

C’est ce qui rend le lieu presque unique au monde. Construire une ville permanente pour deux millions de personnes est déjà immense. Construire une ville : utilisée intensément quelques jours,

puis pratiquement vide pendant le reste de l’année, est encore plus étrange. Les réseaux : d’eau,

d’électricité, de climatisation, de surveillance, de transport

doivent fonctionner presque instantanément à leur capacité maximale. Puis la foule disparaît. Mina redevient silencieuse. Jusqu’au Hajj suivant.

Le Hajj devient donc un événement impossible à tester totalement avant son ouverture

On peut simuler. Construire. Faire des exercices. Mais il n’existe aucun moyen de reproduire exactement :

deux millions de pèlerins dans Mina quelques semaines avant le Hajj pour vérifier le système.

Chaque Hajj est donc aussi : le véritable test grandeur nature. Et si une faiblesse inconnue existe : elle peut apparaître précisément au moment où la densité est maximale.

Voilà pourquoi l’ingénierie du Hajj est si difficile.

Une autre révolution est née de ces catastrophes : la responsabilité collective internationale

Un pèlerin indonésien appartient à un groupe indonésien. Un Français : à une organisation française. Un Turc :

à son contingent. Les autorités saoudiennes ne peuvent pas à elles seules expliquer individuellement les horaires et itinéraires à plusieurs millions de personnes parlant des dizaines de langues. Il faut donc : États d’origine,

missions du Hajj, agences, mutawwifûn, guides,

transporteurs et autorités saoudiennes coordonner les mêmes mouvements. Le système des quotas commencé à la fin des années 1980 devient ainsi seulement un niveau d’une administration beaucoup plus vaste. (Hajj Information)

1987 à 2006 : vingt années qui changent la signification du mot « sécurité »

En 1987 : sécurité signifie empêcher une confrontation politique. En 1990 : sécurité signifie éviter la collision de deux flux dans un tunnel.

En 1997 : sécurité signifie empêcher un incendie de parcourir une ville de tentes. En 2004 : sécurité signifie empêcher une concentration excessive autour d’un rite.

En 2006 : sécurité signifie comprendre scientifiquement la densité, les flux et la turbulence humaine. Le concept est devenu : multidimensionnel.

Et malgré chaque catastrophe, le Hajj suivant a lieu

C’est un élément très important. Après 1987 : Hajj. Après 1990 :

Hajj. Après 1994 : Hajj. Après 1997 :

Hajj. Après 2004 : Hajj. Après 2006 :

Hajj. L’État ne peut pas dire :

« Nous allons fermer pendant trois ans pour reconstruire. »

Le calendrier revient chaque année. La prochaine échéance est déjà connue. Dhul-Hijjah. Cela oblige les ingénieurs à travailler avec une pression absolument unique.

Le Hajj devient une discipline scientifique

Médecine de rassemblement. Épidémiologie. Gestion de foule. Transport.

Hydraulique. Urbanisme. Simulation informatique. Architecture.

Télécommunications. Logistique. Sécurité civile. Tout ce qui était auparavant réparti dans différents domaines finit par converger vers une nouvelle idée :

MASS GATHERING MANAGEMENT gestion des rassemblements de masse. Des travaux médicaux contemporains considèrent aujourd’hui le Hajj comme l’un des grands laboratoires mondiaux de cette discipline. (PubMed Central (PMC)) Ce n’est plus seulement :

organiser une cérémonie. Il faut administrer pendant quelques jours : une population équivalente à celle d’une grande métropole.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

31 juillet 1987 : une manifestation de pèlerins iraniens à La Mecque dégénère en affrontement avec les forces saoudiennes. Le bilan officiel saoudien est de 402 morts : 275 Iraniens, 85 Saoudiens et 42 pèlerins d’autres nationalités. La manière exacte dont les victimes sont mortes et la responsabilité de l’escalade demeurent contestées entre Riyad et Téhéran. (Upi) Dans le contexte de la croissance du pèlerinage et de la crise de 1987, le système international de quotas nationaux est adopté dans le cadre de l’OIC, selon un principe d’environ 1 000 pèlerins par million. (Hajj Information)

1988-1989 : la deuxième grande expansion saoudienne du Masjid al-Harâm commence sous le roi Fahd. À son terme, la superficie du complexe dépasse 366 000 m² et sa capacité peut dépasser un million de fidèles en période de forte affluence. (Saudipedia) 2 juillet 1990 : une catastrophe de foule dans le tunnel d’al-Ma‘âisim fait officiellement 1 426 morts. Les récits contemporains décrivent une combinaison de chute initiale, flux opposés, surcharge extrême et suffocation ; des témoignages signalent également des problèmes de ventilation. (Upi)

Le terme courant « stampede / bousculade » peut être trompeur : à très forte densité, les personnes perdent leur capacité de contrôler leurs mouvements. La recherche moderne parle notamment de compression et de « turbulence de foule ». (APS Journals) 23 mai 1994 : une nouvelle catastrophe lors du ramy aux Jamarât fait 270 morts. (PubMed Central (PMC)) 15 avril 1997 : un incendie ravage les campements de Mina. Le bilan consolidé généralement repris atteint 343 morts et environ 1 500 blessés. Des bouteilles ou réchauds à gaz et des vents violents jouent un rôle majeur dans la propagation. (ScienceDirect)

Après cette catastrophe, Mina est progressivement équipée de tentes permanentes résistantes au feu, de systèmes automatiques d’extinction, d’alarmes et d’un vaste réseau incendie. (Saudipedia) 1998 : 118 morts aux Jamarât ; 2001 : 35 ; 2003 : 14 ; 2004 : 251 morts et 244 blessés. La répétition montre que le problème est structurel et non un accident exceptionnel. (PubMed Central (PMC)) Les anciennes petites colonnes des Jamarât sont ensuite transformées en longues cibles elliptiques, permettant aux pèlerins de se répartir davantage au lieu de converger vers un point étroit. (Arab News)

12 janvier 2006 : une nouvelle compression de foule près de l’accès du vieux pont des Jamarât fait au moins 346 morts selon plusieurs sources médicales, certains bilans ultérieurs dépassant 360. (PubMed Central (PMC)) L’analyse scientifique des vidéos de 2006 identifie une transition du flux normal vers des mouvements stop-and-go, puis vers une « crowd turbulence », où les individus sont déplacés de manière involontaire par les forces exercées à travers la foule. (APS Journals)

Après 2006, l’ancien pont est démoli et remplacé par le complexe moderne des Jamarât, long d’environ 950 m, large d’environ 80 m, réparti sur cinq niveaux et conçu pour absorber environ 300 000 pèlerins par heure. (Saudipedia) Le nouveau système ne repose pas seulement sur le bâtiment : sens uniques, séparation des flux, horaires, itinéraires attribués, vidéosurveillance et suivi des densités deviennent essentiels. (ResearchGate)

Le Hajj était devenu l’un des rassemblements humains les plus complexes au monde. Malgré les nouvelles infrastructures et les progrès de la gestion des foules, l’année 2015 allait rappeler brutalement que le risque n’avait pas disparu.

VOIR LES SOURCES

Histoire 25

2015 : la grue du Haram, la catastrophe de Mina et le jour où le Hajj devint presque vide

Époque
2011-2021, avec un point de rupture majeur en 2015 puis en 2020
Lieux principaux
le Masjid al-Harâm, Mina, les Jamarât, La Mecque et les lieux saints
Thème
au début du XXIᵉ siècle, l’Arabie saoudite construit des infrastructures capables d’accueillir des foules jamais vues auparavant. Mais en 2015, deux catastrophes frappent le même Hajj à treize jours d’intervalle : une grue s’effondre dans le Masjid al-Harâm, puis une compression de foule à Mina provoque le bilan le plus controversé de l’histoire moderne du pèlerinage. Cinq ans plus tard, le problème s’inverse brutalement : face au COVID-19, le Hajj passe de près de 2,5 millions de personnes à moins de mille.

Niveau de certitude : très élevé pour les dates et les événements, mais exceptionnellement délicat pour le bilan de Mina en 2015. Le chiffre officiel saoudien demeure 769 morts et 934 blessés, mais des décomptes indépendants établis à partir des chiffres publiés par les pays d’origine dépassent largement les 2 000 victimes : Reuters atteignait au moins 2 070 morts et l’Associated Press 2 411. Nous devons donc raconter explicitement cette divergence au lieu de choisir arbitrairement un chiffre. (Ministère de l'Intérieur)

Tout commence pourtant par un projet destiné à rendre le Hajj plus sûr

Nous sommes en : 2011. Le roi ‘Abdallâh lance ce qui deviendra : la troisième expansion saoudienne du Masjid al-Harâm.

Elle est annoncée comme la plus vaste extension de toute l’histoire de la Grande Mosquée. Le problème est maintenant parfaitement identifié : l’aviation internationale permet à des millions de musulmans d’atteindre l’Arabie en quelques heures, tandis que le Haram demeure physiquement fixé autour d’une seule Kaaba. Il faut donc augmenter : la superficie,

le Mataf, le Mas‘â, les accès, les tunnels,

les zones de prière, les systèmes électriques, les réserves d’eau, les installations sanitaires,

et les capacités d’évacuation. Le projet finira par représenter environ 1,47 million de mètres carrés de surfaces construites, avec une capacité globale annoncée autour de 1,85 million de fidèles. Pour créer cette expansion au nord du Haram, près de 5 882 propriétés seront acquises puis supprimées après indemnisation de leurs propriétaires. (Saudipedia) Treize siècles après ‘Umar رضي الله عنه, le même problème revient donc à une échelle gigantesque : pour agrandir le Haram, il faut repousser la ville.

Et pour construire aussi grand, La Mecque se couvre de grues

La silhouette de la ville change. Autour de la Grande Mosquée : des engins de chantier. Des grues gigantesques.

Des échafaudages. Des bâtiments démolis. Des tunnels creusés. Des milliers d’ouvriers.

Le chantier n’est pas un simple agrandissement d’une mosquée. C’est pratiquement : la reconstruction du centre d’une ville autour d’un sanctuaire qui ne ferme jamais. Car le défi est toujours le même :

on ne peut pas suspendre le tawaf pendant cinq ans. Ramadan revient. La ‘Umra continue. Puis le Hajj revient.

Les travaux doivent donc progresser : autour des fidèles.

2015 : le chantier approche d’une étape majeure

Le roi ‘Abdallâh meurt en janvier 2015. Son successeur, le roi Salmân, poursuit les travaux. En juillet 2015, plusieurs grands éléments de la troisième expansion sont officiellement mis en service ou inaugurés : bâtiment principal, Mataf, Mas‘â, cours, tunnels piétons, équipements de transport et réseaux de services. (Saudipedia) Puis arrive septembre.

Dans quelques jours : le Hajj commencera. Des centaines de milliers de pèlerins sont déjà arrivés. Le 13 septembre, le ministère saoudien de la Santé indiquera que plus de 900 000 visiteurs se trouvent déjà dans le Royaume pour le pèlerinage. (وزارة الصحة السعودية)

Et le : 11 septembre 2015, le ciel de La Mecque change.

Une violente tempête atteint la ville

Vent. Sable. Pluie. Orage.

Sur l’un des grands chantiers se trouve une énorme grue sur chenilles de type Liebherr LR 11350. Elle est hors service à ce moment-là. Son immense flèche mesure environ : 190 mètres.

Le constructeur indiquera ensuite que les vents enregistrés dans la région atteignirent approximativement 80 à 105 km/h selon les relevés disponibles et que la machine elle-même ne présentait pas de défaillance technique. (Liebherr) Puis le vent frappe. La grue commence à basculer.

Une flèche de près de deux cents mètres tombe vers le Masjid al-Harâm

Imaginez quelques secondes. Autour : des fidèles. Des pèlerins.

Des hommes en prière. D’autres accomplissent le tawaf. D’autres cherchent à rejoindre les différentes parties du Haram. Puis :

une structure métallique gigantesque traverse le ciel. Elle s’abat sur une partie de la Grande Mosquée. Des éléments de toiture et des structures sont frappés. Le bruit est énorme.

Puis : les cris.

Le Haram vient d’être frappé par le chantier qui devait l’agrandir

Les équipes de secours interviennent. La Défense civile. Le Croissant-Rouge. Les hôpitaux.

Le ministère saoudien de la Santé annonce rapidement un premier bilan de 107 morts et 394 blessés pris en charge médicalement ; les décomptes consolidés ultérieurs largement repris dans la presse internationale porteront le nombre de morts à 111. (وزارة الصحة السعودية) C’est déjà l’une des plus graves catastrophes contemporaines survenues directement dans le Masjid al-Harâm. Et pourtant : le Hajj commence dans quelques jours.

Pourquoi la grue est-elle tombée ?

La réponse paraît simple : le vent. Mais elle ne l’est pas entièrement. L’enquête initiale saoudienne conclut que les vents violents furent la cause immédiate, mais indique aussi que la grue se trouvait dans une position contraire aux instructions d’utilisation et attribue une part de responsabilité au contractant du projet. Le fabricant Liebherr affirme lui aussi que, compte tenu du vent, la flèche aurait dû être abaissée au sol de manière préventive. (Kuna)

Le dossier judiciaire deviendra ensuite beaucoup plus compliqué. Des décisions de justice ultérieures examineront pendant plusieurs années la responsabilité humaine, les prévisions météorologiques, les procédures de sécurité et la position de la grue, avec différents rebondissements judiciaires. Il serait donc excessif de réduire toute l’affaire à :

« une simple tempête imprévisible »

comme il serait trop simple d’écrire : « la grue est tombée uniquement à cause d’une négligence criminelle démontrée dès 2015 ». (Arab News) Le fait solide est : vent exceptionnel + grue renversée + débat sur les mesures de sécurité qui auraient dû être appliquées.

Le roi Salmân ordonne des indemnisations

Quelques jours après l’accident, le pouvoir annonce : 1 million de riyals pour la famille de chaque victime décédée, la même somme pour une personne ayant subi une invalidité permanente, et 500 000 riyals pour les autres blessés concernés.

Il est également annoncé que ces versements ne suppriment pas les droits éventuels des familles devant les juridictions. (وكالة الأنباء السعودية) Mais rien de tout cela ne change la question immédiate : le Hajj doit-il continuer ? Oui.

La catastrophe ne provoque pas l’annulation du Hajj 2015

C’est essentiel. Le Haram n’est pas fermé jusqu’à l’année suivante. Les zones touchées sont sécurisées. Les équipes travaillent.

Et les pèlerins continuent d’arriver. En 1436 H / 2015, l’autorité statistique saoudienne comptabilisera finalement : 1 952 817 pèlerins. Parmi eux, environ 1,385 million viennent de l’étranger, tandis qu’environ 568 000 accomplissent le Hajj depuis l’intérieur du Royaume. (الهيئة العامة للإحصاء)

Près de deux millions d’hommes et de femmes vont donc accomplir le pèlerinage… quelques jours après avoir vu une grue géante s’effondrer dans le Haram.

Le Hajj commence

Ihram. Talbiyah. Mina. ‘Arafat.

Muzdalifah. Le Hajj suit son calendrier. Le 9 Dhul-Hijjah : près de deux millions de pèlerins stationnent à ‘Arafat.

Puis, après le coucher du soleil : Muzdalifah. Le lendemain : 10 Dhul-Hijjah.

Jour du sacrifice. Les pèlerins doivent notamment rejoindre Mina et accomplir le ramy à Jamrat al-‘Aqaba. Nous sommes le : 24 septembre 2015.

Treize jours seulement après l’effondrement de la grue.

Vers 9 heures du matin, Mina se remplit

Mina est une ville extrêmement particulière. Des dizaines de milliers de tentes ignifuges couvrent la vallée. Les groupes sont répartis selon : pays,

organisateurs, campements. Des routes numérotées traversent cet immense ensemble. Et les pèlerins se dirigent vers :

les Jamarât. Le complexe des Jamarât lui-même a justement été entièrement reconstruit après les tragédies étudiées dans l’Histoire 24. Mais la catastrophe de 2015 ne se produit pas à l’intérieur du nouveau bâtiment. Elle se produit :

dans le réseau de circulation de Mina.

Rue 204

Selon la Défense civile saoudienne, la foule devient extrêmement dense dans le secteur où : la rue 204 rencontre : la rue 223.

L’événement survient vers 9 heures du matin. Les déclarations saoudiennes contemporaines décrivent deux grands flux humains arrivant depuis différentes directions et convergeant dans le même secteur alors que les pèlerins se dirigent vers les Jamarât. (Ministry of Foreign Affairs) Et nous connaissons déjà ce que signifie physiquement : deux flux immenses qui ne peuvent plus s’écouler.

Au début, l’homme ne voit probablement pas la catastrophe

Il voit : des dos. Des épaules. Des sacs.

Des vêtements. Le groupe avance lentement. Puis : il s’arrête.

Quelqu’un derrière continue à avancer. Une pression commence. La personne devant ne peut plus reculer. La personne derrière ne sait peut-être même pas pourquoi la foule est arrêtée cent mètres plus loin.

Puis : la densité augmente.

Et la foule cesse progressivement d’être une collection d’individus libres

Nous avons vu ce mécanisme dans l’Histoire 24. À très forte densité : le pèlerin ne choisit plus exactement son mouvement. Il peut vouloir reculer :

impossible. Lever un bras : difficile. Se tourner :

impossible. Puis quelqu’un tombe. Dans une foule peu dense : on s’arrête et on l’aide.

Dans une compression extrême : ceux qui arrivent derrière ne savent même pas qu’une personne vient de tomber. Le vide créé par sa chute peut entraîner d’autres corps. Puis d’autres.

Une catastrophe de foule peut alors progresser extrêmement vite. C’est pourquoi plusieurs spécialistes préfèrent aujourd’hui le terme : COMPRESSION DE FOULE ou

CROWD CRUSH plutôt que « panique » ou « ruée », qui donnent à tort l’impression que les victimes auraient simplement couru de manière irrationnelle.

Les pèlerins commencent à tomber dans les rues de Mina

Des témoignages décrivent : des personnes écrasées contre d’autres, des hommes tentant de respirer, des pèlerins escaladant des barrières,

des corps s’accumulant. Les secours sont mobilisés massivement. La Défense civile annonce le déploiement d’environ : 4 000 secouristes

et plus de 220 véhicules de secours et ambulances. Le ministère de la Santé déploie également plus de cent équipes médicales rapides et plus de 500 professionnels de santé pour le triage, les soins et l’évacuation. (وزارة الصحة السعودية) Mais dans une compression de foule :

les premières minutes sont décisives. Et aucun système médical ne peut compenser immédiatement une zone dans laquelle des centaines de personnes ne peuvent plus respirer.

Le premier bilan monte rapidement

453 morts. Puis :

Les chiffres changent au fil de la journée.

Puis le bilan officiel saoudien finit par être annoncé à : 769 morts et 934 blessés.

Ce chiffre demeure ensuite le bilan officiel du Royaume. (CBS News) À ce moment-là, il s’agit déjà d’une catastrophe immense. Mais quelque chose d’étrange va se produire dans les semaines suivantes.

Les morts continuent à « apparaître » dans leurs pays d’origine

Pas physiquement, évidemment. Administrativement. Des délégations nationales identifient leurs ressortissants. Des familles recherchent des personnes disparues.

Les commissions du Hajj de différents pays publient progressivement : leurs morts. Iran. Mali.

Nigeria. Égypte. Bangladesh. Indonésie.

Inde. Pakistan. Sénégal. Et beaucoup d’autres.

À mesure que ces chiffres nationaux s’additionnent : le total dépasse : 1 000. Puis :

1 500. Puis : 2 000.

Reuters recompte

Le 29 octobre 2015, Reuters effectue son propre décompte en additionnant les chiffres fournis par : les États, les autorités religieuses, et des sources officielles des pays concernés.

Résultat : au moins 2 070 morts. Soit déjà presque trois fois le bilan officiel saoudien de 769. (Yahoo Actualités) Puis l’Associated Press poursuit elle aussi son enquête.

2 411

En décembre 2015, l’Associated Press a compilé les déclarations et chiffres provenant de 36 pays ayant perdu des ressortissants. Son total atteint : au moins 2 411 morts. L’agence indique alors que ce bilan ferait de Mina 2015 la catastrophe la plus meurtrière de toute l’histoire moderne documentée du Hajj, dépassant largement les 1 426 morts du tunnel de 1990. (Daily Sabah)

C’est l’un des points les plus sensibles de toute notre histoire.

Alors combien de personnes sont réellement mortes ?

La réponse historiquement rigoureuse est : nous ne possédons pas un chiffre unique accepté par toutes les sources. Bilan officiel saoudien : 769 morts, 934 blessés. Décompte Reuters : au moins 2 070 morts.

Décompte Associated Press : au moins 2 411 morts. (Yahoo Actualités) Les décomptes indépendants ne sont pas de simples rumeurs diffusées sur les réseaux sociaux. Ils sont fondés principalement sur l’addition des bilans annoncés par les gouvernements et les commissions nationales de pèlerinage après identification de leurs ressortissants. Mais inversement :

2 411 n’est pas le « bilan officiel saoudien secret ». C’est un décompte indépendant. Cette distinction est fondamentale.

Nous devons donc afficher la divergence au lecteur

Ce serait historiquement mauvais d’écrire uniquement :

« 769 pèlerins sont morts. »

Sans autre explication. Parce qu’un lecteur découvrant plus tard les décomptes nationaux penserait que nous avons caché une partie du dossier. Mais il serait également incorrect d’écrire : « l’Arabie saoudite a officiellement reconnu 2 411 morts ».

Elle ne l’a pas fait. Notre formulation définitive doit être : Le bilan officiel saoudien est resté fixé à 769 morts et 934 blessés. Les décomptes indépendants établis ensuite à partir des bilans nationaux ont dépassé 2 000 victimes, l’Associated Press atteignant au moins 2 411 morts. La raison exacte de cette importante divergence n’a jamais été publiquement résolue de manière permettant d’établir un chiffre unique incontesté. (Daily Sabah)

C’est précis. Et surtout : c’est honnête historiquement.

L’Iran paie le tribut le plus lourd parmi les pays clairement identifiés

L’Iran annonce : 465 morts. L’événement provoque immédiatement une crise politique extrêmement violente entre : Riyad

et Téhéran. L’Iran accuse l’Arabie saoudite de mauvaise gestion. L’Arabie saoudite rejette plusieurs accusations iraniennes et défend l’organisation du Hajj.

L’affaire vient s’ajouter aux tensions déjà extrêmement fortes autour : de la Syrie, du Yémen, et de l’équilibre régional. (CBS News)

En 2016, les pèlerins iraniens ne participeront finalement pas au Hajj après l’échec des négociations entre les deux pays. (The Guardian) Une catastrophe de foule est donc devenue : une crise géopolitique.

Mais la cause précise du drame reste elle aussi discutée

La première explication des autorités saoudiennes se concentre sur la rencontre de deux grands groupes arrivant dans le secteur des rues 204 et 223. Des responsables évoquent également : le non-respect de certains plans horaires, la chaleur,

la fatigue, et les mouvements imprévus de groupes de pèlerins. (Saudi Gazette) D’autres témoins affirment que certains axes avaient été bloqués. Des rumeurs politiques attribuent même ces blocages au passage d’un convoi officiel.

Les autorités saoudiennes démentent formellement cette dernière accusation et indiquent que les itinéraires utilisés par les dignitaires ne correspondaient pas au secteur de la catastrophe. (Ministry of Foreign Affairs) Nous devons donc être extrêmement clairs : le passage d’un convoi royal comme cause de Mina 2015 n’est pas établi. Ne le présentons pas comme un fait.

Ce qui est établi, en revanche, est la géométrie du danger

Deux flux massifs. Une zone de convergence. Une densité extrême. Une impossibilité de circuler.

Des personnes qui tombent. Puis une compression mortelle. La catastrophe rappelle une leçon déjà découverte après 2006 : ce n’est pas parce qu’un bâtiment des Jamarât est capable d’absorber des centaines de milliers de personnes que toutes les rues conduisant à ce bâtiment possèdent automatiquement la même capacité.

Une infrastructure est un système. Si un point devient plus performant : le goulot d’étranglement peut simplement se déplacer ailleurs.

2015 démontre donc une chose inquiétante : le nouveau complexe des Jamarât avait résolu un problème, pas tous les problèmes

Après 2006, les petites colonnes avaient été remplacées. Le bâtiment avait été entièrement repensé. Les flux internes avaient été séparés. La capacité avait été considérablement augmentée.

Et cela avait effectivement supprimé pendant plusieurs années les grandes catastrophes qui se produisaient directement au pont. Mais en 2015 : la catastrophe surgit : en amont.

Dans Mina. Dans les rues entre les campements. Le système venait d’apprendre une nouvelle leçon : sécuriser le point rituel ne suffit pas ; il faut sécuriser tout le réseau qui y conduit.

Deux catastrophes pendant le même Hajj

Regardons maintenant 2015 dans son ensemble. 11 septembre Une grue s’effondre dans le Masjid al-Harâm. Plus de cent morts.

24 septembre Une compression de foule se produit à Mina. Au minimum plusieurs centaines de morts selon le bilan officiel, et plus de deux mille selon plusieurs décomptes indépendants. À treize jours d’intervalle.

Pendant : le même Hajj. Pour les autorités chargées de l’événement : c’est un choc gigantesque.

Le paradoxe est terrible

La grue était là parce qu’on agrandissait le Haram pour : accueillir davantage de pèlerins plus sûrement. Le complexe moderne des Jamarât existait parce qu’on avait reconstruit Mina pour : empêcher de nouvelles compressions de foule.

Et pourtant : les deux grandes catégories d’infrastructures liées à cette modernisation se retrouvent au centre de catastrophes. Cela ne signifie pas : « la modernisation est inutile ».

Au contraire. Elle montre que plus le système devient immense : plus la sécurité doit porter sur chaque détail du système. Construction.

Météo. Circulation. Planning. Communication.

Secours. Identification des victimes. Coordination internationale. Tout devient lié.

Puis les années passent

Les pèlerins reviennent.

Le Hajj retrouve progressivement une fréquentation très élevée. Et juste avant la prochaine rupture historique, le pèlerinage atteint l’un de ses sommets. En : 2019,

l’Autorité générale saoudienne des statistiques comptabilise exactement : 2 489 406 pèlerins. Parmi eux : 1 855 027 viennent de l’étranger

et 634 379 de l’intérieur du Royaume. (الهيئة العامة للإحصاء) Près de : DEUX MILLIONS ET DEMI.

Voilà le Hajj immédiatement avant le COVID-19. Gardons cette image. Parce que l’année suivante : tout va disparaître.

Février 2020 : une maladie commence à changer le monde

Depuis plusieurs semaines, un nouveau coronavirus circule. D’abord en Chine. Puis : Iran.

Italie. Corée. Europe. Et progressivement :

le monde entier. Les autorités sanitaires comprennent très vite un problème particulier. Les grands rassemblements peuvent devenir : des accélérateurs de transmission.

Or quel événement réunit annuellement des millions de personnes venues de plus de 180 pays, vivant, priant, circulant et voyageant ensemble pendant plusieurs jours ? le Hajj.

Mais avant le Hajj, il y a la ‘Umra

Et elle possède une caractéristique qui rend le risque encore plus urgent : elle a lieu toute l’année. Le : 27 février 2020,

alors qu’aucun cas de COVID-19 n’a encore été officiellement détecté en Arabie saoudite, le Royaume suspend temporairement l’entrée sur son territoire pour accomplir la ‘Umra et visiter la Mosquée du Prophète. L’OMS salue cette décision préventive. (وزارة الصحة السعودية) Cette date est remarquable. Le système ne réagit plus : après une catastrophe.

Il essaie : d’empêcher la catastrophe d’entrer dans le Haram.

Puis même les habitants du Royaume ne peuvent plus accomplir la ‘Umra

Le 4 mars : l’interdiction est étendue temporairement aux citoyens et résidents se trouvant déjà en Arabie saoudite. Les autorités expliquent explicitement que les Deux Saintes Mosquées connaissent normalement une circulation humaine extrêmement dense et que cette concentration constitue précisément le risque. (وكالة الأنباء السعودية) Puis, le :

11 mars 2020, l’Organisation mondiale de la Santé qualifie officiellement la situation mondiale de pandémie. Le problème n’est plus : Chine.

Italie. Iran. Il est : partout.

Pour la première fois de l’époque contemporaine, le Haram devient presque vide

Les images font le tour du monde. La Kaaba. Le Mataf. Mais autour :

presque personne. Pour des générations ayant grandi avec des photographies montrant : des dizaines de milliers de personnes tournant continuellement autour de la Maison, la scène paraît irréelle.

Dans l’Histoire 24, nous avions raconté le problème : trop de monde. 2020 inverse brutalement l’équation : presque personne.

Puis approche la question que tout le monde redoute

La ‘Umra peut être reportée. Le Hajj : non. Le Hajj n’a lieu qu’à :

une période précise. Si un musulman manque le Hajj cette année : il doit attendre l’année suivante. Les autorités disposent donc essentiellement de trois choix.

Annuler entièrement. Organiser normalement et prendre le risque d’un événement mondial de transmission. Ou : organiser un Hajj minuscule.

22 juin 2020 : la décision tombe

Le ministère du Hajj et de la ‘Umra annonce : le Hajj 1441 H aura lieu. Mais uniquement avec : un nombre extrêmement limité de personnes

déjà présentes sur le territoire saoudien. Aucun pèlerin ne viendra directement de l’étranger pour accomplir ce Hajj. Les participants seront des résidents de différentes nationalités se trouvant déjà dans le Royaume. (وكالة الأنباء السعودية) L’OMS soutient publiquement cette décision, considérant qu’elle résulte d’une évaluation des risques compatible avec les recommandations sur les grands rassemblements. (EMRO)

Puis commence : le Hajj le plus étrange de l’époque moderne.

2019 : 2 489 406 pèlerins

2020 : 959. C’est le chiffre enregistré ultérieurement dans les statistiques officielles du programme saoudien consacré aux pèlerins. La littérature médicale liée à l’organisation du Hajj parle généralement d’un groupe de 1 000 pèlerins sélectionnés, tandis que les données statistiques finales enregistrent 959 participants. (Saudi Vision 2030) La différence d’échelle est presque impossible à saisir.

Passer de : 2 489 406 à : moins de 1 000.

Cela représente une réduction d’environ : 99,96 %. Le Hajj de masse a pratiquement disparu en une année.

Pour la première fois depuis longtemps, le pèlerin peut presque voir l’espace entre les corps

Le tawaf est organisé avec : distanciation. Les pèlerins tournent autour de la Kaaba selon des parcours matérialisés. Ils portent :

des masques. Les groupes sont strictement encadrés. La densité que les ingénieurs avaient passé plusieurs décennies à apprendre à contrôler n’existe pratiquement plus. Au Mataf :

pas de masse humaine compacte. À Mina : pas de ville gigantesque remplie de millions de personnes. À ‘Arafat :

pas cette mer humaine blanche qui semblait désormais indissociable du lieu. Les photographies de 2019 et 2020 ressemblent presque à deux époques séparées par plusieurs siècles. Pourtant : douze mois seulement les séparent.

Le pèlerin de 2020 doit répondre à des critères sanitaires stricts

La sélection ne repose pas seulement sur : « être disponible ». Des critères médicaux sont appliqués. Les publications scientifiques consacrées au dispositif rapportent notamment :

âge limité, absence de pathologies chroniques à haut risque, exclusion de certaines personnes présentant des facteurs de risque, tests PCR négatifs,

et quarantaines avant et après le Hajj. (PubMed Central (PMC)) Pendant des siècles, l’une des grandes questions était :

« possède-t-il suffisamment d’argent pour entreprendre le voyage ? »

En 2020 apparaît presque une nouvelle question :

« son profil sanitaire permet-il qu’il entre dans le rassemblement ? »

Les pèlerins sont divisés en petites bulles

Le Hajj de masse est remplacé par une organisation presque expérimentale. Les études publiées par les responsables sanitaires décrivent notamment des groupes d’environ : 20 pèlerins. Chaque petit groupe possède :

des déplacements encadrés, des itinéraires, des responsables. Une cinquantaine d’agents sanitaires spécialisés accompagnent le dispositif général.

Les participants doivent maintenir environ : 1,5 mètre de distance. Le masque est obligatoire. Les objets personnels ne doivent pas être partagés. (PubMed Central (PMC))

Nous sommes presque à l’opposé physique du Hajj de 2015.

Même les cailloux des Jamarât sont préparés

Le geste reste : ramasser ou disposer de petits cailloux, puis accomplir le ramy. Mais pour réduire les contacts et les risques sanitaires :

des cailloux désinfectés ou stérilisés sont préparés pour les pèlerins. Des tapis de prière personnels sont également distribués. Et surtout : les pèlerins ne doivent pas toucher la Kaaba. (PubMed Central (PMC))

C’est profondément symbolique. Le pèlerin est enfin arrivé auprès de la Maison. Peut-être a-t-il rêvé toute sa vie de la toucher. Mais la règle sanitaire dit :

reste à distance.

Le tawaf devient presque géométrique

Autour de la Kaaba : les personnes sont réparties. Les distances sont matérialisées. Le mouvement n’est plus seulement :

circulaire. Il est : calculé. La scène illustre parfaitement ce que le Hajj est devenu au XXIᵉ siècle.

Le même tawaf de sept tours… mais géré avec : épidémiologie, tests PCR,

traçage, distanciation, protocoles, groupes sanitaires.

Le rite demeure ancien. Son environnement appartient à la médecine moderne.

Même Hajar al-Aswad devient inaccessible

Pendant des siècles : des hommes se pressaient pour essayer de toucher ou embrasser Hajar al-Aswad lorsque cela était possible sans nuire aux autres. En 2020 : les mesures sanitaires interdisent aux pèlerins de toucher la Kaaba et ses éléments.

Il faut donc accomplir le tawaf : sans contact. Cela ne remet évidemment pas en cause la validité du tawaf. Le geste envers Hajar al-Aswad appartient à la Sunnah.

Il n’est pas une condition sans laquelle les sept tours deviendraient invalides. Une pandémie vient donc rappeler par les circonstances une réalité juridique déjà connue : le rite essentiel ne dépend pas du fait de toucher la Pierre.

Safâ et Marwa sont presque silencieux

Revenons à Hajar. Dans l’Histoire 02 : elle était pratiquement seule. Puis, au cours des siècles :

des milliers. Puis : des centaines de milliers. Puis le Mas‘â moderne capable d’absorber d’immenses flux.

En 2020 : le lieu redevient presque vide. Le pèlerin marche avec : de vastes espaces devant lui.

C’est probablement l’une des rares générations depuis longtemps à accomplir le Sa‘i avec une densité rappelant davantage : un parcours individuel qu’un déplacement de foule.

‘Arafat aussi change complètement d’apparence

Normalement : le 9 Dhul-Hijjah, des centaines de milliers de tentes. Des bus.

Des routes saturées. Une mer blanche de pèlerins. Des groupes provenant de presque tous les pays musulmans. En 2020 :

les participants se comptent en centaines. Et pourtant : ‘Arafat reste indispensable. Voilà toute la différence entre :

le rite et la foule. Vous pouvez retirer :

99,96 % des pèlerins. Vous ne pouvez pas retirer : ‘Arafat.

Le COVID démontre donc quelque chose de fondamental

Pendant des décennies, l’image du Hajj moderne avait fini par fusionner deux choses : le Hajj et des millions de personnes.

2020 les sépare brutalement. Le Hajj n’est pas défini par : deux millions de pèlerins. Il peut être accompli par :

moins de mille. Ce qui définit le Hajj est : son temps, ses lieux,

ses rites. La foule est une conséquence historique de son universalité. Pas une condition de son existence.

Et médicalement, l’expérience produit un résultat spectaculaire

Les équipes sanitaires suivent les participants. Tests. Quarantaine. Surveillance pendant le pèlerinage.

Puis après. La publication médicale rédigée par plusieurs responsables du ministère saoudien de la Santé indique : aucun cas confirmé de COVID-19 parmi les pèlerins pendant ou après le Hajj 2020, dans le cadre du suivi mis en place. (PubMed Central (PMC))

Ce résultat ne signifie évidemment pas : « le Hajj empêche le COVID ». Il signifie : le dispositif extrêmement restrictif a fortement limité le risque.

Et surtout : il a été possible d’organiser l’événement sans déclencher le gigantesque foyer international que beaucoup redoutaient.

Pourquoi le risque aurait-il été mondial ?

Imaginons que le Hajj 2019 ait été reproduit en 2020. Près de : 2,5 millions de personnes. Venues :

de plus de 180 pays. Logées ensemble. Transportées ensemble. Priant ensemble.

Puis quelques jours plus tard : repartant vers toute la planète. Un foyer créé à Mina pourrait ensuite atteindre : Lagos,

Paris, Jakarta, Karachi, Dakar,

Londres, Le Caire, en quelques heures. Le Hajj aurait pu devenir :

un gigantesque amplificateur mondial de la pandémie. C’est précisément cette capacité d’importer puis de réexporter le virus qui a conduit l’OMS et les autorités saoudiennes à traiter le Hajj comme un enjeu de sécurité sanitaire internationale. (EMRO)

Pour la première fois, protéger le Hajj signifie empêcher les pèlerins de venir

C’est probablement le paradoxe le plus puissant de 2020. Pendant toute notre histoire : les États ont construit pour : permettre aux pèlerins d’arriver.

Darb Zubayda : les faire arriver. ‘Ayn Zubayda : leur donner de l’eau.

Forteresses ottomanes : les faire arriver vivants. Bateaux à vapeur : les faire arriver plus vite.

Chemin de fer : les faire arriver plus vite. Avions : les faire arriver du monde entier.

Autoroutes : les faire arriver en masse. Et en 2020 : la meilleure manière de protéger les pèlerins est précisément d’empêcher presque tous les pèlerins d’arriver.

Deux mille ans d’histoire logistique semblent soudainement fonctionner à l’envers.

Le Hajj n’est pourtant pas annulé

C’est historiquement important. On lit parfois : « le Hajj a été annulé en 2020 ». Non.

Le Hajj : a eu lieu. Ce qui a été supprimé, c’est : la participation internationale ordinaire

et la présence de masse. Les rites ont été accomplis par un nombre extrêmement réduit de musulmans résidant dans le Royaume. (وكالة الأنباء السعودية) Dire :

« le Hajj 2020 était annulé »

est donc historiquement faux. La bonne formulation est :

« le Hajj 2020 a été maintenu sous une forme exceptionnellement restreinte. »

2021 : la foule revient… mais très lentement

Les vaccins existent désormais. La médecine connaît mieux le virus. Les protocoles évoluent. Les autorités décident donc d’élargir progressivement l’expérience.

Le plafond annoncé est : 60 000 pèlerins. Toujours uniquement parmi : les citoyens et résidents présents dans le Royaume.

Les statistiques officielles comptabilisent finalement : 58 745 pèlerins. Parmi eux : 33 034 Saoudiens,

les autres étant des résidents non saoudiens. (الهيئة العامة للإحصاء) Comparons encore. 2019 : 2 489 406.

2020 : 959. 2021 : 58 745.

Le Hajj est en train de réapprendre : la foule.

Mais la foule de 2021 est encore différente

Vaccination. Contrôle électronique. Transport organisé. Accès réglementé.

Les systèmes numériques sont utilisés pour relier : identité, données médicales, logement,

transport, accès aux lieux rituels. L’OMS souligne notamment l’utilisation de cartes électroniques comportant des informations relatives aux pèlerins et permettant de faciliter l’accès aux sites tout en aidant les autorités à suivre les zones de concentration. (EMRO) Voici quelque chose qui nous conduit directement vers notre prochain chapitre :

le Hajj devient numérique.

La sécurité n’est plus seulement une barrière ou un tunnel

Elle devient : une base de données. Un permis. Un QR code.

Un bracelet. Une application. Une identité numérique. Une donnée médicale.

Un créneau horaire. Une capacité calculée. La prochaine révolution du Hajj ne sera donc pas principalement : architecturale.

Elle sera : NUMÉRIQUE.

Puis, en 2022, le monde recommence à revenir

Après deux Hajj limités aux résidents du Royaume : les pèlerins internationaux reviennent en nombre important. Les statistiques saoudiennes enregistrent : 926 062 pèlerins

en 2022, dont environ : 781 000 venus de l’étranger. Et environ 94,7 % des pèlerins internationaux arrivent par avion. (الهيئة العامة للإحصاء)

Nous sommes encore loin des 2,49 millions de 2019. Mais le Hajj de masse vient de redémarrer. Et cette fois : il redémarre avec les enseignements de :

2015, 2020,

Regardons maintenant toute l’Histoire 25 en une seule image

En 2015 : trop de densité. Des corps ne peuvent plus bouger à Mina. En 2020 :

presque aucune densité. Les pèlerins sont séparés autour de la Kaaba. Entre ces deux images : cinq ans.

Le défi du Hajj contemporain vient d’être résumé entre deux extrêmes : gérer plusieurs millions de personnes et savoir réduire brutalement le rassemblement lorsque la vie humaine l’exige.

Et le contraste avec Ibrahim عليه السلام est vertigineux

Revenons au commencement. Une vallée aride.

Ibrahim عليه السلام.

Hajar.

Ismaïl عليه السلام.

Puis l’invocation : que les cœurs des hommes se dirigent vers cette vallée. Des siècles plus tard : la question n’est plus :

« Les hommes viendront-ils ? »

Ils viennent si nombreux qu’il faut : des quotas, des avions, des tunnels,

des capteurs, des caméras, des cartes électroniques, des modèles de foule,

des ministères entiers, des dizaines de milliers d’agents. Et parfois : il faut leur demander de ne pas venir.

C’est peut-être l’une des transformations historiques les plus incroyables de tout notre récit.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

2011 : la troisième expansion saoudienne du Masjid al-Harâm commence sous le roi ‘Abdallâh. Elle constitue la plus vaste expansion de son histoire et englobe notamment le Mataf, le Mas‘â, les cours, tunnels, réseaux d’eau, électricité, transport et sécurité. (Saudipedia) Pour cette expansion, près de 5 882 propriétés sont supprimées après indemnisation ; le complexe atteint finalement environ 1,47 million de m² construits et une capacité annoncée proche de 1,85 million de fidèles. (Saudipedia)

11 septembre 2015 : une immense grue du chantier s’effondre dans le Masjid al-Harâm pendant une violente tempête. Le ministère saoudien de la Santé annonce initialement 107 morts et 394 blessés, tandis que les bilans consolidés ultérieurs largement diffusés atteignent 111 morts. (وزارة الصحة السعودية) L’enquête initiale saoudienne et le fabricant associent la chute à des vents extrêmement violents ; la question du positionnement de la grue et du respect des procédures de sécurité fait ensuite l’objet d’un long contentieux. (Kuna)

Le Hajj 2015 n’est pas annulé : 1 952 817 pèlerins l’accomplissent selon les statistiques officielles saoudiennes. (الهيئة العامة للإحصاء) 24 septembre 2015 / 10 Dhul-Hijjah 1436 H : vers 9 h, une compression de foule se produit dans le secteur des rues 204 et 223 de Mina, alors que de grands flux de pèlerins se dirigent vers les Jamarât. (Ministry of Foreign Affairs) Le bilan officiel saoudien reste fixé à 769 morts et 934 blessés. (CBS News)

Mais Reuters établit ensuite un décompte d’au moins 2 070 morts, fondé sur les bilans publiés par les différents pays touchés. (Yahoo Actualités) L’Associated Press porte ensuite son propre décompte à au moins 2 411 morts, à partir des informations de 36 pays. (Daily Sabah) Nous ne devons donc pas présenter 769 et 2 411 comme s’ils étaient le même type de chiffre : 769 est le bilan officiel saoudien ; 2 411 est le décompte indépendant de l’AP. La divergence reste un point majeur non résolu publiquement.

L’Iran annonce 465 pèlerins morts, ce qui aggrave fortement les tensions saoudo-iraniennes. (CBS News) Les accusations affirmant qu’un convoi princier aurait provoqué la catastrophe ne sont pas établies ; les autorités saoudiennes les ont formellement démenties. (Ministry of Foreign Affairs) 2019 : le Hajj atteint 2 489 406 pèlerins, dont plus de 1,855 million venus de l’étranger. C’est notre grande référence juste avant la pandémie. (الهيئة العامة للإحصاء)

27 février 2020 : avant même la détection officielle du premier cas saoudien, le Royaume suspend temporairement l’entrée pour la ‘Umra et la visite de la Mosquée du Prophète afin de limiter l’importation du COVID-19. (وزارة الصحة السعودية) 22 juin 2020 : l’Arabie saoudite annonce que le Hajj aura bien lieu, mais uniquement pour un très petit nombre de citoyens et résidents déjà présents dans le Royaume. (وكالة الأنباء السعودية)

Les statistiques officielles enregistrent 959 pèlerins en 2020 ; les publications médicales parlent généralement d’un dispositif de sélection portant sur environ 1 000 personnes. (Saudi Vision 2030) Le Hajj 2020 utilise quarantaines, tests PCR, petits groupes, masques, distanciation, itinéraires encadrés et interdiction de toucher la Kaaba. (PubMed Central (PMC)) Les études sanitaires consacrées au dispositif indiquent qu’aucun cas confirmé de COVID-19 n’a été détecté chez les pèlerins pendant ou après le Hajj 2020 dans le cadre du suivi réalisé. (PubMed Central (PMC))

Le Hajj 2020 n’a donc pas été annulé : il a été maintenu avec une participation exceptionnellement réduite. 2021 : le nombre remonte à 58 745 pèlerins, toujours uniquement depuis l’intérieur du Royaume, avec vaccination et dispositifs sanitaires renforcés. (الهيئة العامة للإحصاء) 2022 : les pèlerins étrangers reviennent ; le total atteint 926 062 personnes, dont 781 409 venues de l’extérieur, et près de 95 % de ces pèlerins internationaux arrivent par voie aérienne. (الهيئة العامة للإحصاء)

Après les catastrophes de 2015 puis le silence exceptionnel de la pandémie, le Hajj allait entrer encore plus profondément dans une nouvelle époque : celle du numérique, des QR codes et de l’organisation connectée.

VOIR LES SOURCES

Histoire 26

Le Hajj devient numérique : trains, Makkah Route, Nusuk, QR codes et la nouvelle machine mondiale du pèlerinage

Époque
2010-2026
Lieux principaux
La Mecque, Mina, ‘Arafat, Muzdalifah, Médine, Jeddah et les aéroports de départ répartis à travers le monde
Thème
après avoir construit des routes, des tunnels, des ponts et des bâtiments capables d’accueillir des millions de personnes, l’Arabie saoudite entre dans une nouvelle phase : organiser chaque pèlerin individuellement à l’intérieur de cette immense foule. Le billet devient électronique. Le visa devient numérique. Le permis devient vérifiable par QR code. Les bagages peuvent être identifiés avant même le départ. Les flux sont suivis par capteurs. Les trains déplacent des centaines de milliers de personnes. Et une plateforme appelée Nusuk commence à réunir une partie croissante de ce système.

Niveau de certitude : très élevé. Nous arrivons à l’époque actuelle : statistiques officielles, systèmes opérationnels encore utilisés en 2026 et documentation technique abondante. Il faut néanmoins distinguer Nusuk, qui regroupe de nombreux services liés au Hajj, à la ‘Umra et aux visites, de Nusuk Hajj, dont le programme de réservation directe concerne des pays déterminés. Tous les pèlerins du monde ne réservent donc pas leur Hajj de la même manière. (وكالة الأنباء السعودية)

Pour comprendre le Hajj de 2026, il faut regarder un pèlerin avant qu’il n’arrive à La Mecque

Pendant des siècles, notre histoire commençait souvent ainsi : un homme quitte son village. Il prend : un chameau,

un bateau, une caravane, puis plus tard un train ou un avion. Et c’est seulement lorsqu’il approchait du Hijaz que l’administration du Hajj commençait véritablement à le prendre en charge.

Aujourd’hui, ce fonctionnement est en train de s’inverser. Le système peut connaître le pèlerin : avant qu’il ne quitte son pays. Son identité.

Son visa. Son groupe. Son prestataire. Son logement.

Son transport. Ses bagages. Son permis. Une partie de l’immense machine du Hajj fonctionne désormais :

avant même l’embarquement dans l’avion.

Mais cette révolution numérique repose d’abord sur une révolution physique : le train des lieux saints

Chronologiquement, nous devons revenir quelques années en arrière. En : 2010, entre en service une ligne ferroviaire construite uniquement pour le Hajj :

Al-Mashâ‘ir Al-Muqaddasah Metro le métro des Lieux Saints. Son rôle n’est pas de relier Riyad à La Mecque. Ni Jeddah à Médine.

Il sert directement la géographie des rites : ‘Arafat → Muzdalifah → Mina → Jamarât. La ligne mesure environ : 18 kilomètres.

Elle dessert neuf stations réparties entre ‘Arafat, Muzdalifah et Mina, la dernière permettant un accès direct au complexe des Jamarât. (وكالة الأنباء السعودية)

Un train conçu pour quelques jours par an

C’est presque unique. Une ligne de métro ordinaire transporte quotidiennement : travailleurs, étudiants,

habitants. Le métro des Lieux Saints fonctionne principalement pour une courte période : le Hajj. Puis il attend l’année suivante.

Son architecture est donc conçue non pas pour une fréquentation relativement régulière… mais pour : une explosion de demande pendant quelques heures. Les gares séparent :

les zones d’attente, les zones d’embarquement, les quais d’arrivée, les quais de départ.

Des passerelles évitent au maximum les croisements de foule. Ascenseurs et rampes facilitent l’accès aux personnes âgées et à mobilité réduite. (وكالة الأنباء السعودية) Nous retrouvons exactement les enseignements de l’Histoire 24 : ne jamais faire se rencontrer inutilement des flux opposés.

17 trains capables de transporter 3 000 personnes chacun

Le chiffre donne immédiatement l’échelle. La flotte compte : 17 trains. Chaque train peut transporter jusqu’à :

3 000 passagers. Capacité opérationnelle totale : environ 72 000 passagers par heure. Le trajet entre certaines stations de ‘Arafat et Mina peut être réalisé en une vingtaine de minutes. (وكالة الأنباء السعودية)

Imaginez ce que cela remplace. Pour transporter 72 000 personnes par autobus en une heure : il faudrait un nombre énorme de véhicules, de conducteurs,

de routes, de zones de stationnement. La documentation saoudienne estime que le métro permet d’éviter l’équivalent d’environ : 50 000 trajets de bus

pendant une saison de Hajj. (وكالة الأنباء السعودية)

Mohammad ﷺ avait parcouru ces lieux sur une monture

‘Arafat. Muzdalifah. Mina. La géographie reste identique.

Mais en 2026, des groupes de pèlerins peuvent se déplacer entre ces mêmes lieux : en train électrique. Voilà encore le principe central de toute notre histoire. Le transport peut être remplacé.

Le lieu rituel ne l’est pas. Le train ne choisit pas une nouvelle plaine parce qu’elle serait plus facile à desservir. Il est construit : autour du rite.

En 2026, le système vise plus de deux millions de trajets-passagers pendant le Hajj

Pour le Hajj 1447 H / 2026, Saudi Arabia Railways annonce plus de 2 000 circulations du métro des Lieux Saints avec un objectif dépassant deux millions de passagers transportés au cours des différentes phases opérationnelles. Trois simulations grandeur nature sont réalisées avant le Hajj afin de reproduire les conditions de pointe et de vérifier les trains, stations et centres de contrôle. (وكالة الأنباء السعودية) Voilà une notion très moderne : on simule le Hajj avant le Hajj.

On ne peut évidemment pas faire venir deux millions de faux pèlerins. Mais on peut simuler : les fréquences, les pannes,

les changements de programme, les communications, les flux ferroviaires. L’ingénierie cherche à découvrir le problème :

avant que le pèlerin ne le découvre.

Puis vient une deuxième révolution ferroviaire, complètement différente

Le métro des Lieux Saints déplace les pèlerins : pendant les rites. Mais il reste un autre immense axe : La Mecque ↔ Jeddah ↔ Médine.

Pendant des siècles, nous l’avons parcouru : à pied, à dos de chameau, en caravane,

en automobile, en autobus. Puis arrive : le train à grande vitesse Haramain.

2018 : La Mecque et Médine sont reliées par un train à 300 km/h

Le Haramain High Speed Railway est inauguré en : 2018. La ligne atteint aujourd’hui environ : 453 kilomètres.

Elle dessert cinq stations principales : La Mecque, Jeddah, l’aéroport international Roi ‘Abd al-‘Azîz,

King Abdullah Economic City, Médine. Les trains peuvent atteindre :

300 km/h. (وكالة الأنباء السعودية)

Le voyage La Mecque-Médine qui avait demandé : des jours, puis des dizaines d’heures, est réduit à environ :

deux heures à deux heures vingt selon le service et les références opérationnelles. (وكالة الأنباء السعودية)

L’aéroport est désormais directement relié au rail

C’est ici que l’organisation moderne devient vraiment intéressante. Un pèlerin atterrit à : l’aéroport Roi ‘Abd al-‘Azîz de Jeddah. Autrefois :

descendre de l’avion, récupérer les bagages, sortir, trouver un autobus,

entrer dans la circulation routière, puis rejoindre La Mecque ou Médine. Aujourd’hui, la gare Haramain est directement connectée au terminal. Depuis cette station, La Mecque peut être atteinte en approximativement 45 minutes, tandis que Médine peut être rejointe en environ 1 h 45 selon les services cités en 2026. (وكالة الأنباء السعودية)

L’avion et le train deviennent donc : un seul parcours logistique.

En 2026, le Haramain n’est plus un projet expérimental

Pour la saison du Hajj 1447 H, plus de : 2,21 millions de sièges sont programmés sur plus de : 5 300 trajets.

La flotte comprend 35 trains. (وكالة الأنباء السعودية)

À la fin de la saison, SAR annonce avoir effectivement transporté plus de : 1,16 million de passagers sur : 5 569 circulations,

avec une ponctualité supérieure à 98 %. (وكالة الأنباء السعودية) Le rail n’est donc plus une curiosité spectaculaire. Il fait désormais partie de : l’infrastructure ordinaire du pèlerinage.

Le chemin de fer ottoman s’arrêtait à Médine

Souvenez-vous de l’Histoire 20. En 1908 : Damas → Médine. Le train du Hijaz ne parviendra jamais à La Mecque.

Un siècle plus tard : une autre ligne relie directement : Médine → Jeddah → La Mecque. Les deux projets appartiennent à des mondes totalement différents.

Le premier : vapeur, Empire ottoman, rails dans le désert,

caravane encore omniprésente. Le second : électricité, 300 km/h,

aéroport international, réservation électronique. Mais leur objectif possède un point commun : raccourcir le voyage vers les lieux saints.

Puis vient une idée encore plus radicale : déplacer la frontière saoudienne dans l’aéroport du pèlerin

Nous arrivons à : Makkah Route « Route de La Mecque ». Le programme est lancé pendant la saison du Hajj :

2017. Son principe est étonnant. Normalement, lorsqu’une personne arrive dans un pays étranger : elle descend de l’avion,

se rend à l’immigration, présente son passeport, effectue ses formalités, récupère ses bagages.

Makkah Route cherche à réaliser une grande partie de ces opérations : avant le départ.

(الهيئة العامة للإحصاء)

Le pèlerin effectue ses formalités saoudiennes dans son propre pays

Dans les aéroports participant au programme, des équipes intégrées mettent en œuvre notamment : la collecte ou vérification des données biométriques, l’émission électronique du visa Hajj, les contrôles des exigences sanitaires,

les formalités de passeport, le codage des bagages en fonction du logement et du transport prévu. (وكالة الأنباء السعودية) Puis le pèlerin monte dans l’avion. Lorsqu’il arrive en Arabie saoudite :

une grande partie de ce qui se ferait normalement après l’atterrissage a déjà été réalisée. Il peut être conduit vers : son autobus. Et ses bagages ?

Ils peuvent être acheminés séparément : directement vers son hébergement.

(وكالة الأنباء السعودية)

Le pèlerin ne cherche plus sa valise. Sa valise le cherche presque lui.

C’est une inversion extraordinaire du voyage traditionnel. Pendant des siècles : le pèlerin protège son bagage. Le charge sur sa monture.

Le décharge. Le surveille au camp. Le recharge. En Makkah Route :

le bagage peut être codé selon : son propriétaire, son groupe, son logement.

Le pèlerin arrive. Son bagage suit : un autre flux logistique. Deux flux séparés :

personnes, bagages. Encore une fois : séparation des flux.

En 2025, plus d’un million de personnes avaient déjà utilisé Makkah Route depuis son lancement

Le ministère saoudien de l’Intérieur annonce en mai 2025 que le nombre cumulé de bénéficiaires depuis le lancement de l’initiative a dépassé :

un million de pèlerins. (وكالة الأنباء السعودية)

Pour la seule année 2025 : 314 337 pèlerins

en bénéficient. (الهيئة العامة للإحصاء)

Puis le système s’élargit encore.

En 2026 : 10 pays, 17 aéroports, 388 694 pèlerins

Le dispositif 2026 concerne notamment : le Maroc, l’Indonésie, la Malaisie,

le Pakistan, le Bangladesh, la Türkiye, la Côte d’Ivoire,

les Maldives, ainsi que, pour la première fois cette année-là : le Sénégal et

Brunei Darussalam. Au total : 388 694 pèlerins passent par Makkah Route en 2026, via 17 aéroports dans dix pays. (وكالة الأنباء السعودية)

Le Maroc et le Sénégal nous montrent quelque chose d’intéressant : la logique du Hajj n’est plus simplement : « tous les pèlerins arrivent à Jeddah puis nous les organisons ». L’organisation saoudienne commence :

à Casablanca, à Dakar, à Jakarta, à Kuala Lumpur,

à Islamabad, avant même que l’avion ne décolle.

Puis apparaît le cœur numérique de cette transformation : Nusuk

Le : 26 septembre 2022, le ministère du Hajj et de la ‘Umra annonce une nouvelle plateforme gouvernementale unifiée : NUSUK.

Elle est présentée comme une nouvelle porte numérique destinée aux visiteurs de La Mecque et de Médine. Son rôle initial porte fortement sur la ‘Umra, les visas, les réservations, les informations de voyage et la préparation de la visite. (وكالة الأنباء السعودية) Puis, le : 17 novembre 2022,

son lancement officiel à plus grande échelle est annoncé. Le ministère affirme alors que l’écosystème propose déjà plus de : 121 services et qu’il doit s’intégrer à de nombreuses administrations et entreprises. (وكالة الأنباء السعودية)

Attention : Nusuk n’est pas simplement « une application pour réserver le Hajj »

C’est beaucoup plus large. Nusuk concerne : la ‘Umra, les visites,

les informations, certains permis, des réservations, des services liés à La Mecque et Médine,

et progressivement : le Hajj. À l’intérieur de cet écosystème existe notamment : Nusuk Hajj.

Cette plateforme permet à des pèlerins provenant des pays éligibles au programme Hajj direct de consulter des prestataires autorisés, sélectionner des packages, réserver et payer par un canal numérique supervisé par le ministère. (Nusuk) C’est une nuance très importante.

Tous les pèlerins du monde ne passent pas par le même système de réservation

Dans de nombreux pays musulmans : les missions officielles nationales et les bureaux des affaires du Hajj jouent toujours un rôle central. Dans d’autres pays, notamment ceux entrant dans le programme direct : Nusuk Hajj permet une relation beaucoup plus directe avec les prestataires agréés.

Donc nous ne devons pas écrire :

« depuis Nusuk, chaque musulman de la planète achète directement son Hajj auprès de l’Arabie saoudite. »

Ce serait faux. Le système dépend : du pays, du quota,

du modèle choisi, et des règles de la saison concernée. (Nusuk)

Mais une transformation profonde a bien eu lieu : le pèlerin devient une identité numérique

Pendant des siècles, comment reconnaît-on un pèlerin dans une foule ? Son guide le connaît. Son groupe le connaît. Il transporte parfois :

un document, un bracelet, une carte, une adresse écrite.

Puis arrive : la Nusuk Card. Elle devient l’un des principaux outils d’identification du Hajj moderne.

2024 : la carte Nusuk entre réellement dans le Hajj à grande échelle

Pour la saison 1445 H / 2024, le ministère présente une carte d’identification Nusuk, physique et numérique. Elle contient notamment : l’identité du pèlerin, son logement,

son camp, son prestataire, des coordonnées utiles. Elle permet aux personnels habilités de vérifier beaucoup plus rapidement :

qui est cette personne ? où doit-elle aller ? dispose-t-elle d’un permis valide ? Plus de deux millions de cartes sont distribuées cette année-là aux pèlerins et personnels concernés. (وكالة الأنباء السعودية)

Le petit QR code change énormément de choses

Imaginez une personne âgée perdue dans Mina. Elle ne parle : ni arabe, ni anglais.

Elle ignore le nom de la rue. Elle ne connaît peut-être même pas exactement le nom de son hôtel. Autrefois : il fallait chercher :

son groupe, son guide, ses papiers. Aujourd’hui :

la carte Nusuk peut être scannée. Le système peut permettre d’accéder à : son identité, son prestataire,

son lieu d’hébergement, des informations permettant de l’orienter. (وكالة الأنباء السعودية) Un QR code devient donc : un fil numérique reliant un homme perdu à son groupe.

En 2024, les QR codes des cartes sont scannés plusieurs millions de fois

Au cours de la saison, le ministère annonce que les lectures des codes de la carte Nusuk dépassent : trois millions, puis approchent : cinq millions

à mesure que progressent les grands mouvements vers ‘Arafat, Muzdalifah et Mina. (وكالة الأنباء السعودية) Le QR code n’est donc pas un gadget marketing imprimé sur une carte. Il est utilisé : sur le terrain.

Et c’est là que la question des permis devient beaucoup plus importante qu’elle n’en a l’air

Pourquoi vouloir identifier aussi précisément les pèlerins autorisés ? Parce que le Hajj possède désormais une capacité planifiée. Campements. Autobus.

Tentes. Climatisation. Eau. Repas.

Hôpitaux. Routes. Jamarât. Chaque pèlerin autorisé correspond normalement à une place dans :

une chaîne de services. Un pèlerin entrant clandestinement dans le système n’ajoute pas seulement : « une personne de plus ». Il ajoute une personne :

sans forcément avoir de camp assigné, sans transport organisé, sans place planifiée, et souvent sans accès aux mêmes services.

2024 démontre tragiquement pourquoi cette question est aussi une question de sécurité

Le Hajj 1445 H rassemble officiellement :

1 833 164 pèlerins. (الهيئة العامة للإحصاء)

Cette année-là, une très forte vague de chaleur frappe les lieux saints. Les autorités saoudiennes annonceront : 1 301 décès pendant la saison.

Selon le ministère de l’Intérieur et le ministre de la Santé : 1 079 d’entre eux, soit environ : 83 %,

concernaient des personnes ne disposant pas d’autorisation officielle de Hajj. Les autorités expliquent que beaucoup avaient parcouru de longues distances à pied sous le soleil sans accès suffisant aux abris et services prévus pour les groupes officiels. (وكالة الأنباء السعودية) L’Organisation mondiale de la Santé reprend également le chiffre de 1 301 décès et note que la vague de chaleur fut le principal défi environnemental de la saison. (Iris)

Cette statistique doit être utilisée avec précision

Elle ne signifie pas : « les pèlerins autorisés étaient totalement protégés de la chaleur ». Ce serait faux. La chaleur touche tout le monde.

Elle ne signifie pas non plus : « toute personne sans permis agit volontairement de manière irresponsable ». Des réseaux et sociétés avaient également vendu ou proposé à certaines personnes des dispositifs de voyage ne donnant pas le droit d’accomplir officiellement le Hajj. Les autorités saoudiennes ont elles-mêmes accusé certaines entreprises à l’étranger d’avoir induit des voyageurs en erreur. (وكالة الأنباء السعودية) Ce que 2024 montre plutôt est ceci :

le permis est devenu une composante de l’infrastructure. Il ne sert plus uniquement à : contrôler une frontière. Il relie le pèlerin à :

un camp, des transports, des services, des itinéraires,

une organisation officielle.

La carte devient donc obligatoire

La documentation officielle actuelle présente la Nusuk Card comme une identification unifiée des pèlerins et travailleurs durant le Hajj et précise qu’elle sert de document d’accès aux lieux saints pendant la période réglementée. Une version numérique est disponible dans l’application. (Nusuk Card) Le pèlerin moderne porte donc avec lui : plus qu’une carte. Il porte :

son identité dans le système du Hajj.

Mais le numérique ne reste déjà plus dans la carte

En 2026, le ministère annonce une nouvelle étape. Des : capteurs et

lecteurs intelligents de la carte Nusuk sont déployés afin d’aider à suivre les mouvements des pèlerins, superviser les opérations sur le terrain et analyser les flux en temps réel. (وكالة الأنباء السعودية) Nous sommes très loin du simple document plastifié. La carte n’indique plus seulement :

« Mounir appartient au groupe X ». Le système peut contribuer à répondre à une autre question :

« combien de personnes de ce groupe passent ici maintenant ? »

Et la différence est immense.

Le Hajj entre dans l’ère de la donnée en temps réel

Souvenez-vous de Mina 2006. Les chercheurs avaient dû : filmer, puis analyser les images

pour comprendre après coup comment la turbulence de foule avait commencé. Aujourd’hui, le rêve opérationnel est différent : détecter l’augmentation de densité avant la catastrophe. Capteurs.

Caméras. Lecteurs. Données de transport. Permis.

Planning des groupes. Si ces informations sont correctement intégrées, elles peuvent aider les responsables à comprendre : où se trouve un groupe, combien de personnes arrivent,

quelles zones se remplissent, quel transport est en retard. La science des foules de l’Histoire 24 devient : système opérationnel.

Nusuk lui-même grandit à une vitesse gigantesque

En 2022 : lancement de la plateforme. En 2024 : la carte Nusuk entre à grande échelle dans le Hajj.

En 2026, le ministère annonce que l’application Nusuk dépasse : 51 millions d’utilisateurs dans le monde et propose plus de : 100 services numériques.

Attention : ce nombre ne signifie évidemment pas : 51 millions de pèlerins du Hajj. Il englobe l’écosystème beaucoup plus large des visiteurs, pèlerins, voyageurs de ‘Umra et utilisateurs des services de Nusuk. (وكالة الأنباء السعودية)

Mais le chiffre montre à quelle vitesse l’entrée numérique vers les villes saintes a changé d’échelle.

Même l’argent peut désormais être intégré au même environnement

En juin 2024, le ministère lance également : Nusuk Wallet, un portefeuille numérique destiné aux pèlerins du Hajj et de la ‘Umra. Il permet d’effectuer et de gérer certaines opérations financières dans une infrastructure bancaire intégrée à l’environnement numérique Nusuk. (وكالة الأنباء السعودية)

Nous n’avons pas besoin de surcharger notre expérience avec tous les produits numériques. Mais celui-ci montre jusqu’où va la logique : identité. Permis.

Réservation. Navigation. Information. Et désormais :

paiement.

Le téléphone devient presque le compagnon administratif du pèlerin

Il peut contenir : sa carte Nusuk numérique, ses autorisations, des informations sur son voyage,

des cartes interactives, des alertes, des informations sanitaires, des rendez-vous concernant certaines visites.

En 2026, l’écosystème Tawakkalna affiche également les permis et un QR code permettant notamment d’accéder à certaines informations du pèlerin et à sa localisation d’hébergement pour faciliter l’assistance. (وكالة الأنباء السعودية) La petite feuille contenant :

« Hôtel X, chambre 412 »

dans la poche du pèlerin n’a pas complètement disparu. Mais elle côtoie désormais : une identité numérique interconnectée.

Et voici la transformation la plus profonde : le Hajj devient une chaîne numérique continue

Regardons maintenant un pèlerin moderne. Il est encore : dans son pays. Son dossier existe.

Puis : visa. Permis. Prestataire.

Package. Groupe. Vol. Bagage.

Arrivée. Bus. Hébergement. Camp de Mina.

Transport. Ramy. Médine. Retour.

Autrefois, chacune de ces étapes pouvait appartenir à : une personne différente, un registre différent, un papier différent.

L’objectif contemporain est de les relier dans : un seul parcours de données.

Ce n’est pourtant pas la disparition de l’humain

C’est important. Le pèlerin de 2026 rencontre toujours : un guide. Un chauffeur.

Un agent. Un médecin. Un policier. Un volontaire.

Un responsable de camp. Un personnel ferroviaire. La technologie ne remplace pas complètement les hommes. Elle essaie de leur donner :

la bonne information au bon moment. Lorsque deux millions de personnes circulent : un excellent guide qui ne possède aucune donnée sur son groupe peut rapidement être dépassé. Inversement :

un excellent système informatique ne peut pas aider une personne âgée tombée au sol si aucun humain ne vient vers elle. Le Hajj moderne fonctionne donc par : technologie + présence humaine.

Le chiffre du personnel est d’ailleurs impressionnant

En 2025, les statistiques officielles comptabilisent : 420 070 travailleurs mobilisés pour le Hajj dans les secteurs publics, privés et sécuritaires. (الهيئة العامة للإحصاء) Pour 2026, le rapport officiel comptabilise :

441 049 travailleurs auxquels s’ajoutent :

26 701 volontaires. (الهيئة العامة للإحصاء)

Cela signifie quelque chose d’extraordinaire. Le Hajj n’est pas seulement : 1,7 million de pèlerins. Il mobilise également :

près d’un demi-million de personnes chargées de les servir ou de faire fonctionner le système. Nous avons pratiquement : une grande ville de pèlerins accompagnée d’une deuxième population entière chargée :

de faire fonctionner cette ville.

Et combien de pèlerins viennent en 2026 ?

Nous possédons désormais le chiffre officiel. Pour le Hajj 1447 H / 2026 : 1 707 301 pèlerins. Parmi eux :

1 546 655 viennent de l’étranger. Et : 160 646 accomplissent le Hajj depuis l’intérieur du Royaume. Les pèlerins internationaux représentent donc l’immense majorité du rassemblement. (الهيئة العامة للإحصاء)

Et comment arrivent-ils ?

Voilà probablement la meilleure manière de mesurer le chemin parcouru depuis Ibrahim عليه السلام. En 2026, parmi les pèlerins venant de l’étranger : 1 485 729 arrivent par avion. 54 429 par voie terrestre.

6 497 par voie maritime. Autrement dit : 96,1 % des pèlerins internationaux arrivent par les airs.

(الهيئة العامة للإحصاء)

La caravane de chameaux, qui avait dominé une immense partie de notre histoire, est devenue statistiquement presque invisible.

Le bateau, autrefois révolutionnaire, est devenu marginal

Souvenez-vous de l’Histoire 20. Le bateau à vapeur avait changé le Hajj. Jeddah était remplie de navires. Les quarantaines maritimes étaient l’un des grands enjeux internationaux.

En 2026 : seulement : 0,4 % environ des pèlerins internationaux arrivent par mer. (الهيئة العامة للإحصاء)

L’ancien futur est devenu : le passé. Le bateau à vapeur avait remplacé une partie des caravanes. Puis l’avion a presque remplacé le bateau.

165 nationalités

L’autorité statistique saoudienne recense : 165 nationalités parmi les pèlerins internationaux du Hajj 2026. (الهيئة العامة للإحصاء) C’est probablement l’un des chiffres les plus puissants de tout ce chapitre.

Un seul lieu. Un seul jour d’‘Arafat. Mais : 165 nationalités.

Langues différentes. Passeports différents. Niveaux de richesse différents. Cultures différentes.

Écoles juridiques différentes. Toutes dirigées vers : le même lieu.

Et cela explique pourquoi le numérique devient presque inévitable

Supposons que vous deviez organiser : 1,7 million de personnes, 165 nationalités, des centaines de milliers de chambres ou places de camp,

des dizaines de milliers de véhicules, des centaines de vols, des trains, des repas,

des millions de bagages, des rendez-vous, des soins médicaux. Avec :

uniquement du papier. C’est théoriquement possible. C’est ainsi que l’humanité a travaillé pendant longtemps. Mais l’échelle moderne rend l’information numérique extrêmement puissante.

Une modification de : l’heure d’un bus, la porte d’un terminal, l’accès d’un groupe,

un itinéraire peut être diffusée instantanément.

En 2026, même Makkah Route commence à utiliser davantage l’intelligence artificielle

Le ministère de l’Intérieur annonce pour la saison 2026 des équipements mobiles et des guichets assistés par intelligence artificielle dans le cadre de Makkah Route. Selon les chiffres officiels du programme, certaines formalités d’entrée peuvent être réalisées en environ : 40 secondes par pèlerin dans les dispositifs concernés. (وكالة الأنباء السعودية)

Il faut présenter cela correctement. Cela ne signifie évidemment pas : « tout le Hajj est effectué par IA en quarante secondes ». Cela concerne :

certaines procédures administratives préalables à l’entrée. Mais le symbole est impressionnant. Autrefois : le voyageur attendait devant une frontière après des semaines de route.

Aujourd’hui : une partie de la frontière peut être : automatisée dans son aéroport de départ.

La technologie cherche désormais à supprimer les temps morts du pèlerinage

Pourquoi ? Parce qu’un temps d’attente individuel paraît insignifiant. Dix minutes. Mais :

dix minutes × 300 000 personnes créent : trois millions de minutes d’attente. À l’échelle du Hajj :

chaque seconde compte. Une porte capable de traiter : 5 personnes de plus par minute peut absorber :

des milliers de personnes supplémentaires dans une journée. Voilà pourquoi : QR codes, portes automatiques,

lecteurs, bagages codés, contrôle numérique peuvent produire des effets gigantesques même si, vus individuellement, ils semblent banals.

Nous sommes passés du puits à la donnée

Regardons toute notre histoire logistique.

Ibrahim عليه السلام

Une vallée. Hajar Chercher de l’eau. Jurhum

S’installer autour de l’eau. ‘Abd al-Muttalib Retrouver Zamzam selon la tradition. Abbassides

Bassins. Puits. Darb Zubayda. Zubayda

Canaux. Aqueducs. Mamelouks Caravanes.

Ottomans Forteresses. Citernes. XIXᵉ siècle

Vapeur. Quarantaine. 1908 Train du Hijaz.

XXᵉ siècle Avion. Autoroute. Bus.

2010 Métro des Lieux Saints. 2018 Haramain à grande vitesse.

2022 Nusuk. 2024 Carte numérique et QR codes.

2026 Capteurs, analyse des flux et formalités de plus en plus automatisées. En deux millénaires : le problème a complètement changé.

Et pourtant la question fondamentale du pèlerin reste presque identique

Il peut posséder : un QR code, une application, un train à 300 km/h,

un terminal intelligent. Mais lorsqu’il entre en ihram : il doit apprendre : la Talbiyah.

Devant la Kaaba : sept tours. Entre Safâ et Marwa : sept parcours.

Le 9 Dhul-Hijjah : ‘Arafat. Après le coucher : Muzdalifah.

Puis : Mina. La technologie peut organiser : l’accès au rite.

Elle ne remplace pas : le rite.

Nusuk peut montrer ‘Arafat sur une carte

Mais l’application ne peut pas : stationner à ‘Arafat à votre place. Le train peut vous amener à Muzdalifah. Mais il ne peut pas accomplir :

votre Hajj. Le QR code peut prouver : que vous possédez un permis. Mais il ne peut pas produire :

votre intention. C’est probablement la distinction la plus importante à préserver dans notre expérience. Plus la technologie devient spectaculaire : plus il faut rappeler que le Hajj n’est pas :

une expérience technologique. La technologie est : le serviteur logistique du pèlerinage.

Et cela rejoint une idée qui traverse toute notre histoire

Ibrahim عليه السلام n’a pas construit : une route impériale. Il n’avait pas d’aéroport. Pas de train.

Pas de plateforme. Pas de ministère. Le Coran nous montre pourtant cette invocation extraordinaire :

رَّبَّنَآ إِنِّىٓ أَسْكَنتُ مِن ذُرِّيَّتِى بِوَادٍ غَيْرِ ذِى زَرْعٍ عِندَ بَيْتِكَ ٱلْمُحَرَّمِ رَبَّنَا لِيُقِيمُوا۟ ٱلصَّلَوٰةَ فَٱجْعَلْ أَفْـِٔدَةًۭ مِّنَ ٱلنَّاسِ تَهْوِىٓ إِلَيْهِمْ وَٱرْزُقْهُم مِّنَ ٱلثَّمَرَٰتِ لَعَلَّهُمْ يَشْكُرُونَ

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah :

« Ô notre Seigneur, j’ai établi une partie de ma descendance dans une vallée sans agriculture, près de Ta Maison sacrée [...] fais donc que se penchent vers eux les cœurs d’une partie des gens. »

: Coran, Ibrahim 14:37. Nous avons utilisé ce verset au commencement de notre récit. Il prend maintenant une tout autre dimension.

Le problème n’est effectivement plus de faire venir les cœurs

Les cœurs viennent. De : 165 nationalités. Par millions.

Le problème contemporain est presque devenu : comment accueillir physiquement tous ceux dont le cœur veut venir ? Voilà peut-être toute l’Histoire du Hajj moderne en une phrase.

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

2010 : le métro des Lieux Saints entre en service. Sa ligne d’environ 18 km relie ‘Arafat, Muzdalifah, Mina et les Jamarât par neuf stations. Avec 17 trains pouvant transporter jusqu’à 3 000 personnes chacun, sa capacité approche 72 000 passagers par heure. (وكالة الأنباء السعودية) La dernière station de Mina est reliée au complexe des Jamarât, montrant comment le transport et la gestion des foules sont désormais conçus comme un seul système. (وكالة الأنباء السعودية)

2017 : lancement de Makkah Route, qui déplace une partie des formalités saoudiennes vers l’aéroport de départ du pèlerin : biométrie, visa électronique, contrôle du passeport, vérifications sanitaires et codage des bagages. (وكالة الأنباء السعودية) 2018 : inauguration du train à grande vitesse Haramain, reliant La Mecque, Jeddah et Médine. La ligne actuelle atteint environ 453 km et les trains roulent jusqu’à 300 km/h. (وكالة الأنباء السعودية)

2022 : lancement de l’écosystème numérique Nusuk, destiné aux visiteurs, pèlerins du Hajj et de la ‘Umra et autres utilisateurs des services des villes saintes. (وكالة الأنباء السعودية) Nusuk Hajj ne remplace pas tous les systèmes nationaux du Hajj : son programme de réservation directe concerne les pays éligibles au Direct Hajj Program, tandis que d’autres pèlerins passent toujours par leurs missions nationales et dispositifs agréés. (Nusuk)

2024 : la carte Nusuk physique et numérique devient un instrument central d’identification ; plus de deux millions d’exemplaires sont distribués aux pèlerins et acteurs du dispositif. (وكالة الأنباء السعودية) La carte permet notamment de relier identité, logement, camp, prestataire et permis. Le QR code peut être lu pour aider à vérifier le statut du pèlerin ou retrouver des informations utiles. (وكالة الأنباء السعودية) Lors du Hajj 2024, les lectures des QR codes de Nusuk atteignent plusieurs millions d’opérations sur le terrain. (وكالة الأنباء السعودية)

2024 constitue également un avertissement majeur sur la chaleur : 1 301 décès sont annoncés par les autorités ; 83 % concernaient selon elles des pèlerins sans permis ayant notamment parcouru de longues distances au soleil sans accès suffisant aux abris et services organisés. L’OMS identifie la forte vague de chaleur comme le grand défi sanitaire de cette saison. (وكالة الأنباء السعودية) 2026 : des lecteurs et capteurs intelligents associés à la carte Nusuk commencent à être utilisés afin de mieux suivre les mouvements et flux des pèlerins. (وكالة الأنباء السعودية)

L’application Nusuk dépasse alors 51 millions d’utilisateurs dans le monde et plus de 100 services numériques ; ce chiffre concerne tout l’écosystème Nusuk et non le seul Hajj. (وكالة الأنباء السعودية) En 2026, Makkah Route prend en charge 388 694 pèlerins dans dix pays, dont le Maroc et, pour la première fois cette saison-là, le Sénégal et Brunei. (وكالة الأنباء السعودية) Pour le Hajj 2026, le Haramain transporte plus de 1,16 million de passagers au cours de 5 569 trajets pendant son plan opérationnel saisonnier. (وكالة الأنباء السعودية)

Le Hajj 2026 rassemble officiellement 1 707 301 pèlerins, dont 1 546 655 venus de l’étranger. (الهيئة العامة للإحصاء) Parmi ces pèlerins internationaux, 1 485 729 : soit 96,1 % : arrivent par avion. Seulement 0,4 % environ arrivent encore par voie maritime. (الهيئة العامة للإحصاء) Les statistiques recensent 165 nationalités parmi les pèlerins internationaux de 2026. (الهيئة العامة للإحصاء) Le système mobilise en 2026 441 049 travailleurs et 26 701 volontaires autour du Hajj. (الهيئة العامة للإحصاء)

Les pèlerins voyagent désormais avec des applications, des trains à grande vitesse et des systèmes numériques. Pourtant, derrière cette modernité, une question demeure : qu’est-ce qui a réellement changé depuis les origines, et qu’est-ce qui est resté intact ?

VOIR LES SOURCES

Histoire 27

FINALE : d’Ibrahim عليه السلام au Hajj 2026 : des millénaires de transformations autour d’un rite qui demeure

Époque
des origines du Sanctuaire jusqu’au Hajj 1447 H / 2026
Lieu
une vallée devenue l’un des plus grands rassemblements humains récurrents au monde
Personnages
Ibrahim عليه السلام, Ismaïl عليه السلام, Hajar, Mohammad ﷺ… puis des générations innombrables de pèlerins
Thème
après vingt-six histoires de constructions, guerres, dynasties, routes, épidémies, trains, avions et technologies, revenir à la question essentielle : qu’est-ce que l’Histoire a réellement transformé autour du Hajj, et qu’est-ce qui appartient toujours au cœur du pèlerinage ?

Niveau de certitude : cette dernière histoire ne cherche pas à ajouter une nouvelle époque. Elle rassemble ce que nos sources les plus solides permettent d’affirmer. Une nuance doit être posée immédiatement : nous ne possédons pas dans les sources authentiques un manuel complet décrivant chaque détail du Hajj accompli par Ibrahim عليه السلام exactement comme il serait pratiqué aujourd’hui. Le Coran établit son lien avec la Maison, son appel au pèlerinage et sa demande qu’Allah lui montre les rites. Pour les musulmans, la forme normative détaillée des manâsik est celle transmise par Mohammad ﷺ, qui dit lors de son dernier Hajj de prendre de lui les rites. (Quran.com)

Nous sommes en 2026

Un homme ferme sa valise. Il n’est peut-être pas : à Damas, à Bagdad,

au Caire, ou quelque part dans la péninsule arabique. Il peut être : à Paris.

Dakar. Jakarta. Casablanca. Londres.

Istanbul. Islamabad. Lagos. Kuala Lumpur.

Son voyage commence parfois par : un écran. Un dossier électronique. Un visa.

Une réservation. Un QR code. Un vol. Puis :

un terminal international. Un autobus. Peut-être le train Haramain. Une carte numérique.

Un groupe identifié. Un hébergement attribué. Tout ce qui l’entoure appartient au : XXIᵉ siècle.

Puis arrive le moment où il entre en état d’ihram. Et soudain : une grande partie de cette modernité devient secondaire.

لَبَّيْكَ اللَّهُمَّ لَبَّيْك

« Me voici, ô Allah, me voici. »

Le téléphone est encore dans sa poche. L’avion vient peut-être d’atterrir quelques heures auparavant. Les autoroutes entourent La Mecque. Les écrans indiquent les directions.

Les caméras observent les flux. Mais les paroles qu’il prononce sont celles de la Talbiyah transmise dans le Hajj de Mohammad ﷺ. Dans le long récit de Jâbir رضي الله عنه, Sahîh Muslim conserve cette Talbiyah fondée sur l’unicité d’Allah, puis décrit le tawaf, Safâ et Marwa, Mina, ‘Arafat et Muzdalifah. (Sunnah) Nous sommes en 2026. Mais le pèlerin vient d’entrer dans une histoire bien plus ancienne que :

son avion, son pays, son passeport, et l’État qui organise son voyage.

Pour terminer, revenons au tout début

Dans notre première histoire, nous avions posé une question volontairement difficile : Qui construisit la première Maison ? Le Coran affirme que la première Maison établie pour les hommes est celle de Bakkah. Mais les traditions concernant une construction par Adam عليه السلام, par les anges ou par d’autres avant Ibrahim عليه السلام ne possèdent pas toutes le même degré d’authenticité.

Nous avions donc refusé de transformer : une tradition en : certitude.

Puis le récit coranique nous avait amenés vers quelque chose de beaucoup plus solidement établi.

Ibrahim عليه السلام.

Ismaïl عليه السلام.

Et les fondations de la Maison.

Deux hommes élèvent les assises

Le Coran dit :

وَإِذْ يَرْفَعُ إِبْرَٰهِـۧمُ ٱلْقَوَاعِدَ مِنَ ٱلْبَيْتِ وَإِسْمَـٰعِيلُ رَبَّنَا تَقَبَّلْ مِنَّآ ۖ إِنَّكَ أَنتَ ٱلسَّمِيعُ ٱلْعَلِيمُ

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah :

« Et quand Abraham et Ismaël élevaient les assises de la Maison: “Ô notre Seigneur! Accepte ceci de notre part!” »

Le verset ne nous montre pas : un palais. Une armée. Une foule gigantesque.

Il nous montre : Ibrahim عليه السلام et Ismaïl عليه السلام en train de construire. Et pendant qu’ils construisent : ils demandent à Allah d’accepter leur œuvre. (Quran.com)

Pourtant, avant même cette reconstruction, une femme avait déjà couru dans la vallée

Hajar. Un enfant. Presque aucune ressource. Puis :

Safâ. Marwa. Safâ. Marwa.

Sept fois. Dans Sahîh al-Bukhârî 3364, Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما rapporte le récit de Hajar courant entre les deux hauteurs à la recherche d’aide avant l’apparition de Zamzam. Mohammad ﷺ relie explicitement cette course à l’origine du Sa‘i pratiqué entre Safâ et Marwa. (Sunnah) Aujourd’hui : le Mas‘â possède plusieurs niveaux.

Climatisation. Marbre. Éclairage. Ascenseurs.

Escaliers mécaniques. Systèmes de gestion de foule. Mais le pèlerin ne marche pas entre : deux stations inventées par des ingénieurs saoudiens.

Il marche encore entre : Safâ et Marwa.

L’architecture a changé. La géographie du rite demeure.

Puis l’eau avait jailli

Zamzam. Autour de cette eau : Jurhum s’installe. Une communauté apparaît.

La vallée commence à vivre. Puis des générations passent. Des peuples arrivent. D’autres disparaissent.

Le puits lui-même sera perdu puis redécouvert selon les traditions historiques que nous avons examinées avec ‘Abd al-Muttalib. Mais aujourd’hui encore : le pèlerin boit : Zamzam.

Il ne voit plus nécessairement : un homme descendant un seau dans un puits ouvert. L’eau est pompée. Analysée.

Stockée. Distribuée. Refroidie. Transportée.

Le système est moderne. La source demeure associée au même lieu.

Puis Ibrahim عليه السلام reçoit l’ordre d’appeler au Hajj

Le Coran dit :

وَأَذِّن فِى ٱلنَّاسِ بِٱلْحَجِّ يَأْتُوكَ رِجَالًۭا وَعَلَىٰ كُلِّ ضَامِرٍۢ يَأْتِينَ مِن كُلِّ فَجٍّ عَمِيقٍۢ

Traduction reconnue : Muhammad Hamidullah :

« Et fais aux gens une annonce pour le pèlerinage. Ils viendront à toi, à pied [...] venant de tout chemin éloigné. »

: Coran, Al-Hajj 22:27. (Quran.com) Au moment où nous lisons ce verset après vingt-six histoires : les mots :

« venant de tout chemin éloigné »

ne sonnent plus de la même manière.

Parce qu’en 2026, nous pouvons mesurer ces « chemins éloignés »

Le Hajj 1447 H / 2026 a rassemblé officiellement : 1 707 301 pèlerins. Parmi eux : 1 546 655

sont venus de l’extérieur de l’Arabie saoudite. Les statistiques officielles recensent des pèlerins de : 165 nationalités. Et parmi ceux venant de l’étranger :

1 485 729 sont arrivés par avion, soit : 96,1 %. Seulement 6 497 sont arrivés par mer. (الهيئة العامة للإحصاء)

Ibrahim عليه السلام n’a évidemment jamais vu : un Boeing. Mais la réalité décrite par le verset : des hommes venant de chemins lointains vers la Maison

est aujourd’hui visible à une échelle que les anciennes caravanes n’auraient pu imaginer.

Pendant des siècles, l’histoire du Hajj fut essentiellement l’histoire de la difficulté d’arriver

D’abord : le désert. Puis : les caravanes.

Les puits. Les points d’eau. Darb Zubayda. Les forteresses.

Les tribus. Les brigands. Les routes du Caire. Les routes de Damas.

Les navires. Le choléra. Les quarantaines. Le train du Hijaz.

Puis : les automobiles. Les paquebots. Les avions.

À chaque époque : l’homme a essayé de réduire la distance séparant son foyer de La Mecque. Et chaque innovation qui réduisait cette distance produisait : davantage de pèlerins.

Puis le problème s’est inversé

Lorsque venir était difficile : le problème était : arriver. Lorsque venir devint facile :

le problème devint : accueillir. Voilà probablement le plus grand changement matériel de toute notre histoire. Le Hajj ancien demandait :

comment conduire quelques milliers de personnes à travers le désert ? Le Hajj contemporain demande : comment faire circuler près de deux millions d’êtres humains entre quelques lieux précis en quelques jours ? Ce n’est plus principalement :

un problème de distance. C’est : un problème de densité.

La Maison elle-même a traversé presque toute notre histoire

Mais attention à une formule que nous devons éviter : « la Kaaba est exactement le même bâtiment matériel depuis Ibrahim عليه السلام ». Non. Nous avons raconté précisément pourquoi.

Quraysh la reconstruit avant la Révélation. Mohammad ﷺ participe alors au transport de pierres. Hajar al-Aswad devient l’objet du célèbre arbitrage qui évite un conflit entre clans selon la Sîra. Ibn az-Zubayr la reconstruit ensuite selon ce qu’il avait appris de ‘Â’isha رضي الله عنها concernant les fondations d’Ibrahim.

Al-Hajjâj modifie à nouveau la construction sous ‘Abd al-Malik. Les siècles apportent : réparations, incendies,

crues. En 1630 : une catastrophe détruit une partie importante du bâtiment. La grande reconstruction ottomane de 1631 donne aux murs l’essentiel de leur structure matérielle moderne.

Puis viennent : de nouvelles restaurations. Toitures. Marbre.

Porte. Renforcements.

Alors qu’est-ce qui demeure ?

Pas chaque pierre. Pas chaque poutre. Pas chaque mur. Pas chaque dimension architecturale.

Ce qui demeure est : la Maison sacrée à cet emplacement. La Kaaba n’est donc pas une relique archéologique maintenue intacte sous verre. C’est :

un bâtiment vivant. Protégé. Réparé. Reconstruit lorsque nécessaire.

Tout en conservant : son identité religieuse. Cette distinction est fondamentale.

Le Masjid al-Harâm, lui, est devenu méconnaissable

Autour de la Kaaba, presque tout a changé. Nous sommes partis : d’un espace sacré relativement simple. Puis :

‘Umar رضي الله عنه achète des maisons voisines et agrandit l’espace. ‘Uthmân رضي الله عنه poursuit l’extension. Les Omeyyades. Les Abbassides.

Al-Mahdî. Les galeries. Le marbre. Puis :

Mamelouks. Ottomans. Et enfin : les immenses extensions saoudiennes.

Le Haram d’aujourd’hui possède : plusieurs niveaux, de vastes cours, des ascenseurs,

des escalators, des systèmes de climatisation, des accès complexes, des tunnels,

une gestion technique gigantesque. Un pèlerin du Ier siècle de l’Hégire reconnaîtrait : la Kaaba. Mais presque rien du bâtiment qui l’entoure.

Et cela ne constitue pas une modification du Hajj lui-même

Voilà une distinction que cette fresque historique nous permet désormais de comprendre. Un toit peut changer. Un minaret peut être ajouté. Une galerie peut disparaître.

Le Mataf peut être élargi. Le Sa‘i peut être couvert. Zamzam peut être distribué par canalisation. Une route peut être percée dans une montagne.

Les Jamarât peuvent devenir : une gigantesque structure à plusieurs niveaux. Tout cela appartient : aux moyens.

Le rite appartient à une autre catégorie.

Cette distinction devient particulièrement claire aux Jamarât

Autrefois : une petite cible. Puis : des colonnes.

Puis : un pont. Puis : de longues parois elliptiques.

Puis : un immense complexe à plusieurs niveaux. Quelqu’un pourrait regarder les photographies et penser :

« Le rite a complètement changé. »

Mais le pèlerin fait toujours : le ramy. Ce qui a changé est : l’objet architectural destiné à matérialiser et sécuriser la zone du lancer.

Le changement de forme vise précisément à permettre au rite d’être accompli par une foule qui n’existait pas autrefois à cette échelle.

La même chose vaut pour ‘Arafat

Le récit du Hajj de Mohammad ﷺ conservé par Jâbir رضي الله عنه nous montre le Prophète arriver à ‘Arafat, y stationner puis repartir après le coucher du soleil. Sahîh Muslim rapporte également :

« tout ‘Arafat est lieu de stationnement »

et de même que l’ensemble de Muzdalifah constitue le lieu concerné pour cette étape. (Sunnah) Aujourd’hui : tentes, routes,

climatisation, hôpitaux, antennes, bus,

métro. Mais aucune administration ne peut décider :

« Cette année nous allons faire ‘Arafat à Riyad parce qu’il y a plus de place. »

Pourquoi ? Parce que : la modernisation sert la géographie du rite. Elle ne la redéfinit pas.

Puis il y a Mohammad ﷺ

C’est ici que notre finale doit être particulièrement précise. Il serait trop simple de dire :

« Les musulmans font aujourd’hui exactement le Hajj d’Ibrahim dans tous ses détails. »

Nous ne disposons pas de suffisamment de sources authentiques pour reconstruire le manuel complet de ses manâsik point par point. Le Coran établit :

Ibrahim عليه السلام,

la Maison, l’appel au Hajj, la purification du Sanctuaire, et sa demande qu’Allah montre les rites.

Puis de nombreux siècles passent. Des pratiques sont conservées. D’autres sont déformées durant la Jâhiliyya. L’Islam restaure le Tawhîd et corrige ces déformations.

Et c’est finalement : Mohammad ﷺ qui transmet aux musulmans la forme normative détaillée du Hajj.

« Prenez de moi vos rites »

Lors de son dernier pèlerinage, Mohammad ﷺ accomplit le ramy depuis sa monture et dit selon Jâbir رضي الله عنه : qu’ils prennent de lui leurs rites, car il ne savait pas s’il accomplirait encore un Hajj après celui-ci. Ce récit est authentiquement conservé dans : Sahîh Muslim 1297. (Sunnah)

Quelques mois plus tard : Mohammad ﷺ meurt. Son Hajj devient alors : la référence.

Voilà pourquoi notre histoire n’est pas simplement : « un rite d’Ibrahim conservé mécaniquement pendant des millénaires ». Elle est plus profonde. Ibrahim عليه السلام est lié à :

la Maison et l’appel. Puis Mohammad ﷺ rétablit et transmet :

les manâsik pour sa communauté.

Et à partir de là, les empires passent

Regardons-les une dernière fois. Quraysh. Puis l’État musulman. Les califes bien guidés.

Les Omeyyades. Les Abbassides. Des pouvoirs concurrents. Les Qarmates.

Les Fatimides. Les Ayyoubides. Les Mamelouks. Les Ottomans.

Le Royaume hachémite du Hijaz. Puis : le Royaume d’Arabie saoudite. Chacun possède :

ses armées, ses pièces de monnaie, ses drapeaux, ses palais,

ses administrations. Puis chacun disparaît ou change. La Kaaba reste.

Des hommes ont même essayé de capturer le symbole

Les Qarmates l’avaient compris. En 317 H / 930 : ils attaquent La Mecque. Des pèlerins meurent.

Hajar al-Aswad est arrachée. La Pierre reste absente pendant environ vingt-deux années. Ils possèdent donc physiquement : Hajar al-Aswad.

Mais quelque chose d’extraordinaire se produit. Le Hajj ne se déplace pas vers leur territoire. La qibla ne se déplace pas. Les musulmans ne commencent pas à tourner autour :

du lieu où la Pierre a été transportée. Parce que le Hajj n’était pas contenu : dans la Pierre.

‘Umar رضي الله عنه l’avait déjà résumé

Lorsqu’il embrassait Hajar al-Aswad, ‘Umar رضي الله عنه rappelait qu’il savait qu’elle n’était qu’une pierre incapable par elle-même de nuire ou de profiter ; il suivait le geste de Mohammad ﷺ. L’épisode qarmate, plusieurs siècles plus tard, rend cette parole presque visible historiquement. La Pierre peut être : frappée.

Emportée. Rendue. Son statut demeure. Mais :

elle n’est pas adorée. Le pèlerinage est pour Allah.

Les guerres n’ont pas arrêté l’histoire non plus

Nous avons vu : les sièges de La Mecque. Les catapultes. Les incendies.

Les guerres civiles. Les rivalités impériales. La Révolte arabe. La chute des Ottomans.

La prise du Hijaz par Ibn Sa‘ûd. Puis :

Des hommes armés prennent le Masjid al-Harâm lui-même.

La Grande Mosquée devient pendant environ deux semaines un lieu de siège. Puis : elle rouvre. Et le tawaf reprend.

Les catastrophes naturelles ne l’ont pas arrêté non plus

Crues. Incendies. Chaleur. Tempêtes.

En 1630 : la Kaaba est gravement endommagée par une crue. En 2015 : une grue s’effondre sur le Masjid al-Harâm pendant une violente tempête.

Treize jours plus tard : une catastrophe de foule frappe Mina. À chaque fois : des hommes meurent.

Des infrastructures sont repensées. Des enquêtes commencent. Puis : le calendrier du Hajj revient.

Même une pandémie mondiale ne l’a pas supprimé

Le monde entier ferme :

frontières, aéroports, mosquées, entreprises.

Des centaines de millions de personnes sont confinées. Et le Hajj qui avait accueilli : 2 489 406 pèlerins en 2019 est réduit l’année suivante à :

moins de mille participants. Il aurait été facile de dire : « le Hajj est annulé ». Mais ce n’est pas ce qui s’est produit.

Il est : maintenu à une échelle minuscule. La foule disparaît. Le rite demeure.

C’est peut-être l’expérience historique qui permet le mieux de distinguer : le Hajj de l’image moderne du Hajj.

Un Hajj n’a pas besoin de deux millions de personnes pour être un Hajj

2020 l’a montré brutalement. Nous étions devenus tellement habitués aux images aériennes du Haram couvert de fidèles que nous pouvions presque croire : la foule faisait partie du rite. Non.

La foule est la conséquence : du nombre immense de musulmans souhaitant accomplir le pèlerinage. Le rite existe : avec des millions.

Il existe aussi : avec beaucoup moins.

Et inversement : deux millions de personnes ne suffisent pas à faire un Hajj

Vous pourriez placer : deux millions d’hommes dans un stade. Ce ne serait pas le Hajj.

Pourquoi ? Parce qu’il manque : l’intention, l’ihram,

les lieux, les temps, les manâsik. Le Hajj n’est donc pas défini par :

son gigantisme. Il est défini par : l’adoration prescrite.

Qu’est-ce qui a le PLUS changé ?

Presque tout ce qui se trouve : autour du rite. Le transport. La route.

L’eau. Le logement. La médecine. La sécurité.

La construction. La communication. L’administration. Le nombre de pèlerins.

La durée du voyage. La nationalité des voyageurs. Les documents. La manière de transporter les bagages.

La manière de surveiller une foule. La façon même de connaître : qui est présent. Le monde matériel du Hajj est probablement l’un des aspects les plus transformés de toute l’histoire islamique.

Prenons seulement le temps de voyage

Un pèlerin médiéval du Maghreb pouvait consacrer : des mois à son voyage. Ibn Battûta quitte Tanger en 1325.

Son départ vers le Hajj devient finalement le commencement de décennies de voyages. Aujourd’hui : un Français peut partir de Paris le matin et se retrouver dans la région de Jeddah :

le même jour. Ce changement n’est pas une petite amélioration. C’est : l’effondrement de la distance.

Et cet effondrement de la distance a changé la sociologie du Hajj

Autrefois, le voyage exigeait souvent : du temps, de l’endurance, une capacité financière importante,

et l’acceptation d’un risque considérable. Aujourd’hui : des personnes âgées, des employés,

des familles, des musulmans disposant de quelques semaines de congé peuvent envisager un voyage qu’une génération ancienne aurait dû préparer pendant des années. L’avion n’a donc pas seulement changé :

le transport. Il a changé : qui peut espérer accomplir le Hajj.

Puis l’administration a changé

Un pèlerin ancien pouvait dépendre : d’un guide tribal. Puis : d’un Amîr al-Hajj.

Puis : d’une caravane nationale. Puis : d’un mutawwif.

Aujourd’hui, il entre dans un réseau comprenant potentiellement : un État d’origine, une mission Hajj, une agence,

un prestataire, le ministère saoudien, des systèmes numériques, les transports,

les services de santé, la sécurité, son camp, sa carte d’identification.

Le Hajj est devenu : une administration transnationale.

Mais cette administration n’est pas le pèlerinage

C’est une nuance essentielle pour notre conclusion. Un dossier peut être : parfait. Un vol :

à l’heure. Un hôtel : excellent. Une application :

fonctionnelle. Un train : rapide. Un package :

premium. Et pourtant : aucun de ces éléments n’est : le but du Hajj.

Ils peuvent : faciliter. Sécuriser. Organiser.

Mais ils restent : des moyens.

Le pèlerinage commence réellement ailleurs

Il commence dans : l’intention. Puis : l’ihram.

La Talbiyah. La soumission. La patience. Le rite.

Et c’est probablement pourquoi l’histoire matérielle du Hajj peut changer sans fin sans détruire son identité.

Qu’est-ce qui n’a donc pas changé ?

Pas chaque bâtiment. Pas chaque route. Pas chaque détail architectural. Mais le centre du pèlerinage reste orienté vers :

Allah. Le pèlerin entre en état d’ihram. Il rejoint : la Maison.

Il accomplit le tawaf. Il marche entre : Safâ et Marwa. Il rejoint :

Mina. Il stationne à : ‘Arafat. Il se rend après le coucher du soleil vers :

Muzdalifah. Puis revient vers : Mina. Dans Sahîh Muslim, le récit détaillé de Jâbir رضي الله عنه conserve précisément cette séquence fondamentale du Hajj de Mohammad ﷺ. (Sunnah)

Et ‘Arafat reste peut-être l’image la plus forte de cette continuité

Imaginez un pèlerin en :

Il arrive.

Le sol. Des montures. Des tentes simples. Mohammad ﷺ est là.

Maintenant :

Bus.

Routes. Climatisation. Télécommunications. Hôpitaux.

Métro. Caméras. Plus d’un million d’hommes et de femmes. Mais au moment décisif :

les deux pèlerins doivent être : à ‘Arafat. Le progrès technologique peut changer la manière : d’y parvenir.

Pas : le lieu auquel il faut parvenir.

Puis le soleil se couche

Et la foule commence à partir. Aujourd’hui : des trains. Des bus.

Des routes. Des plans de circulation. Des centres de contrôle. Des écrans.

Mais la destination suivante reste : Muzdalifah. Nous sommes alors presque dans le même parcours géographique décrit par Jâbir رضي الله عنه lors du Hajj de Mohammad ﷺ. (Sunnah) C’est peut-être cela qu’il faut montrer visuellement dans la conclusion de notre expérience.

Pas simplement : ancien vs moderne. Mais : le même trajet recouvert progressivement par les siècles.

Couche 1

Désert. Couche 2 Caravane. Couche 3

Route. Couche 4 Automobile. Couche 5

Autoroute. Couche 6 Métro. Puis tout disparaît visuellement.

Et il ne reste que : Mina → ‘Arafat → Muzdalifah → Mina. La technologie change. Le parcours reste identifiable.

La même chose peut être faite pour Safâ et Marwa

Première image : Hajar. Vallée. Sol nu.

Puis : quelques maisons. Puis : une rue de La Mecque.

Puis : arcades. Puis : galerie.

Puis : plusieurs niveaux. Puis : architecture contemporaine.

Et lorsque toutes les couches sont superposées : la ligne reste : Safâ ↔ Marwa. Sept parcours.

Et pour la Kaaba

Première image : la Maison associée à Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام. Puis : Quraysh.

Ibn az-Zubayr. Al-Hajjâj. Reconstruction ottomane. Restaurations saoudiennes.

Autour : le Haram s’agrandit. Puis : immeubles.

Tours. Tunnels. Métro. Mais lorsque la caméra descend au centre :

la qibla reste au même endroit.

C’est là que notre histoire cesse d’être simplement une histoire d’architecture

Parce qu’en vingt-six chapitres, nous avons rencontré : des rois. Des califes. Des sultans.

Des ingénieurs. Des soldats. Des tribus. Des savants.

Des pèlerins. Des réformateurs. Des insurgés. Des médecins.

Des fonctionnaires. Des informaticiens. Et pourtant : aucun d’entre eux n’est le personnage principal de toute l’histoire.

Le véritable fil conducteur est : le pèlerin qui répond à l’appel.

Un homme dont nous ne connaîtrons jamais le nom

Voilà peut-être le personnage final qu’il faut choisir. Pas : un roi. Pas :

un sultan. Pas : un ingénieur. Pas même un personnage historique célèbre.

Mais : un pèlerin inconnu. Parce que depuis des siècles : des millions d’hommes et de femmes accomplissent le Hajj puis disparaissent de l’histoire écrite.

Nous ne connaissons pas leurs noms. Ils n’ont jamais dirigé un empire. Aucune chronique ne raconte leur voyage. Mais sans eux :

il n’existe pas d’histoire humaine du Hajj.

Le pèlerin de Kûfa

Il marche sur Darb Zubayda. Nous ignorons son nom. La femme venue du Caire Elle rejoint une caravane.

Nous ignorons son nom. Le vieil homme de Damas Il traverse le désert. Nous ignorons son nom.

Le Marocain médiéval Il parcourt l’Afrique du Nord. Nous ignorons son nom. L’Indonésien du XIXᵉ siècle

Il passe des semaines en mer. Nous ignorons son nom. L’Africain arrivé par avion en 1970 Nous ignorons son nom.

Le pèlerin de 2026 Il scanne sa carte. Puis enlève ses vêtements ordinaires. Et rejoint :

exactement la même histoire.

Les souverains voulaient parfois utiliser le Hajj pour leur prestige

Nous l’avons vu. Kiswa. Mahmal. Caravanes impériales.

Surre. Discours de légitimité. Contrôle de la khutba. Protection des routes.

Chaque pouvoir pouvait dire : « je sers les lieux saints ». Et parfois : « donc mon pouvoir est légitime ».

Mais les empires passent. Le Hajj leur survit. Cela constitue peut-être une leçon historique beaucoup plus importante que la succession des dynasties.

L’infrastructure elle-même finit toujours par devenir temporaire

Darb Zubayda fut autrefois : la technologie de pointe du Hajj. Aujourd’hui : des ruines dans le désert.

Les forts ottomans étaient autrefois : essentiels. Aujourd’hui : patrimoine.

Le chemin de fer du Hijaz était : révolutionnaire. Aujourd’hui : histoire.

Les anciennes galeries du Haram paraissaient autrefois : monumentales. Elles ont été remplacées. Nos tunnels actuels ?

Nos trains ? Nos QR codes ? Il est très probable qu’un pèlerin du futur les regardera un jour comme nous regardons : une vieille citerne abbasside.

Peut-être que le Hajj de 2126 sera presque méconnaissable technologiquement

Nous ne devons évidemment pas inventer son avenir. Mais l’histoire permet une conclusion raisonnable : les moyens continueront probablement à changer. Peut-être :

de nouveaux transports. De nouvelles technologies de refroidissement. De nouvelles méthodes de gestion des foules. De nouvelles architectures.

De nouvelles formes d’identification. L’histoire du Hajj n’est pas terminée en 2026. Notre récit : s’arrête simplement ici.

Parce que « contemporain » ne signifie jamais « définitif »

Les Abbassides pensaient probablement avoir réalisé des infrastructures extraordinaires. Les Ottomans aussi. Les ingénieurs des années 1970 aussi. Puis chaque génération découvre :

un nouveau problème. Trop peu d’eau. Puis : trop de voyageurs.

Trop de voitures. Trop de densité. Trop de chaleur. Une pandémie.

La technologie résout. Puis crée : une nouvelle contrainte. L’histoire continue.

Mais il existe une limite essentielle à toute modernisation

On peut rendre le Hajj : plus rapide. On peut essayer de le rendre : plus sûr.

Plus confortable. Plus accessible. Plus organisé. Plus numérique.

Mais si l’on retirait : l’adoration, il ne resterait qu’un immense déplacement de population. Voilà la frontière.

Un aéroport peut transporter un pèlerin. Il ne peut pas fabriquer son Hajj.

Le train peut l’amener jusqu’à ‘Arafat

Mais lorsqu’il descend : il se retrouve seul devant Allah. Au milieu de : centaines de milliers de personnes,

il demeure : une personne. Son passeport ne l’accompagnera pas dans son intention. Son package ne fera pas ses invocations.

Son guide ne peut pas accomplir : son repentir. L’immense machine logistique s’arrête précisément là où commence : l’expérience intérieure du pèlerin.

Et c’est probablement pourquoi l’ihram reste l’une des images les plus puissantes du Hajj

Le monde moderne distingue constamment : les riches, les pauvres, les pays,

les classes, les professions, les marques, les statuts.

Puis le pèlerin revêt : deux pièces simples pour l’homme. Le directeur d’entreprise. Le chauffeur.

Le ministre. L’ouvrier. Le médecin. Le commerçant.

Ils peuvent arriver : en première classe, en bus, par différents programmes.

Mais devant la Kaaba : l’infrastructure cesse d’être l’essentiel.

Le Hajj possède donc deux histoires parallèles

Nous venons de raconter principalement la première : l’histoire extérieure. Routes. Rois.

Guerres. Bâtiments. Eau. Transport.

Épidémies. Technologies. Mais il existe une deuxième histoire que les archives ne pourront jamais écrire complètement : l’histoire intérieure.

Combien d’hommes ont pleuré à ‘Arafat ? Nous ne savons pas. Combien ont décidé de changer leur vie ? Nous ne savons pas.

Combien sont revenus chez eux différents ? Nous ne savons pas. Combien ont accompli leur dernier voyage avant de mourir ? Nous ne savons pas.

Les chroniques conservent : les empires. Allah seul connaît : les pèlerins.

C’est pourquoi notre dernière image ne devrait pas être une technologie

Pas : un train. Pas : Nusuk.

Pas : une tour. Pas : une immense vue aérienne spectaculaire du Haram.

Ces images sont importantes. Mais elles parlent : de notre époque. Notre dernière image doit parler :

de toute l’histoire.

La nuit

Le Haram. Pas besoin de montrer les visages. Une silhouette de pèlerin de dos. La Kaaba.

Le mouvement du tawaf. Puis les bruits modernes disparaissent progressivement. Plus d’annonce. Plus de moteur.

Plus de train. Plus de foule. Seulement : la Talbiyah.

Puis, progressivement, l’image moderne pourrait se transformer en : un paysage plus dépouillé. Puis encore plus ancien. Mais la Kaaba reste :

au centre.

Puis la voix rappelle l’appel

وَأَذِّن فِى ٱلنَّاسِ بِٱلْحَجِّ يَأْتُوكَ رِجَالًۭا وَعَلَىٰ كُلِّ ضَامِرٍۢ يَأْتِينَ مِن كُلِّ فَجٍّ عَمِيقٍۢ

L’appel au Hajj. Des chemins éloignés. Puis : un pèlerin de 2026 dans un avion.

Un autre à pied dans une ancienne caravane. Un autre dans un bateau. Un autre sur un chameau. Un autre dans un train.

Tous convergent. Même destination.

Et voici finalement la réponse à notre question

QU’EST-CE QUI A CHANGÉ ? Presque tout ce que les hommes pouvaient changer. Les dirigeants. Les frontières.

Les bâtiments. Les routes. Les moyens de transport. Les langues administratives.

Les systèmes d’eau. Les systèmes sanitaires. Les méthodes de sécurité. Le nombre de pèlerins.

La vitesse. La technologie. Les formes de la ville.

QU’EST-CE QUI N’A PAS CHANGÉ ?

Le pèlerinage reste : une réponse à l’appel d’Allah. La Maison reste : la destination du tawaf.

Safâ et Marwa restent : les deux extrémités du Sa‘i. ‘Arafat demeure : au cœur du Hajj.

Muzdalifah demeure : l’étape après ‘Arafat. Mina demeure : le lieu des jours du Hajj.

Et pour la communauté musulmane : les manâsik restent ceux transmis et enseignés par : Mohammad ﷺ. (Sunnah)

2026 n’est donc pas la fin de l’Histoire du Hajj

C’est simplement : le dernier point auquel nous pouvons nous arrêter aujourd’hui. D’autres extensions viendront peut-être. D’autres crises.

D’autres technologies. D’autres générations. Et un jour : les systèmes qui nous paraissent extraordinaires aujourd’hui seront eux aussi :

anciens. Mais tant que le Hajj sera accompli : un homme ou une femme quittera son foyer. Se dirigera vers La Mecque.

Et répondra :

لَبَّيْكَ اللَّهُمَّ لَبَّيْك

CE QUE LE LECTEUR DOIT RETENIR

Le Coran établit solidement le lien d’Ibrahim et Ismaïl عليهما السلام avec l’élévation des fondations de la Maison en 2:127 et l’appel au pèlerinage en 22:27. Il ne faut cependant pas prétendre disposer d’un récit authentique complet de chaque détail de leur Hajj identique point par point aux manâsik actuels. (Quran.com) Le récit de Hajar et de Zamzam, avec ses sept passages entre Safâ et Marwa et le lien établi par Mohammad ﷺ avec le Sa‘i des pèlerins, est conservé dans Sahîh al-Bukhârî 3364. (Sunnah)

Pour les musulmans, la référence normative détaillée des rites est le Hajj de Mohammad ﷺ. Le grand récit de Jâbir رضي الله عنه dans Sahîh Muslim conserve la Talbiyah, le tawaf, Safâ et Marwa, Mina, ‘Arafat et Muzdalifah ; Mohammad ﷺ demande explicitement aux musulmans de prendre de lui leurs rites dans Sahîh Muslim 1297. (Sunnah) La Kaaba actuelle est la même Maison sacrée dans son identité et son emplacement religieux, mais pas exactement le même assemblage matériel de pierres depuis Ibrahim عليه السلام. Elle a connu plusieurs reconstructions et restaurations importantes au cours de l’histoire.

De même, il serait incorrect de dire que tout autour du Hajj est demeuré immuable. Le Masjid al-Harâm, le Mas‘â, Zamzam, les Jamarât, Mina et les systèmes de transport ont été transformés à plusieurs reprises pour s’adapter aux besoins des pèlerins. L’histoire montre néanmoins une forte continuité de la géographie centrale des rites : Maison, Safâ et Marwa, Mina, ‘Arafat et Muzdalifah. Sahîh Muslim rapporte notamment que Mohammad ﷺ affirme que tout ‘Arafat constitue un lieu de stationnement et tout Muzdalifah un lieu de stationnement. (Sunnah)

Le Hajj de 2026 rassemble officiellement 1 707 301 pèlerins, dont 1 546 655 venus de l’extérieur du Royaume. Les autorités statistiques saoudiennes recensent 165 nationalités parmi les pèlerins internationaux. (الهيئة العامة للإحصاء) L’avion domine désormais presque totalement le voyage international : 96,1 % des pèlerins étrangers de 2026 sont arrivés par voie aérienne, contre 3,5 % par route et seulement 0,4 % par mer. (الهيئة العامة للإحصاء)

Cela résume à lui seul la transformation matérielle du Hajj : le chameau, le bateau à voile, la grande caravane et le paquebot ont pratiquement disparu du voyage ordinaire, mais leur destination n’a pas changé.

Les empires ont disparu, les routes ont changé et les technologies ont transformé le voyage. Mais l’histoire du Hajj ne s’arrête pas ici : chaque nouveau pèlerin qui répond à l’appel en devient, à son tour, une partie.

VOIR LES SOURCES

◈ DES SIÈCLES DE VOYAGE

Les moyens ont changé. La destination demeure.

Du désert à La Mecque à travers les siècles Une ligne traverse successivement une vallée, une caravane abstraite, une route, un bateau, un train, un avion et un réseau numérique avant de converger vers La Mecque.
  1. VALLÉE
  2. CARAVANE
  3. ROUTE
  4. BATEAU
  5. TRAIN
  6. AVION
  7. MONDE NUMÉRIQUE
  8. LA MECQUE

لَبَّيْكَ اللَّهُمَّ لَبَّيْك

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  • 27 histoires
  • Des origines au Hajj 2026
  • Des caravanes aux avions
  • Des routes anciennes au monde numérique

Les empires, les moyens de transport et les infrastructures ont changé. Des générations de pèlerins ont pourtant continué à se diriger vers la même Maison sacrée.

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