Hajj en 1989 : Driss El Arfaoui raconte son voyage à La Mecque
En 1989, partir au Hajj depuis la France pouvait représenter une véritable expédition. Pour certains pèlerins, le voyage s'effectuait en autocar ou en voiture, avec plusieurs jours de route, des frontières à traverser et des conditions de confort bien différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui. C'est dans ce contexte que Driss El Arfaoui, alors âgé de 20 ans, a entrepris son premier pèlerinage à La Mecque, au départ de Saint-Étienne.
Dans cet entretien de notre collection documentaire, Driss revient sur un voyage qui l'a profondément marqué. Il raconte la route vers l'Arabie saoudite, les nuits passées avec les autres pèlerins, les enseignements reçus pendant les déplacements, son séjour à Médine et l'émotion de sa première rencontre avec la Kaaba. Il évoque également un accident survenu en Turquie, l'accueil inattendu des habitants d'un village et les amitiés qui ont traversé les décennies.
Plus qu'un souvenir de voyage, son récit nous permet de découvrir une expérience personnelle du Hajj en 1989, à une époque où les conditions matérielles, les moyens de préparation et l'organisation pouvaient être très différents d'aujourd'hui.
En 1989, partir au Hajj depuis Saint-Étienne était une aventure
Driss El Arfaoui se souvient précisément de l'année de son départ : 1989. Il voyage avec un groupe organisé autour de la Mosquée du Soleil. À cette époque, explique-t-il, certains pèlerins rejoignaient l'Arabie saoudite par la route, en autocar ou en voiture.
Son inscription a pourtant failli ne pas aboutir. Le car était déjà complet lorsque plusieurs personnes supplémentaires ont été inscrites. Pour permettre leur départ, l'un des organisateurs a acheté une voiture qui accompagnerait l'autocar. Driss s'est retrouvé parmi les voyageurs de ce second véhicule.
Le groupe a traversé plusieurs pays. Driss cite notamment l'Italie, la Grèce, la Turquie, la Syrie et la Jordanie avant l'arrivée en Arabie saoudite, tout en précisant qu'il ne se souvient pas nécessairement de l'ordre exact de toutes les étapes. Le trajet aller a duré environ six à sept jours.
Sept jours de route, avec les provisions préparées avant le départ
Pour manger pendant le trajet, les pèlerins avaient emporté leurs provisions. Driss se rappelle les conserves et les achats effectués avant de quitter la France. Sur la route, les arrêts servaient notamment à acheter du pain et quelques produits complémentaires.
Cette manière de voyager lui rappelait les longs déplacements familiaux vers le Maroc. Il ne décrit pas un voyage organisé autour d'hôtels réservés à chaque étape, mais une expérience dans laquelle chacun devait s'adapter aux conditions de la route.
Le groupe comprenait de nombreuses personnes âgées, dont certaines avaient des problèmes de santé. Driss, âgé de 20 ans, faisait partie des plus jeunes voyageurs, avec notamment un enfant d'une dizaine d'années. Il se souvient de la fatigue des aînés et des efforts nécessaires pour vivre ensemble pendant un trajet aussi long.
Avec le recul, il estime que cette difficulté a aussi joué un rôle dans son apprentissage de la patience. Le voyage ne commençait pas seulement à La Mecque. Il commençait dès les premiers kilomètres, au contact des autres pèlerins.
L'accident en Turquie : un souvenir impossible à oublier
L'un des événements les plus marquants du témoignage se déroule en Turquie, pendant le trajet aller. Driss explique qu'il partageait la conduite de la voiture avec un autre voyageur. Après avoir pris le volant, il avait laissé sa place à son compagnon pour se reposer.
Le conducteur s'est assoupi. La voiture a quitté sa trajectoire et s'est retournée. Cinq personnes se trouvaient à bord, dont Driss et l'enfant d'une dizaine d'années. Selon son récit, tous sont sortis indemnes de l'accident.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. L'accident s'est produit à proximité d'un village turc. Informé que les personnes impliquées étaient des pèlerins se rendant au Hajj, le maire du village est venu à leur rencontre. Driss raconte qu'ils ont été accueillis pour la nuit, hébergés gratuitement dans un hôtel et nourris pendant que les démarches nécessaires étaient effectuées.
La voiture était inutilisable et le groupe a dû poursuivre sans elle. Les cinq occupants ont rejoint l'autocar et terminé le voyage sur des sièges rabattables situés dans l'allée, une installation qu'ils ont également utilisée pour le retour.
Ce souvenir occupe une place particulière dans son récit. Il évoque à la fois la peur de l'accident et la générosité de personnes rencontrées sur une route qu'il n'avait jamais empruntée auparavant.
Huit jours à Médine : le calme après la fatigue du voyage
Le groupe est d'abord arrivé à Médine, où il est resté environ huit jours. Après une semaine de route, cette étape a permis aux voyageurs de se reposer avant de rejoindre La Mecque.
Driss garde de Médine un souvenir particulièrement apaisant. Il parle d'une sérénité qu'il dit avoir retrouvée lors d'un voyage beaucoup plus récent. Il évoque également le comportement des habitants, leur calme et la manière dont ils l'ont accueilli.
À l'époque, selon son expérience, les hébergements n'étaient pas tous réservés avant le départ. Une fois arrivés, les responsables du groupe cherchaient des logements à louer auprès des habitants. Driss se souvient notamment d'une femme qui leur avait proposé un logement non loin de la Mosquée du Prophète ﷺ.
Lorsqu'il compare Médine en 1989 à celle qu'il a retrouvée des décennies plus tard, il souligne les transformations urbaines et l'augmentation de l'affluence. Il se rappelle qu'il était autrefois plus facile, à ses yeux, de faire connaissance avec d'autres visiteurs et de retrouver les personnes rencontrées.
Il évoque aussi les différences d'accès à certains lieux, notamment à la Rawdah. Son souvenir est celui d'une époque où il suffisait de patienter dans une file, alors que les modalités de visite ont évolué depuis.
Ces comparaisons restent celles d'un pèlerin qui a connu Médine à deux périodes très éloignées. Elles témoignent de son ressenti personnel face aux changements de la ville.
Des repas partagés et une solidarité quotidienne
Pendant le séjour, une petite équipe de pèlerins s'occupait des courses et de la préparation des repas. Driss se souvient de deux hommes chargés de cuisiner, tout en participant eux-mêmes aux prières et aux rites.
Les repas étaient pris collectivement, assis sur des tapis. Les participants se retrouvaient en petits groupes autour des plats, dans une organisation simple qui lui rappelait les repas familiaux marocains. Chacun pouvait aider à servir, débarrasser ou accomplir les tâches nécessaires à la vie du groupe.
Cette solidarité est l'un des aspects auxquels il revient régulièrement. Pour lui, les conditions du voyage favorisaient les échanges et les relations entre les pèlerins. Les difficultés partagées, les repas et les moments de repos créaient des liens qui ne disparaissaient pas une fois le Hajj terminé.
Driss explique avoir conservé des relations avec certaines personnes rencontrées pendant ce pèlerinage. Plusieurs décennies après, les souvenirs de ce voyage continuent de les réunir.
Comment les pèlerins apprenaient-ils les rites du Hajj en 1989 ?
L'absence de vidéos accessibles sur téléphone changeait profondément la manière de préparer le pèlerinage. Driss raconte que les responsables profitaient des pauses sur la route pour expliquer les rites. Les enseignements étaient répétés au fur et à mesure du déplacement, afin que chacun puisse comprendre et mémoriser les étapes à venir.
Cette méthode était particulièrement utile pour les personnes âgées qui avaient besoin de rappels réguliers. Une fois sur place, les guides poursuivaient cet accompagnement. Driss évoque notamment des révisions quotidiennes, souvent le matin, pour préparer les rites de la journée.
Il se souvient également de démonstrations réalisées avec une petite représentation de la Kaaba. Ces explications restaient cependant théoriques jusqu'à l'arrivée à La Mecque.
Aujourd'hui, les futurs pèlerins peuvent découvrir les lieux et les étapes du Hajj grâce aux photographies, aux vidéos et aux formations accessibles avant le départ. Mais le témoignage de Driss rappelle que l'apprentissage des rites reposait alors, dans son groupe, sur la répétition, la transmission orale et la proximité avec les accompagnateurs.
Pour découvrir les différentes étapes du pèlerinage, consultez notre guide complet du Hajj et notre formation gratuite Hajj et Omra.
De Médine à La Mecque : la chaleur et la fatigue
Après Médine, le groupe a repris la route vers La Mecque. Driss décrit ce trajet comme particulièrement pénible en raison de la chaleur. Les véhicules qu'il a empruntés ne disposaient pas, selon son souvenir, de la climatisation que l'on retrouve couramment aujourd'hui.
Pour les pèlerins les plus âgés, cette étape représentait un effort supplémentaire après les nombreux jours de route depuis la France. La chaleur, la fatigue et les déplacements exigeaient une adaptation constante.
À l'arrivée à La Mecque, les responsables ont de nouveau cherché un hébergement avant d'organiser les premières visites et les rites. Driss estime que le groupe comptait environ 60 à 70 personnes, sans pouvoir donner un chiffre exact.
Les accompagnateurs jouaient un rôle essentiel. Ils expliquaient les rites, donnaient des consignes et guidaient les participants dans un environnement que beaucoup découvraient pour la première fois.
La première fois devant la Kaaba : « J'ai fondu en larmes »
C'est probablement le passage le plus émouvant de l'entretien. Lorsque Driss raconte sa première entrée dans la Mosquée sacrée de La Mecque, il revient sur un instant qu'il n'a jamais oublié.
En découvrant la Kaaba pour la première fois, il explique être resté immobile pendant plusieurs minutes. L'émotion était si forte qu'il a fondu en larmes. Il ne parvenait plus à se concentrer sur ce qui se passait autour de lui.
Il précise que cette émotion ne provenait pas seulement du fait de découvrir un lieu attendu depuis longtemps. Elle s'accompagnait d'une inquiétude : serait-il capable d'accomplir correctement son Hajj ? Allait-il comprendre les rites et les réaliser comme il le fallait ?
Cette appréhension était renforcée par le fait qu'il n'avait jamais vu les lieux autrement qu'à travers des explications et quelques représentations. Devant la Kaaba, tout ce qui avait été appris devenait soudain réel.
Driss explique qu'il n'a jamais retrouvé exactement cette première émotion lors de ses voyages suivants. Il garde cependant un souvenir très fort de ce moment, où la découverte, la joie et la crainte de mal faire se sont mêlées.
Le jour d'Arafat et la peur de commettre une erreur
Le récit aborde également la journée d'Arafat. Driss se souvient de l'importance accordée à la station dans les limites d'Arafat et de la vigilance demandée par les guides.
Il explique qu'à l'époque, les repères lui semblaient moins visibles qu'aujourd'hui. Les pèlerins de son groupe faisaient donc particulièrement attention à rester ensemble et à suivre les indications des accompagnateurs.
La station à Arafat constitue un pilier du Hajj. Pour Driss et ses compagnons, la crainte de se tromper renforçait leur dépendance aux explications des guides.
Son témoignage rappelle ainsi une réalité importante : connaître les rites ne consiste pas uniquement à mémoriser des gestes. Il faut aussi comprendre les lieux, les périodes et les conditions dans lesquelles ils doivent être accomplis.
Pour approfondir ce sujet, découvrez notre calendrier du Hajj, qui présente les principales étapes du pèlerinage.
Mina en 1989 : les tentes, la chaleur et les précautions
Lorsqu'il évoque Mina, Driss se rappelle principalement des tentes et des conditions de vie relativement rudimentaires. Il parle aussi de la vigilance nécessaire autour des feux utilisés à proximité des installations.
Il se souvient de dispositifs de surveillance et de prévention destinés à limiter les risques. Les pèlerins devaient faire attention à leurs déplacements, à la préparation des repas et aux consignes données sur place.
La fatigue était également présente. Driss raconte que certaines étapes se déroulaient de nuit et que les voyageurs pouvaient parfois s'assoupir pendant les moments de repos.
Ces souvenirs décrivent les conditions vécues par son groupe en 1989. Ils ne constituent pas une description générale de toutes les installations de Mina à cette époque.
Combien coûtait le Hajj en 1989 ?
Interrogé sur le prix de son voyage, Driss estime avoir payé l'équivalent de 400 à 500 euros, sans pouvoir préciser davantage le montant. Il s'agit d'une estimation rétrospective exprimée pendant l'entretien, et non d'un tarif historique vérifié ou d'une conversion monétaire documentée.
Il souligne surtout la différence de confort entre les conditions de son premier Hajj et celles des voyages plus récents. Pourtant, lorsqu'on lui demande s'il accepterait de refaire le même trajet, sa réponse est affirmative.
Il explique qu'il repartirait volontiers en autocar ou en voiture, malgré les difficultés. Ce qu'il retient avant tout, ce sont les rencontres, les discussions et les relations construites pendant les longues journées de route.
Pour lui, la valeur de ce voyage ne se mesure donc pas uniquement à la qualité des transports ou des hébergements. Elle réside aussi dans l'expérience humaine vécue avec les autres pèlerins.
Pourquoi Driss conseille-t-il de vivre le Hajj en groupe ?
À la fin de l'entretien, Driss insiste sur les bénéfices du voyage collectif. Il considère que le groupe permet d'apprendre des expériences des autres, d'échanger des conseils et de mieux affronter certaines difficultés.
Il se souvient de personnes avec lesquelles il a partagé son premier Hajj et qu'il a continué à rencontrer par la suite. Plusieurs de ses compagnons étaient beaucoup plus âgés que lui et certains sont aujourd'hui décédés. Ces souvenirs donnent à son témoignage une dimension particulière.
Driss explique aussi que les discussions entre pèlerins permettent de confronter ses idées et de ne pas rester seul avec une compréhension éventuellement erronée d'une situation.
Il ne présente pas cette préférence comme une obligation religieuse universelle, mais comme le résultat de son expérience personnelle.
« Il faut prendre la décision de partir » : le message de Driss aux futurs pèlerins
L'un des passages les plus personnels de l'entretien concerne les hésitations de Driss avant son départ. À 20 ans, il craignait de ne pas être à la hauteur des exigences du Hajj. Il avait également peur de revenir du pèlerinage sans réussir à maintenir les efforts qu'il s'était promis de faire.
Avec le recul, il considère que cette inquiétude était en partie liée à une mauvaise compréhension de ce que signifie accomplir le Hajj. Il explique qu'un croyant reste un être humain, avec ses faiblesses, et que le pèlerinage ne signifie pas devenir incapable de commettre des erreurs.
Son message est particulièrement destiné à ceux qui repoussent leur projet de pèlerinage parce qu'ils pensent devoir atteindre une perfection religieuse avant de partir. Driss invite à réfléchir à cette hésitation et à ne pas confondre sincérité de la démarche et absence totale de faiblesse humaine.
Il insiste également sur la préparation mentale, spirituelle et physique. Son expérience lui a appris l'importance de la patience, de la maîtrise de soi et de la capacité à supporter les difficultés d'un voyage collectif.
Un témoignage qui conserve la mémoire du Hajj d'autrefois
En racontant son Hajj de 1989, Driss El Arfaoui nous transmet bien davantage que le souvenir d'un itinéraire entre Saint-Étienne et La Mecque. Il décrit une époque vécue à travers ses yeux, avec ses conditions de transport, ses formes de solidarité, ses difficultés et ses moments de profonde émotion.
Son récit rappelle aussi que les souvenirs les plus durables ne sont pas nécessairement liés au confort du voyage. Plusieurs décennies après, il se souvient encore des personnes rencontrées, de l'accueil reçu dans un village turc, des enseignements partagés sur la route et de sa première vision de la Kaaba.
À travers cette collection documentaire, LABAYKANUSUK souhaite conserver et transmettre ces témoignages pour permettre aux nouvelles générations de découvrir comment d'autres pèlerins ont vécu leur Hajj.
Le voyage de Driss appartient à une histoire personnelle. Mais il ouvre une fenêtre précieuse sur la mémoire des pèlerins partis de France à la fin des années 1980.